Valse avec Tariq

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Pascal Boniface

C’est une polémique bien française qui en dit finalement long sur les dangers qui pèsent sur le raisonnement cartésien dans l’hexagone.

Mais puisqu’il faut parler de la polémique en tant que telle, résumons la à grands traits. Elle débute lorsque deux femmes déposent plainte contre Tariq Ramadan, l’accusant de viol. La polémique grossit d’autant plus que Charlie Hebdo – dans son rôle d’agitateur public – déchaîne la colère des partisans de l’islamologue, tandis que l’ex-Premier ministre Manuel Valls se fend d’un tweet :

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Et puis d’un autre, remettant son statut d’«intellectuel» en question :

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Après la dénonciation, Valls accuse des personnalités publiques de complicité avec Tariq Ramadan, dont Edwy Plenel (Médiapart).

Et puisque l’affaire Ramadan ne serait que la partie immergée de l’iceberg, l’ex-Premier ministre « accuse » plusieurs intellectuels de gauche de complaisance avec un islamisme viscéralement antisémite.

Parmi ces derniers, se retrouve Pascal Boniface :

Je considère, par exemple que ce qu’écrit l’universitaire Pascal Boniface depuis des années pose un vrai problème. J’ai d’ailleurs saisi les ministres des Affaires étrangères et des Armées qui financent l’Iris de ce sujet, même s’il ne parle pas au nom de l’Iris.

Marianne (10-11-2017)

Si j’ai toujours été dubitatif sur la qualité des travaux du directeur de l’IRIS et plus que mitigé sur la manière dont est menée la recherche dans cet institut, qu’une personnalité politique s’estime en droit de juger de la recevabilité d’écrits académiques au seul critère qu’ils ne lui conviennent pas en dit long sur la liberté académique.

Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Boniface, celui-ci ne s’est jamais dit détenteur de la Vérité et il s’est toujours plié aux règles du débat scientifique. Maintenant, Boniface n’est pas «neutre» non plus. C’est d’ailleurs le cas tous les scientifiques, puisqu’ils s’appuient sur une hypothèse de réalité qui impose en toutes occurrences un choix arbitraire (cf. un article précédent sur la neutralité en science politique).

S’il n’y a pas toujours du politique dans l’arbitraire et au risque de choquer certains moralistes, qu’un universitaire soit complaisant à l’endroit d’une idéologie – même discutable – ne donne aucun droit au politique de s’immiscer dans le débat scientifique. Aucun droit, car il n’existe rien de supérieur dans le débat scientifique que la science elle-même ! Dans ce même débat, les théories qui sont suspectées d’être mues par d’autres considérations que scientifiques sont rejetées, de même que sont falsifiées les théories qui montrent aucun gage de scientificité. Puisque la science se construit sur la critique raisonnée et raisonnable, non sur des cabales, cet exercice prend certes du temps. Un temps qui n’est pas celui de la polémique.

Nier la qualité d’intellectuel à Tariq Ramadan puisqu’il pèse sur lui des accusations, ou celle de Pascal Boniface puisqu’il serait complaisant à son endroit, c’est priver la science de son droit à la critique. Pire, c’est les situer dans conflit où, in fine, s’affrontent une morale contre une autre. Dans ce conflit, seule la puissance du vainqueur lui donne raison, et non la Raison elle-même. Et en disant cela, je suis complaisant envers rien, je me comporte en scientifique. Si les accusations contre Tariq Ramadan sont fondées, il ne relève plus de la science mais de la justice. C’est triste à dire, mais ce type de propos est de moins en moins accepté dans le débat public car n’y subsistent que des pro- et des anti- Untel, faisant le jeu du manichéisme des imbéciles.

9 livres sur la politique (édition France)

Vous savez qui sont les ministres qui composent le gouvernement ? Vous savez comment sont élus les sénateurs ? Vous avez lu Tocqueville ? C’est déjà mieux que la plupart des étudiants en science politique ! Si vous souhaitez toutefois parfaire votre culture politique, voici 9 livres qui vous aideront à la développer.

1 – Le classique : Le Prince de Machiavel

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Souvent invoqué mais rarement lu, le Prince de Nicolas Machiavel ne se réduit pas en une leçon de cynisme. Si l’adjectif « machiavélique » se rapporte directement à cet ouvrage, il n’empêche que Machiavel demeure un grand théoricien de l’État moderne et un observateur lucide des pratiques politiques. S’il est vrai que ce livre peut être quelque peu suranné pour le lecteur au XXIe siècle, il comporte encore plusieurs constats encore très contemporains.

2 – La boussole : Nouveau manuel de science politique d’Antonin Cohen et Al.

