Le «bon» et le «mauvais» nationalisme

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Lors de ses vœux pour souligner la nouvelle année, Emmanuel Macron déclarait :

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Cette phrase n’aurait rien d’ambiguë si le Président de la République française n’avait insisté précédemment sur la nation, sur sa grandeur et son besoin de cohésion. Autrement dit, si Emmanuel Macron n’avait pas lui-même affiché un certain degré de nationalisme.

Pourtant, en France, les nationalistes ce sont les autres : les eurosceptiques de gauche comme de droite, les autonomistes alsaciens, bretons et corses, ceux des pays étrangers qui menacent les intérêts français. Bref, ceux qui n’avalisent pas les institutions existantes ou qui les menacent directement.

Afin de distinguer le «bon» du «mauvais» nationalisme, Emmanuel Macron se déclare volontiers «patriote», tandis que ces prédécesseurs se préféraient «républicains». Si le recours au patriotisme en dit long sur la sémantique du macronisme, l’actuel locataire de L’Élysée s’inscrit bel et bien dans une longue tradition française où le nationalisme est un tabou entretenu.

Le « mauvais » nationalisme

Le «nationalisme, c’est la guerre». Dans ce discours prononcé en 1995, l’ancien Président de la République française traduisait ce qui apparaissait comme une évidence à l’époque : le nationalisme, universellement condamné pour ses crimes, mais également apaisé par la fin des guerres coloniales et la dislocation du Rideau de fer, était devenu caduc avec la construction des grands ensemble régionaux comme l’Union européenne. Le livre de Francis Fukuyama : La fin de l’histoire ou le dernier des hommes, qui annonçait la fin des idéologies comme moteurs de l’histoire et la victoire du libéralisme, était passé par là.

Les nationalismes violents en Irlande du Nord, au Pays Basque espagnol, en Corse, etc., étaient dès lors perçus comme des survivances d’un passé révolu, tandis que les extrême-droites ont été décrites comme autant de bégaiements d’une histoire qui ne devaient en aucun cas se répéter. Le nationalisme – qu’il soit l’oeuvre de minorités nationales ou de la majorité – est devenu synonyme d’exclusion dans la plupart des pays d’Europe occidentale.

Pourtant, le nationalisme y a survécu.

Le  nationalisme banal

Dans un livre devenu un classique, Michael Billig décrivait l’envahissement du quotidien des individus par un «nationalisme banal», c’est-à-dire un nationalisme qui s’impose dans la vie de tous les jours par les symboles comme les drapeaux aux frontons des édifices publics, les pièces de monnaie ou les hymnes qui résonnent durant les rencontres sportives.

Le nationalisme va également intégrer l’imaginaire des individus par le biais de l’éducation scolaire, les médias de masse, les arts et les sciences, la culture populaire, etc. Bref, autant de sources qui participent à produire et à diffuser un récit national dont l’objectivité est plus que relative.

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Deux décennies après le discours de François Mitterrand, si le mot «nation» n’est jamais devenu honteux, celui de «nationalisme» reste encore subversif. Comment l’amour de la patrie, la croyance en un destin manifeste de la nation ou la défense de son intégrité, peuvent-elles se dénommer ? Emmanuel Macron a opté : c’est du patriotisme.

La nation selon Emmanuel Macron

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D’après les mots du Président de la République, la nation française serait un collectif au caractère transcendantal, puisque somme des volontés individuelles qui s’y engagent et démultiplicateur de celles-ci formant alors la volonté générale.

Si cette définition républicaine de la nation est assez classique, elle prend toutefois une orientation collectiviste puisqu’elle postule que les individus sont débiteurs de la nation. Autrement dit, puisque la nation les protège ils contractent une dette envers qu’ils se doivent d’honorer par leur engagement. Inversement, une orientation autonomiste postule que le citoyen ou la citoyenne qui abandonne sa volonté propre dans la volonté générale obtient de la nation un crédit, laquelle s’efforcera de lui rendre en l’émancipant.

Historiquement, l’orientation collectiviste est davantage celle d’un nationalisme moniste, tandis que l’orientation autonomiste est celle d’un nationalisme pluraliste. Si le nationalisme moniste n’est pas l’apanage de la droite conservatrice puisqu’il persiste au sein d’une certaine gauche l’idée d’un universalisme nivelant, il est stupéfiant d’en lire les réminiscences sous la plume d’un Président qui se présente volontiers comme un européaniste convaincu, comme un progressiste au libéralisme assumé.

C’est là une contradiction qu’Emmanuel Macron va tenter de combler en recourant au «patriotisme»

Patriotisme vs. Républicanisme

Emmanuel Macron aurait très bien pu opposer l’idée d’un «nationalisme» des eurosceptiques à un «républicanisme» respectueux de l’idée d’une Europe des nations, et cela tout en conservant sa définition. Dans les représentations, la confusion entre l’idée de nation et celle de république est telle que nul n’aurait détecté les écarts théoriques.

