Emmanuel Macron et la laïcité

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Invité par la Conférence des Évêques de France, le Président de la République aura fait un discours «remarqué» aux collèges des Bernardins. On retiendra de celui-ci surtout un tweet :

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En réaction à celui-ci, certains ont remarqué que la laïcité – dans le principe et dans le texte de la Loi de 1905 (article 2) – consiste à ne reconnaître aucun culte. Elle se doit donc d’éroder un lien multiséculaire avec l’Église catholique afin qu’il n’étrangle aucune autre religion. C’est la neutralité de principe qu’impose la laïcité qui oblige ainsi cette rupture.

Et ça justement là où le discours d’Emmanuel Macron sombre une forme de catho-laïcité.

Le chef de l’État s’en défend, estimant que :

(…) un président de la République prétendant se désintéresser de l’Eglise et des catholiques manquerait à son devoir.

Emmanuel Macron, Discours aux Bernardins, publié dans La Croix

Sauf les «catholiques» ne doivent pas être associés à l’Église catholique. On me rétorquera probablement qu’en dehors de l’Église, il ne peut exister de fidèles puisque, par son droit et ses institutions, elle seule définit la doctrine dans laquelle ils et elles s’inscrivent. Mais attention … cette perception est celle de l’institution puisqu’elle nie la présence d’hétérodoxies (ou hérésies, pour reprendre son jargon) qui se déclarent également «catholiques» tout en échappant au Vatican.

Pour la République qui ne reconnaît aucun culte, les normes érigées par une quelconque institution religieuse n’ont aucune espèce d’importance. Ce n’est pas pour autant qu’il faille nier l’identité des individus, que cette même identité mérite le respect et, certainement, doit être accommodé lorsqu’il s’agit de maintenir la concorde civique. Mais insistons sur un point : ce ne sont pas des religions que l’on accommode, mais des individus qui expriment des préférences de mode de vie (du moins et tant et si bien que ce mode vie soit en adéquation avec les lois qui prévalent dans la République).

Mais lorsque la République accorde plus d’importance à un groupe qu’à un autre, la neutralité recherchée se rompt. Chose qu’Emmanuel Macron dit vouloir éviter :

Je suis, comme chef de l’Etat, garant de la liberté de croire et de ne pas croire, mais je ne suis ni l’inventeur ni le promoteur d’une religion d’Etat substituant à la transcendance divine un credo républicain.

Emmanuel Macron, Discours aux Bernardins, publié dans La Croix

Sauf que la suite du discours contredit totalement ce positionnement républicain.

Extraits :

Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques.

Et je suis convaincu que la sève catholique doit contribuer encore et toujours à faire vivre notre nation.

Et c’est là que la nation s’est le plus souvent grandie de la sagesse de l’Eglise, car voilà des siècles et des millénaires que l’Eglise tente ses paris, et ose son risque. C’est par là qu’elle a enrichi la nation.

Emmanuel Macron, Discours aux Bernardins, publié dans La Croix

Si l’on peut percevoir ces déclarations comme une simple inclinaison personnelle et une perception patrimoniale du catholicisme, je tiens à souligner qu’Emmanuel Macron était invité au titre de sa fonction de Président de la République et que le patrimoine se décrète politiquement. Autrement dit, il y a de sa part un aveu, celui d’un penchant personnel pour une philosophie et une historicité.

Penchant assumé d’ailleurs dans son discours, comme dans cet exemple :

C’est pourquoi en écoutant l’Eglise sur ces sujets [immigration et bioéthique], nous ne haussons pas les épaules. Nous écoutons une voix qui tire sa force du réel et sa clarté d’une pensée où la raison dialogue avec une conception transcendante de l’homme.

Emmanuel Macron, Discours aux Bernardins, publié dans La Croix

Déduire qu’une position raisonnable s’établit par un dialogue entre raison et transcendance est la conséquence d’une philosophie, non le produit d’un raisonnement scientifique. Et pas n’importe quelle philosophie, puisqu’Emmanuel Macron l’oppose au relativisme et au nihilisme :

Ce qui grève notre pays – j’ai déjà eu l’occasion de le dire – ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le relativisme ; c’est même le nihilisme (…)

Emmanuel Macron, Discours aux Bernardins, publié dans La Croix

Le nihilisme, on peut comprendre…  Mais depuis quand déjà le relativisme est déprécié dans l’idéal républicain ?

