Syrie : la guerre des polémistes

Cet article ne souhaite pas traiter du fond des propos  jugés controversés de Claude El Khal sur Le Média (vidéo ci-dessus), mais souligner une tendance nouvelle dans le traitement médiatique du conflit syrien : la polémique.

En effet, pendant plusieurs années, le conflit était traité de manière univoque : un journaliste présentait la situation, un expert donnait un éclairage, un témoin ou un leader d’opinion offrait ou retirerait sa caution morale. La France était alors présentée comme opposante au régime de Bachar Al-Assad, ralliée au combat contre Daesh, tout en se désolidarisant des groupuscules islamistes.

Sauf que cette position conventionnelle est de plus en plus contestée. On peut expliquer cette contestation par deux raisons :

Premièrement, les positions marginales gagnent en popularité. En effet, il existe depuis le début de la guerre des positions marginales, défendues par celles et ceux qui soutiennent l’islamisme ou, inversement, le régime. Ces positions se sont très peu exprimées dans le débat public, mais ont trouvé des modes de diffusion alternatifs. Ces mêmes modes de diffusion ont gagné en popularité et en public, notamment en devenant francophones et en parvenant à capter une plus large audience par la reproduction des standards médiatiques. L’exemple le plus parlant est peut-être le canal russe qui, par le biais des agences Sputnik et Russia Today devenues francophones depuis peu (2014 et 2017), diffuse le message pro-Assad.

Secondement, la position de la France est devenue intenable avec l’évolution du conflit. Sans vouloir reconnaître les Kurdes pour ne pas froisser la Turquie, sans vouloir soutenir les groupes islamistes contre le régime et n’ayant plus d’interlocuteur «respectable» puisque ce qui restait de l’opposition laïque est désormais représentative de plus rien, la France – comme la plupart des pays occidentaux – ne sait plus où se positionner comme survient une crise comme celle de Ghouta. Sans positionnement clair et martelé par les leaders d’opinion dans l’espace public, des idées subversives surviennent avec plus d’aisance.

Puisque la position conventionnelle s’érode, les médias créent de la polémique afin de la réanimer.

Mais créer une polémique n’est pas mince affaire. En témoignent les nombreuses déclarations de femmes et hommes politiques français qui se sont rangé-e-s après les attentats – et sans que ça ne provoque d’émoi – derrière l’idée gaullienne qu’il vaille mieux un personnage peu fréquentable comme Bachar Al-Assad que la chienlit. De même, il y a peu, j’écoutais cette émission à succès de France Culture : Du grain à moudre, où Caroline Galacteros préférait l’unité nationale syrienne – c’est-à-dire le régime – au terrorisme, appelant à un axe Washington-Moscou dans la défende des intérêts de l’occident. Ce genre de positions, inacceptables il y a peu, s’expriment désormais facilement et sans nécessairement créer la polémique. Pour qu’il y ait polémique, il faut du spectaculaire et non l’adhésion de personnalités de second rang ou des propos d’universitaire.

Pour créer de la polémique, il suffit certes d’opposer une position présentée comme conventionnelle à une position présentée comme subversive, mais pas seulement. Une position devient subversive lorsqu’elle contredit les conventions auxquelles elle se rapporte en outrepassant un tabou. C’est pourquoi une position marginale peut être reçue comme une position subversive dans le débat public lorsqu’elle reconnaît la légitimité des acteurs (dans notre cas, le régime ou les rebelles) dans de lutte au profit d’un dessein supérieur comme la lutte contre le terrorisme ou la lutte contre la tyrannie.

À l’inverse de la polémique, un débat ne poursuit aucun procédé. Il comprend une pluralité indéfinie de positions, lesquelles peuvent être – certes – majoritaires ou marginales, conventionnelles ou subversives, simplistes ou complexes, irréductibles les unes des autres ou plus souples, interprétables, etc. Sauf que, dans un débat, aucune position ne prévaut sur l’autre. D’où le pourquoi, un même orateur parviendra à défendre des idées contradictoires, à changer d’avis à mesure de la conversation et, parfois même, à se ranger du côté de son adversaire. Plus que le débat, la polémique exige du spectaculaire, lequel intervient lorsque des positions antagonistes, réifiant au possible la pensée des uns et des autres, alimentent la controverse autour d’un personnage ou d’une institution facilement identifiable. Le Média est donc une cible de choix.