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Manuel de l’étudiant-e en première année de science politique, ce livre collectif est parfait pour savoir un peu tout sur à peu près tout ce qui a trait au politique. D’ailleurs, il y a un glossaire des définitions et un index des thématiques très efficaces. Le Nouveau manuel de science politique est une bonne introduction à la discipline. Pour m’en être servi durant mes études, je vous le conseille vivement.

3 – Pour comprendre la gauche : Les gauches françaises de Jacques Julliard

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Il est difficile de cerner ce que peut être  « gauche », cette notion ayant de multiples sources, évoluant dans le temps et changeant d’acceptation selon le contexte. Le travail entrepris par Jacques Julliard sur les gauches françaises présente très bien les forces en présence, leur construction idéologique, leurs luttes historiques et leurs positions actuelles. C’est un livre à se procurer, qu’importe votre affiliation !

4 – Pour comprendre la droite : Histoire des droites en France de Gilles Richard

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Rares sont les ouvrages qui actualisent le travail de René Rémond (celui qui a conceptualisé l’existence de trois droites historiques en France). Cherchant à préciser cette tripartition, Gilles Richard analyse avec brio les droites depuis 1815 jusqu’à  nos jours. Il observe ainsi de nouvelles divisions, comme celles entre une droite néolibérale et mondialiste face à une droite mercantile et souverainiste. Une fois de plus, lecture recommandée que votre cœur soit à gauche ou à droite.

5 – Pour l’apprenti politicien : Être radical : Manuel pragmatique pour radicaux réalistes de Saul Alinsky

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Véritable classique chez les « strategists » américains, l’ouvrage de Saul Alinsky a désormais une traduction en français ! À la base, il se destinait à donner des outils de résistance aux activistes et aux catégories sociales dominées. Toutefois, il a également influencé les partisans du Tea Party, et plus généralement de l’Alt-Right. Véritable guide de stratégie politique, certains observent même un peu d’Alinsky chez Donald Trump…

6 – Pour briller en société : Le temps présent de Claude Lefort

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Marx ? C’est vieux… Bourdieu ? Éculé… Il vous faut un nouvel auteur pour briller en société ? Essayez Claude Lefort ! Il est un des rares philosophes français de ce début de XXIe siècle dont l’oeuvre a été traduite en anglais.  Spécialiste de Machiavel, de la démocratie et du totalitarisme, Lefort a influencé des générations entières de philosophes et saura assurément impressionné dans vos dîners en ville. Commencez donc en vous procurant son dernier : Le temps présent.

7 – Pour comprendre le monde : L’état du monde de Bertrand Badie et Dominique Vidal

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Pointures des relations internationales, Bertrand Badie et Dominique Vidal décrivent dans leur série L’état du monde ce qui fait l’international. Ce n’est donc pas un ouvrage en tant que telle, mais plusieurs qu’il faut se procurer pour comprendre ce qui fait la marche du monde. L’édition 2018 est intitulée : En quête d’alternative. Si ça ne vous dira pas comment fonctionne sur le Fonds monétaire international (FMI), vous comprendrez pourquoi cette institution existe !

8 – Pour changer le monde : Vers la libération de Herbert Marcuse

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Il y a plus actuel que ce livre daté de 1969, bien plus utopique que celui-ci, voire plus «utile» face aux défis contemporains. Pourtant, Herbert Marcuse fait dans ce le livre quelque chose que j’ai rarement lu chez d’autres : à la fois le constat d’échec de l’utopie révolutionnaire, et son dépassement par une réinterprétation. Ce livre de Marcuse figure dans le classement des livres qui m’ont bouleversé par leur intelligence.

9 – Le livre pour faire débat : De quoi Total est-elle la somme ? d’Alain Deneault

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Cette enquête d’Alain Deneault sur l’entreprise transnationale Totale décrit une autre forme de totalitarisme, celui des corporations qui passent pour être au-dessus de toute loi, contraintes par rien si ce n’est la logique de l’argent-roi. Ce livre choque et révolte, et c’est précisément ça qu’on en attend. Actuel et transcendent, ce livre fait et continuera à faire débat.

Des suggestions de livres ? Écrivez-les dans les commentaires et je reprendrai celles-ci pour un article ultérieur.

Vers une science politique « neutre » ?

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Dans cette époque où certains voudraient lapider les « élites »,  il serait facile de faire le procès de la science politique par ricochet. Souvent perçue comme la discipline qui forme ou qui conseille ceux qui nous dirigent, la science politique est-elle nécessairement coupable ?  Cet article ne cherche pas à absoudre la discipline ou lever sa potence, mais plutôt interroger l’exigence de neutralité de la science politique dans nos sociétés réputées « démocratiques ».

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il me faut soulever deux points cruciaux dans tout débat qui concerne la science politique : sa scientificité et sa marque au singulier (ou au pluriel).