Je laisse cette question en suspens puisque j’arrête là mon analyse d’un discours qui mériterait probablement une étude plus approfondie, notamment par ses nombreuses mentions à l’héroïsme, ses références académiques,  ses citations, et les nombreux sujets qu’il aborde.

Dans un tout autre registre, il m’a rappelé le Discours au Latran de Nicolas Sarkozy, lui aussi insistant sur le rôle social et l’engagement des catholiques, les relations entre l’État et l’Église, l’histoire catholique de la France, la portée sacrificielle et la martyrologie, etc. Une comparaison des deux textes m’amène à considérer que, si Emmanuel Macron n’a pas fait du Sarkozy sur la forme, il l’a fait sur le fond.

Alors que la laïcité devrait réitérer une neutralité qui se voudrait soit neutralisante de toute différence, soit accueillante pour toute inclinaison, Macron – à la suite de Sarkozy – affiche une préférence, une catho-laïcité, des plus problématiques.

Peut-on critiquer Israël ?

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Pascal Boniface vient de faire paraître aux éditions Max Milo son dernier livre, intitulé : Antisémite, dans lequel il cherche à décortiquer les rouages amenant à l’opprobre publique : l’accusation d’antisémitisme qui viserait celles et ceux qui seraient trop critiques à l’égard d’Israël. N’ayant pas lu cet ouvrage, mon article ne saurait être une réponse au livre de Boniface. Tout juste, il reprend la question initiale posée par le directeur de l’IRIS : peut-on critiquer Israël sans être taxé d’antisémitisme ?

Quelle(s) critique(s) ?

Si l’on pourrait être tenté de répondre d’emblée « oui » en prétextant que la liberté d’expression et le pluralisme des opinions nous en donnent le droit, ce genre d’arguments confortent toutes autres paroles, toutes formes d’idéologies qui pourtant s’opposent à la cause palestinienne, mais plus encore au vivre-ensemble puisque discriminatoires, liberticides, haineuses. La liberté d’expression a pour limites la liberté des autres, leur intégrité physique et morale.

Puisque que toutes les critiques ne se valent pas, il faut donc ainsi distinguer plusieurs catégories critiques. Dans une tentative d’être suffisamment exhaustif, en voici cinq :

  1. Les critiques historiques interrogent les causes et les circonstances historiques qui ont œuvré à la création de l’État d’Israël.
  2. Les critiques juridiques reviennent sur la légitimité intrinsèque du mouvement sioniste et/ou de la communauté internationale à fonder/à reconnaître un État.
  3. Les critiques théologiques remettent en cause le rapport entre l’État d’Israël et le judaïsme. Notons toutefois que ces critiques prennent des angles différents selon la confession : les critiques chrétiennes et musulmans contestant la légitimité du peuple juif sur la Terre sainte puisque le judaïsme ne serait pas la religion «véritable» ; tandis que les critiques juives estiment que l’État moderne est soit une perversion laïque puisque dirigée selon une loi autre que la Torah, soit une ineptie puisque seul Dieu peut décider du retour en Terre promise.
  4. Les critiques politiques visent les politiques structurelles et/ou conjoncturelles de l’État hébreu. Parmi ces critiques, je distingue sept grandes sous-catégories :
    • Les critiques de gauche relèvent le capitalisme/libéralisme de l’État israélien.
    • Les critiques de droites critiquent les éléments de collectivisme hérités du sionisme.
    • Les critiques post-nationales indexent le nationalisme de la société israélienne.
    • Les critiques nationalistes (palestinienne et/ou minoritaires) établissent la primauté de la nation palestinienne sur la nation israélienne.
    • Les critiques anticolonialistes visent le colonialisme sous-jacent au projet sioniste.
    • Les critiques différentialistes mettent en exergue la «faiblesse identitaire» ou le «cosmopolitisme» d’Israël puisque sa société est binationale, sa démocratie permet l’expression des arabes israéliens, etc.
    • Les critiques antimondialistes indexent les solidarités effectives entre Israël et les communautés juives de diaspora.
  5. Les critiques philosophiques qui, à l’inverse des critiques théologiques, postulent de la religiosité excessive d’Israël puisque – de sa justification comme État des Juifs jusque dans ses symboles, dans son droit ou dans ses structures sociales et politiques – cet État a une dimension religieuse.