Sauf que Macron a tenté de donner une nouvelle portée au «patriotisme» :

Être patriote, ce n’est pas la gauche qui s’est rétrécie sur ses utopies. Être patriote, ce n’est pas la droite qui se perd dans ses avanies et l’esprit de revanche. Être patriote, ce n’est pas le Front national, le repli et la haine qui conduira à la guerre civile. Être patriote, c’est vouloir une France forte, ouverte dans l’Europe et regardant le monde.

Emmanuel Macron, 1er avril 2017

Sauf que le patriotisme n’est pas l’apanage du centre qu’incarne Macron, mais bien de l’extrême-droite française. En effet, cette dernière ne se présente pas, elle-même, comme nationaliste puisque le terme est tabou. Elle est donc « patriote ».

Si Emmanuel Macron a échoué à imposer sa définition du patriotisme, elle en dit long sur le prégnance de son nationalisme. En effet, je concluais mon article sur le macronisme sur ces mots :

Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcendent comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc.

Dès lors, ces valeurs «positives» ne peuvent être ordinaires, mais doivent être spectaculaires, démonstratives, aussi vrai que le patriotisme peut l’être aux États-Unis d’Amérique. Macron reproduit alors la définition de la nation du libéral-conservatisme, sans pour autant endosser le reste de son discours. C’est pourquoi il oppose son patriotisme vertueux à un «mauvais» nationalisme.

Conclusion

Le «mauvais» nationalisme a un caractère polymorphe puisqu’il est celui des ennemis du nationalisme de la classe dominante. Si j’ai cité les nationalismes minoritaires, le nationalisme d’extrême-droite et les nationalismes étrangers, il manque de plus en plus à ce tableau ce que je dénomme l’«alternationalisme», c’est-à-dire des formes d’affirmation nationale qui ne tiennent pas nécessairement compte du nationalisme mais reprennent ses répertoires d’action (je développerai ce sujet dans ma série de podcasts : La fabrique du politique). Quoi qu’il en soit, l’opposition entre un «bon» et un «mauvais» nationalisme n’est nullement restreint au contexte français et me semble généralisé à la plupart des contextes européens.

Qu’est-ce que le macronisme ?

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Do you speak English? Great, this article has been translated : Macronism:The ideology of Emmanuel Macron!

Avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, j’avais écrit quelque chose comme suit :

Après le coq, la France se dote d’un nouvel emblème : la girouette.

Puis, je supprimais immédiatement ce gazouillis quelque peu véhément, et peut-être trop partisan. Depuis, j’ai tenté d’analyser en toute objectivité quelle peut être l’idéologie qui s’est imposée sous le label du «macronisme».  Et c’est donc avec toute la scientificité possible que je dois en arriver à la conclusion suivant en forme de confession : mon tweet n’était pas justifié.

Pour expliquer mon propos, faut-il expliquer l’architecture conceptuelle du macronisme.

Inspiré par les travaux de Michael Freeden, je définis une idéologie politique comme un ensemble de concepts qui se configurent autour d’une ou plusieurs notion(s) centrale(s) qu’un groupe qui, s’en revendiquant dans et pour son orientation politique, cherche à la décontester ; c’est-à-dire à la soustraire du conflit interprétatif.

Par cette définition, tout porte à croire que le macronisme est une idéologie «particulière», aussi originale soit-elle qu’Emmanuel Macron est un être singulier. À vrai dire, pas tellement… Je pense que ceux qui ont vu en Emmanuel Macron le représentant d’un libéralisme rawlsien ou, inversement, d’un césarisme technocratique, détiennent chacun une partie de la vérité. Plus précisément, je pense que le macronisme est  la dénomination politique de l’idéologie managériale (ou managérialisme).

L’idéologie managériale que je décris dans ces lignes ne tient pas d’une approche de la gestion en particulier, mais plutôt d’une idéation selon laquelle la gestion constitue un phénomène substituable à toutes autres formes de modes décisionnels, voire de certaines interactions humaines. Parmi celles-ci, elle estime pouvoir outrepasser les déterminismes ou – inversement – les passions politiques qui faussent la « bonne » décision publique. L’idéologie managériale se caractérise par plusieurs concepts dont l’efficacité de la décision.

Cette perspective s’observe dans la faiblesse conceptuelle apparente du macronisme. Si je ne doute pas un seul instant que des individus se disent «macronistes» comme certains se disent «gaullistes», il faut toutefois souligner sur le plan idéologique que les «macronistes» traduisent que faiblement leur allégeance en termes politiques par rapport aux gaullistes. Le problème n’est pas le charisme de l’homme ou de la femme qui habite l’idéologie : toute idéologie – même celles qui se concentrent sur un référent individué – adjoint automatiquement d’autres concepts pour préciser la ou les notion(s) centrale(s). Ceci forme le « noyau conceptuel », lequel est au cœur de toute idéologie.