Ainsi et n’en déplaise à Claude El Khal, mais sa position importe peu. Toute position qu’aurait prise Le Média – outre la conventionnelle – aurait immédiatement créé une polémique. Le Média bénéfice d’ailleurs de celle, car elle lui permet de s’affirmer dans le paysage médiatique français. Pour conclure avec des idées, celles d’El Khal ne sont finalement que  l’expression d’une tierce partie : du nationalisme laïc libanais. Renvoyer dos à dos régime et rebelles pour s’affirmer le tord de tous est un échappatoire tentant, sauf que, dans cette guerre, nul n’aura jamais raison.

Les brèves – L’Hebdo #1

Au programme de cet hebdo : les élections en Allemagne et celles en France; le référendum au Kurdistan et celui en Catalogne ; la victoire Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD.

 

Élections fédérales en Allemagne

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À mon sens, ces élections sont un bon exemple quant au décalage de plus en plus croissant entre certains commentateurs du politique et la vie politique en tant que telle.  Il ne s’agit pas là du décalage entre desdites «élites» face à une «masse» insondable, mais bien celui des commentateurs face à leur objet: c’est-à-dire la politique. Ces journalistes, ces intellectuels, sont devenus des agents d’une industrie de divertissement et, à force de tronquer la réalité pour en servir les intérêts, ils s’aveuglent eux-mêmes.

La preuve en est que, selon eux, Angela Merkel devait gagner haut la main face à face à un Martin Schulz dont le SPD (Parti social-démocrate allemand) a été l’allié complaisant de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne) et dont le charisme ne faisait pas leur bagou. Certes, Angela Merkel a gagner, mais sa victoire est entachée de celle du parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) – devenu troisième force politique à l’échelon fédéral. À vrai dire, tous les petits partis ont bénéficié de l’échec conjoint de la CDU et du SPD.

La participation n’est pas vraiment la responsable de cette déroute, vu qu’elle a atteint un bon 76,2 % ; soit le meilleur score depuis les trois dernières éditions. Non, ces élections fédérales allemandes sentent la fin d’une époque, et avec elle vient cette peur qui a installé au Bundestag un nouveau joueur : populiste, europhobe, xénophobe. Il sonne le glas du début de la fin de l’ère dont Merkel était la parfaite incarnation.

 

Élections sénatoriales en France

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Les élections sénatoriales en France se déroulent au scrutin indirect ; c’est-à-dire que des collèges de grands électeurs – soit les édiles républicains – désignent qui parmi leurs petits copains va devenir sénateurs. Cette dimension aristocratique des institutions m’exaspère et c’est pour ça que je préfère ne pas rentrer dans des détails qui fleurent bon l’anachronisme et les ronds de chapeau.

Par contre, j’insiste sur le fait que les commentateurs, après avoir révérés Emmanuel Macron, avoir été subjugués par les happy few de La République En Marche (LREM) lors des législatives, minimisent l’échec de ce parti aux sénatoriales.

Pour faire vite puisque c’est une brève, certains sénateurs du PS (Parti socialiste) ou LR (Les Républicains) avaient d’ores et déjà rejoint LREM avant les élections. Le groupe comptait 29 sénateurs. Après ces élections, il n’en compte plus que 28. Autrement dit, il n’y a pas de casse, mais il n’y a pas de gain. Pis encore, le « renouvellement de la classe politique » promis par Macron s’arrête aux marches du Palais du Luxembourg. Le problème de tout marketing, c’est qu’il faut un jour livrer le produit.

 

Référendum au Kurdistan

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J’invite à la prudence celles et à ceux qui, comparant à peu près tout et surtout n’importe quoi, font déjà un parallèle entre la Catalogne et le Kurdistan.  Si la coïncidence des calendriers n’est pas une preuve recevable, pas plus que votre horoscope est un motif d’excuse pour rester au lit le lundi matin, il suffit de comprendre pourquoi le Kurdistan déclenche maintenant son référendum afin comprendre que certaines comparaisons n’ont pas lieu d’être.