En soi, toutes ces critiques sont recevables car elles émanent d’une problématique, mais faut-il comprendre par quoi elles sont motivées et qui les tient.

Qui et pourquoi critique-t-on Israël ?

Dans un conflit excessivement clivant comme celui qui oppose Israël à la Palestine, on peut s’attendre à des critiques subjectives et partiales. Forcément, lorsque celles-ci sont tenues par des individus qui se déclarent membre d’une groupe aux accointances ou à l’antisémitisme déclaré, on arrive vite à la conclusion de cet article : toute critique d’Israël n’est pas nécessairement une bonne critique et certaines d’entre elles sont motivées par de l’antisémitisme, parfois assumé, parfois latent.

Mais qu’est-ce qu’une bonne critique ? Une bonne critique n’est pas utilement objective et impartiale, tout comme une mauvaise critique n’est pas nécessairement subjective et partiale. Non, une bonne critique d’Israël – ou cet article par ailleurs – est celle qui s’affère à discerner un problème en vue d’un dénouement qui ne lèse aucune des parties en présence. Autrement dit, une bonne critique participe à l’entendement. Pour ce faire, elle ne peut pas reposer sur des prédicats du mal et du bien, du juste et l’injuste, puisque ces mêmes prédicats opposent des réalités contestables et concurrentes. En d’autres termes, une critique qui affirme : «vous êtes le mal et je suis le bien», est totalement stérile et bien souvent contre-indiquée car elle exacerbe les tensions. Ces critiques – lorsqu’elles se concentrent sur Israël – sont généralement motivées par une cause, fusse-t-elle celle de la Palestine.

Parce que oui, bien souvent le soutien à la Palestine est bien souvent un prétexte à autre chose. Israël est devenue pour le point de cristallisation de toutes les luttes, incarnant selon les individus : l’Occident, la démocratie, le nationalisme, le militarisme, le colonialisme, l’oppression, la domination, la mondialisation, l’impérialisme, la religion, l’étranger, l’apartheid, etc. Et même en faisant d’Israël le bouc-émissaire de tous malheurs du monde puisque tous les substantifs cités précédemment connaissent leur point d’orgue dans des contextes qui, bien souvent, désintéressent totalement ceux mêmes qui critiquent Israël, je continue à croire que cette motivation n’est pas antisémite. Elle est à la congruence de plusieurs facteurs, dont la durée du conflit, la géopolitique de celui-ci, le nombre impressionnant d’acteurs qui y prennent part, la couverture médiatique intense, etc., mais ne reflète pas une haine – même infime – du juif.

De même, soutenir la Palestine n’a rien d’antisémite. L’antisémitisme dans la critique d’Israël réside lorsque sa motivation est de nier, de contredire ou de relativiser au peuple juif son droit d’être et de subsister en terre d’Israël. Je ne dis pas qu’une critique de la légitimité de l’État d’Israël soit antisémite, pas plus qu’une critique de son gouvernement, de la société israélienne, du sionisme dans la théorie ou dans la pratique. On peut même envisager des critiques de la religion juive, mais celle de l’intentionnalité du judaïsme qui est celle de l’existence d’un peuple récipiendaire de traditions dans le contexte de la terre d’Israël revient à nier son droit d’être juif.

Conclusion :

Le débat public en France – mais j’ai l’intuition qu’on peut généraliser ce propos à d’autres contextes – n’en est pas un. Il est une polémique, souvent entretenue entre deux visions du monde stéréotypées, souvent simplifiées à l’extrême pour faciliter le travail des médias, rendues irréconciliables pour les impératifs du spectacle. Dans ce contexte délétère, la critique d’Israël est souvent simple, simpliste et donc forcément blessant. J’en tiens ces raccourcis intellectuels qui comparent Israël à l’Allemagne nazi ou au régime d’apartheid en Afrique du Sud. En réponse à celle-ci, les figures publiques et les instances du judaïsme français – et c’est pareil au Québec, là où je réside – reproduisent les mêmes procédés en réduisant bien souvent les critiques justifiées à de l’antisémitisme.