À propos de sa scientificité, la dichotomie qui oppose les « sciences normatives » aux « sciences positives »- celle entre « sciences dures » et « sciences molles » – reflète plus des préjugés que des considérations épistémiques. Ce que nous appelons science se résume être la connaissance méthodique d’un objet. L’objet étant ici la politique, on peut supposer qu’il existe plusieurs méthodes pour développer la connaissance que nous en ayons.

Maintenant, faut-il parler de la science politique ou des sciences politiques ? Si ce débat est propre à toute science, il n’obnubile particulièrement les francophones lorsqu’il concerne la ou les science(s) politique(s). J’insiste sur « les francophones », sachant que political science fait l’unanimité en anglais ; tandis qu’en allemand, Politikwissenschaft et Politologie sont devenus deux termes complémentaires. Pour ma part, je privilégie la désignation « politique » ; ainsi vrai que l’on désigne la « physique » au singulier et sans la positionner comme adjectif après « science ». En effet, la physique – comme la politique – est fortement polysémique. La physique – comme la politique – a une multitude de méthodes. La physique – comme la politique – se constitue de disciplines différentes, d’écoles rivales et de courants plus ou moins idéologisés. Parle-t-on pourtant de « sciences physiques » ?

La contestation de sa scientificité ou le questionnement autour de sa dénomination ont pour but de légitimer la politique comme science. Une illustration intéressante de ce phénomène est le conflit qui oppose ceux qui se désignent comme « politologues » et les « politistes » qui s’en différencient ; les seconds reprochant aux premiers une approche si peu ou pas du tout scientifique. Pourtant, le suffixe -logue renvoie au savant, alors que le suffixe -iste suppose une praticien. On comprend bien que le débat ici n’est pas terminologique, mais interroge qui s’octroie la prétention à la science.

Outre les disputes entre spécialistes auto-proclamés, charlatants, virtuoses et savants, la remise en cause du politologue (ou du politiste, c’est selon) est chose commune puisque son objet – la politique – est fortement contesté par les différentes forces politiques. Toutefois, un consensus entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui y aspirent revient souvent dans le débat : il faudrait – explique-t-on – que la politique dans sa prétention à la science devienne neutre ou, à défaut de neutralité, que les points de vue s’équilibrent.

Que la science recherche une forme d’objectivité afin qu’elle puisse éprouver des faits sans que des facteurs extérieurs ne faussent les résultats, nul ne saurait être en désaccord avec cette forme de neutralité. Cependant, marginaliser des savants dont les travaux ont une nature ou un champ subjectif signifierait là que la plupart des théories n’auraient plus cours. Et pas seulement les théories politiques ! Même la plus mathématique des théories économiques repose sur des postulats ayant une vision située de la nature et des relations humaines. L’aspiration à la neutralité ne doit donc jamais produire une aseptisation la discipline, mais plutôt mener vers une déontologie professionnelle.

Pour que cette déontologie n’adviennent jamais, les médias ont innové en cherchant à créer du contenu présenté comme « paritaire ». Pour cela, ils invitent un politologue (ou un politiste, dépendamment de l’émission) de gauche et un autre de droite afin que les points de vue se confrontent, s’alternent. Sauf que, scientifiquement, ce genre d’exercice n’a strictement aucun intérêt. Pire, il est totalement contre-productif.

Par exemple, imaginez que j’invite sur Politisme deux experts – l’un de gauche, l’un de droite – pour parler de la Russie. Une fois la conversation engagée, je me rends compte que mes invités ont la même méthode scientifique et, par ce biais, arrivent à des résultats comparables en dépit de leurs croyances contradictoires. C’est un peu bêta. Pire encore, bien que l’un soit identifié comme un gauchiste et l’autre comme un droitier, sur le champ politique russe ils soutiennent tous deux Vladimir Poutine.

Comment se prémunir de telles déconvenues ? Si l’on pourrait inviter des spécialistes en total désaccord, ces derniers ont la fâcheuse tendance d’abandonner leurs postures politiques pour débattre leurs positions scientifiques. Or, personne ne veut du grabuge qui excède des mots à plus de trois syllabes. La solution, c’est donc  convier des polémistes pour qui la méthodologie est à la politique ce que la mythologie est à l’histoire. L’un dit « blanc », l’autre dit « noir ». Tout le monde est content.

Si le débat politique s’est réduit depuis longtemps aux normes et aux formats médiatiques, la science politique qui s’y exprime n’est certes pas neutre. Or, le drame n’est pas une position politique maquillée de science, mais bien que la science déserte la politique, que la science politique a été neutralisée du débat publique. Faire de la science politique en ce début de XXIe siècle, c’est donc un peu résister.