En effet, le Kurdistan irakien est dans une situation rêvée pour déclarer son indépendance puisque la Turquie est fortement délégitimée aux yeux de l’occident à cause du régime établi par Erdogan, parce l’Irak ne parvient à se remettre de sa guerre civile et, surtout, parce que la lutte héroïque des différentes milices kurdes contre Daesh attire sur elles une sympathie internationale. Autrement dit, les Kurdes espèrent que leur alliance militaire et stratégique avec les occidentaux se concrétise par la reconnaissance de leur indépendance.

Outre la situation géopolitique positive, le référendum intervient dans contexte local qui est, lui, particulièrement délétère. Il se joue à Erbil le maintien au pouvoir du Président Massoud Barzani, accusé de despotisme dans la mesure où son mandat s’est officiellement terminé le 19 août et que ce dernier l’a prolongé aux marges de légalité. De plus, le bilan de Barzani n’est pas bon car on lui reproche d’avoir failli sur la question de Kirkouk (ville revendiquée par les kurdes, dont les ressources pétrolifères importantes assureraient une viabilité économique au Kurdistan irakien). Bref, il obtiendrait une légitimité renouvelée pour avoir été le premier à créer l’État kurde moderne.

 

Violences durant le référendum en Catalogne

Pour reprendre la comparaison, si les Catalans ont souffert du franquisme et souffrent encore de l’hégémonie culturelle castillane, ils n’ont jamais été des citoyens de seconde zone ; ils n’ont pas subi un génocide à l’arme chimique ; ils n’ont pas pour voisins des pays ou des groupes terroristes hostiles ; et le conflit avec l’Espagne – malgré ces tensions – a largement été contenu dans l’arène politique.

Sauf que la situation s’est dégradée dimanche, car elle a débordé en-dehors du cadre politique. Et puisque la politique concède sa défaite dès qu’elle use du pouvoir de police, elle a échoué aux yeux de tous. En l’absence de politique, il reste plus que les moralistes de tous bords, lesquels la réduisent utilement dans cette dichotomie abominable qui oppose l’ami et l’ennemi.

Je pense que l’on peut être ami de la Catalogne et favorable à son indépendance, tout en faisant remarquer – comme j’ai pu le faire dans l’article Troubles en Catalogne – que le procédé engagé relève d’une stratégie politique qui accroît opiniâtrement les tensions. Si je suis d’avis qu’il n’existe parfois pas d’autres choix que le conflit, les belligérants ont toujours le choix des armes. Celle qu’a brandi Barcelone est irresponsable, celle qu’a utilisé Madrid est abjecte pour avoir causé 90 blessés.

À mon humble avis, il serait sage qu’une médiation départage les uns et les autres. Une médiation qui serait, d’ailleurs, plus profitable à l’Espagne qu’à la Catalogne. S’il ne fait plus aucun doute que cette dernière a gagné la bataille de l’opinion, l’Espagne aurait tout à perdre que le conflit dégénère.

 

Victoire de Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD

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Pour avoir écrit un article : Le débat du NPD (Nouveau Parti-Démocrate) lors de la course au leadership et avoir couvert sur Twitter les différentes polémiques qui ont émaillé la campagne, il me fallait souligner la victoire de Jagmeet Singh.

Comme le titrait très justement The Guardian, il est le premier homme politique non-blanc à devenir le leader d’un parti canadien et – derechef – le premier sikh. Mais Singh est plus qu’un turban, une barbe et un kirpan, c’est un stratège qui a parfaitement compris comment gagner l’électorat néo-démocrate.

Le NPD est divisé entre le centrisme timide de Thomas Muclair et une orientation plus à gauche, inspirée des luttes des communautés culturelles, des ersatz du mouvement Occupy et des différentes grèves étudiantes. Singh a réalisé la synthèse entre ces deux polarités, tout en cherchant à les consolider en recourant à mémoire de Jack Layton, devenu une véritable figure totémique.

Le victoire de Singh va redistribuer les cartes au sein du parti, et plus encore dans sa composante québécoise qui semble ne pas avoir digérée la victoire du nouveau leader.

Les Rohingya, ou 5 ans d’incurie

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Photographie qui témoigne des pogroms, par Human Right Watch

De plus en plus d’intellectuels s’élèvent ces derniers jours, ces dernières semaines, pour sensibiliser l’«opinion» sur le sort des Rohingya. Cette population indo-européenne et musulmane, installée en Birmanie et plus spécifiquement dans l’État d’Arkhan, souffrait depuis longtemps de discriminations.