Celui du gaullisme, par exemple, renvoie certes à la figure tutélaire du Général, mais le qualifie politiquement comme nationaliste, conservateur, progressiste, républicain, césariste, collectiviste, etc. Chacun de ces concepts sont, eux-mêmes, précisés par d’autres concepts et pratiques qui permettent de les isoler dans un agrégat complexe de représentations. Que disent les macronistes ? Emmanuel Macron serait cosmopolite, pro-européen, progressiste, libéral, alternatif (ni gauche-ni droite) et … c’est à peu près tout.

Outre le manque d’exhaustivité, le problème reste que ces concepts sont définis de manière parcellaire. Son cosmopolitisme n’est pas vraiment rattaché à un post-nationalisme. Son européanisme n’invoque que rarement le projet fédéraliste. Son progressisme n’est que sociétale, et encore avec des limites concernant la gestation pour autrui et la reconnaissance des minorités. Son libéralisme est limité à la sphère économique, ne développant pas une critique libérale des institutions républicaines. À ce titre, l’alternance politique a promu les mêmes élites sociales et conserve un clivage gauche/droite qui – certes, fortement équilibré à son centre – produit des effets similaires.

Il y a donc un décalage problématique entre les représentations du macronisme et son existence politique. Ce décalage s’explique par un phénomène somme toute commun aux idéologies particulières : l’onguent idéologique. Il consiste à élargir le groupe porteur de l’idéologie en habillant – littéralement – celle-ci de concepts périphériques. À titre d’exemple, Nicolas Sarkozy avant l’élection de 2007 était un libéral de droite «à la française», c’est-à-dire un libéralisme économique et sociétale contrebalancé par un républicanisme aux institutions fortes. Pour élargir sa base, il a pris un concept périphérique du républicanisme de droite : le césarisme et tout ce qu’il véhicule (un État centralisé, fort et moniste) afin de travestir son image et emprunter un registre concurrent au Front national (FN). Ce travestissement faisait-il de Nicolas Sarkozy un républicain autoritaire ? Pas plus que l’onguent idéologique de François Mitterrand faisait de lui un communiste…

Le cosmétique en moins, c’est bel et bien l’idéologie managériale qui transparaît dans les interventions de Macron. Prenons l’exemple controverser des ordonnances pour réformer le code du travail. Alors candidat, Emmanuel Macron déclarait dans un discours que ce mode d’action permet «d’accélérer le débat». Face à la polémique, il précisait dans un second temps  ne vouloir utiliser les ordonnances que pour les réformes fondamentales, comme le droit du travail : «Je souhaite introduire dès l’été un projet de loi d’habilitation pour simplifier le droit du travail et décentraliser la négociation. Il s’agit de donner plus de place à l’accord majoritaire d’entreprise ou de branche, d’une part, d’encadrer les décisions des prud’hommes d’autres part. Le tout par ordonnances, pour procéder de manière rapide et efficace» (citations extraites de l’article publié sur RTL). Il suffit de relier les termes du propos : «simplifier», «décentraliser», «efficace» avec l’intention de réduire et d’accélérer le débat contre les passions politiques, pour comprendre que le propos relève de l’idéologie gestionnaire. Bien sur, il tente d’appliquer un onguent idéologique en tentant de convaincre qu’il s’agisse d’une «révolution», de «progrès» ou autre.

Mais si le propos est public, discernable malgré le vernis, les électeurs de La République En Marche (LREM) auraient-ils été abusés ? Les médias confondus ? Les théoriciens trompés ? Aucunement… Ils espèrent de Macron un renouvellement de la classe politique dans une certaine continuité, qu’il accélère la fin de la politique politicienne et ses éternelles divisions partisanes, et ils se définissent «libéraux» – au plus large du sens – un peu comme lui. Si les premiers ont cautionné le macronisme, les deuxièmes l’ont promu et les troisièmes en ont espéré quelque chose. L’erreur a été commise par ceux qui, aujourd’hui, relèvent que l’enfant prodige a trahis ses lectures une fois au pouvoir. Ne leur en déplaise, mais une idéologie n’est pas un pedigree intellectuel. Ce sont des représentations et des pratiques. Et celles qui relèvent du macronisme reflètent plus la théorie managériale enseignée des écoles de commerces juqu’à l’École nationale d’administration (ENA), et les préoccupations du management pratiquées un peu partout que les espoirs déçus de quelques théoriciens aux conclusions hautement normatives.

Macron n’est donc pas une girouette, pas plus qu’il est un simple phénomène de communication. Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcendent comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc. Mais ces croyances restent accessoires en comparaison de la perspective d’une «bonne» gestion publique vue comme salvatrice, laquelle prône l’utilité et l’efficacité dans la décision.