Pourtant, ces critiques émanent parfois de Juifs, voire mieux : de Juifs israéliens qui ont servi sous les drapeaux. S’ils ne sont pas accusés de «haine de soi», l’insulte qui revient le plus souvent dans la bouche des soutiens déclarés du Likoud – voire autres partis classés à l’extrême-droite – est celle de «gauchisme». Car, voilà, autant certains instrumentalisent la cause palestinienne et stigmatisent Israël pour leur propre intérêt, autant d’autres font de la défense irraisonnée d’Israël celle de leur idéologie politique. C’est donc une bataille de partisans qui s’engage, aux dépends des Israéliens et des Palestiniens dont les sociétés pourraient être perfectibles si l’intelligence collective le souhaitait.

L’islamo-gauchisme

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Dessin de Riss

C’est un qualificatif qui revient souvent dans le débat public pour désigner celles et ceux qui, à gauche, auraient des accointances réelles ou supposées avec l’islam radical. Diagnostic d’une convergence supposée…

Une idéologie ?

Si vous n’avez pas encore visionné ma vidéo : L’idéologie, laquelle vous explique les subtilités de la chose en quelques minutes, c’est le moment de le faire.

Pour celles et ceux qui préfèrent la lecture, on peut définir une idéologie comme un ensemble de représentations et de pratiques œuvrant à décontester un concept dont s’en revendique un groupe dans et pour son action politique.

Il suffit de cette définition pour comprendre qu’on ne se réfère pas ici à une idéologie puisque nul ne se revendique de l’islamo-gauchisme. D’une part, parce que le «gauchisme» a une connotation péjorative à la fois à gauche, puisque Lénine le qualifiait de  «maladie infantile du communisme» dans son livre de référence, et à droite où il est un dénigrement ordinaire du camp opposé. D’autre part, parce que – même en faisant fi du qualificatif de «gauchisme» – l’adéquation entre l’islam et une gauche non-marxiste subodore l’adhésion à cette religion. Sauf que les personnes incriminées sont rarement, voire jamais, musulmanes.

L’insulte revient donc à suspecter le non-musulman d’être l’instrument d’une convergence des luttes entre l’islam et la gauche.

Une convergence des luttes plus que discutable

Admettre qu’il y ait convergence des luttes entre l’islam et la gauche revient à simplifier à l’extrême des réalités complexes, multiples, souvent contradictoires.

Pour la seule question de l’islam, les différentes obédiences sunnites et chiites sont rivales, voire franchement hostiles entre elles. S’il peut toutefois exister des convergences entre les unes et les autres, faut-il encore qu’elles réunissent autour d’un mot d’ordre différentes tendances, courants, institutions et personnalités, mais aussi des peuples, des langues et des cultures différents. Pour ce qui est de la gauche, je crains qu’elle connaissance encore plus de divisions que l’islam…

En réduisant le propos à un islam et une gauche flous et désincarnés, l’histoire regorge d’exemples où l’un et l’autre peuvent converger. Pourtant, il existe certains exemples qui désintéressent les pourfendeurs de l’islamo-gauchisme, à l’exemple d’Al Afghani inspiré par la philosophie des Lumières et qui s’opposait à l’impérialisme. De même, ces derniers relèvent en de trop rares occasions le contexte, comme celui qui fit que les Frères musulmans aient adopté certaines idées du socialisme dans les 1950/1960 en pleine guerre froide et alors que les guerres anticoloniales faisaient rage. Pas plus que ceux-ci ne reconnaissent des parallélismes avec ce qui pourrait être « islamo-droitisme ». Pourtant, avec la Révolution égyptienne de 2012, les Frères musulmans se sont dits nationalistes, attachés aux valeurs traditionnelles de l’islam et ont prôné une économie mixte d’inspiration capitaliste. En bref, ils ont viré conservateurs…

L’éternel complot

S’il n’existe pas une idéologie islamo-gauchiste et si la convergence des luttes entre un islam flou et une gauche toute aussi vaporeuse est très fortement relative, qui sont les islamo-gauchistes ?