Sauf que les tensions persistantes prennent un jour tragique lorsque, en 2012, elles dégénèrent en émeutes, puis d’émeutes en pogroms. On parle alors de 1000 à 2000 morts, de 80 000 déplacés. La junte militaire au pouvoir se décide mollement d’intervenir, ne voulant pas perdre le contrôle de la région puisque les Rohingya se sont armés, mais n’y trouvant guère son intérêt car la situation distrait le clergé bouddhiste qui lui est traditionnellement hostile.

Déjà, la presse alerte (à l’exemple de cet article du 30 octobre 2012 de Libération), certaines organisations internationales comme Human Right Watch suspectent fortement un nettoyage ethnique en cours, des intellectuels sensibilisent, mais l’«opinion» ne s’y intéresse guère.

Il faut dire que, de la Birmanie, elle n’a d’image que celle d’Aung San Suu Kyi – prix Nobel de la paix et de passionaria au-dessus de toutes critiques. La «dame de Rangoon» n’étant pas encore aux responsabilités, elle se montre timorée et refuse de jeter l’opprobre sur les responsables du massacre. Pire, elle nie le  qualificatif de «nettoyage ethnique» et minimise la situation. Une fois de plus, des voix s’élèvent pour dénoncer son attitude, jugée «politicienne».

Élue en 2015, il faudra un nouveau  rapport de l’ONU en 2016 sur la situation des Rohingya pour que la responsabilité d’Aung San Suu Kyi soit soulevée. Le 29 décembre 2016, ce sont 11 prix Nobel de la paix qui adressent une lettre ouverte pour pointer Aung San Suu Kyi. Mais une fois de plus, une fois encore, aucun moraliste cathodique ne remue ciel et terre afin que l’«opinion publique» s’y intéresse.

Qu’est-ce qui a changé entre décembre 2016 et septembre 2017 ? En août 2017, l’armée birmane commet de graves exactions à l’encontre des Rohingya. 125 000 d’entre eux prennent le chemin de l’exil en quelques jours, amenant les signataires de la lettre ouverte à faire entendre leurs voix et  des hommes politiques du premier plan – comme Recep Tayyip Erdogan, le Président de la Turquie – à s’emparer du dossier. Les communautés musulmanes comparent alors les Rohingya aux Palestiniens, Syriens, Yéménites, etc. Depuis, tout le monde s’émeut du sort des Rohingya – pourtant oubliés pendant près de 5 ans par les mêmes qui versent une petite larme.

Qu’est-ce qui a changé ? Certainement pas l’implication des médias, des figures intellectuelles, des organisations internationales, qui témoignent et cherchent à conscientiser depuis 2012… Je ne pense pas qu’ils fassent mal leur travail, pas plus que ladite «opinion publique» soit totalement dénuée d’humanité. Pour avoir moi-même parlé du cas des Rohingya dans le cadre universitaire dès 2012, j’ai pu mesurer l’émoi que celui-ci provoque. Mais également, j’ai observé un fort embarras chez les individus.

Pourquoi un tel embarras ? Tout simplement car aucun acteur n’avait encore politisé l’objet et que celui-ci, justement, évoluait dans d’autres sphères que peuvent être la morale, l’empathie, etc. Et puisque l’objet n’était pas politique, il concurrençait directement la figure mythifiée d’Aung San Suu Kyi et l’illusion héroïque de la « révolte des bonzes » de 2007 ; perçues davantage par le prisme de la lutte des droits de l’homme  que des combats intrinsèquement politiques. Il existe malheureusement des raccourcis identiques, comme cette perception de la cause palestinienne comme une lutte anticoloniale qui s’interdit toute critique sur les groupuscules combattants.

S’il n’est peut-être pas trop tard pour les Rohingya, la lectrice, le lecteur de cet article n’ignorera plus que les Roms forment l’une des minorités les plus discriminées du monde. Non en vertu de leur nomadisme, qui concerne – avec une définition large du terme – à peine 30% d’entre eux, mais parce que nul ne souhaite répondre à leurs revendications politiques.