À vrai dire, il existe surtout pour leurs critiques. Penser que la gauche aurait au pire des accointances pour l’islam radical, au mieux une passivité face à celui-ci, présente exactement le même écueil que de présenter la droite comme tolérante à l’endroit du christianisme fondamentaliste. Les obscurantismes ne sont ni de gauche ni de droite, ils veulent se substituer à la politique. Maintenant, que des politiques exploitent la religion à toutes fins utiles … c’est vieux comme la politique.

Puisqu’il ne s’agit pas de décrire une réalité, l’islamo-gauchisme d’aujourd’hui est comparable au judéo-bolchévisme d’hier. Je partage donc la lecture de Shlomo Sand, lequel écrivait :

Les juifs survivants et les bolchéviks, quasiment disparus, ont cessé de constituer une menace pour la position et l’identité des élites dominantes, mais l’état de crise permanent du capitalisme, et l’ébranlement de la culture nationale, consécutif à la mondialisation, ont incité à la quête fébrile de nouveaux coupables.

La menace se situe désormais du côté des immigrés musulmans et de leurs descendants, qui submergent la civilisation « judéo-chrétienne ». Et voyez comme cela est étonnant : de nouveaux incitateurs propagandistes les ont rejoints ! Tous ces gens de gauche qui ont exprimé une solidarité avec les nouveaux « misérables » ont fini par s’éprendre ouvertement des invités indésirables venus du sud.

Ces antipatriotes extrémistes trahissent une nouvelle fois la glorieuse tradition de la France dont ils préparent l’humiliante soumission « houellebecquienne ». L’appellation « islamo-gauchiste » a émergé parmi les intellectuels, avant de passer dans l’univers de la communication, pour, finalement, être récupérée par des politiciens empressés.

L’Obs – Le plus [08-06-2016]

 

 

 

100 après la Déclaration Balfour : un état du sionisme

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Le 2 novembre 1917, Arthur Balfour – ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni – adressait une lettre ouverte à l’attention de Lord Rothshild, membre prééminent du mouvement sioniste  :

Cher Lord Rothschild

J’ai le grand plaisir de vous adresser de la part du Gouvernement de Sa Majesté la déclaration suivante, sympathisant avec les aspirations juives sionistes, déclaration qui, soumise au cabinet, a été approuvée par lui.

“Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays.”

Je vous serais obligé de porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.

Arthur James Balfour

Trente ans après – et non sans résistance des autorités britanniques – l’ONU approuvait le plan de partage de la Palestine, annonçant la création de l’État d’Israël. Mais cent ans plus tard, c’est un autre État qui ne parvient pas à naître : celui même qui est composé des «collectivités non juives existant en Palestine», d’après les mots d’Arthur Balfour.

Mais avant parler de la reconnaissance de la Palestine, il me faut insister que, malgré péripéties qui suivront après cette lettre ouverte connue dans l’histoire pour être la «Déclaration Balfour», celle-ci fut le premier engagement d’un État à reconnaître le droit irréductible à la nation juive de s’établir sur sa terre ancestrale.

La Déclaration Balfour suscita un espoir immense dans les communautés juives. Mais cet espoir, après un siècle, s’est tari. Il s’est tari car le sionisme n’est plus ce mouvement pluraliste qui ambitionnait de créer une société nouvelle en s’appuyant sur une tradition millénaire.

Le sionisme de Thedor Herzl – mais aussi le sionisme anarchiste, marxiste, socialiste, écologiste, voire même libéral –  n’existe plus ou s’est réduit utilement à la défense des institutions laïques et des rares acquis sociaux qui ont survécu aux politiques néolibérales.

Le sionisme se cristallise désormais dans un jingoïsme d’inspiration jabotinskienne qui oppose l’ami de l’ennemi, réduit tout enjeu de société à la lutte entre un laïcisme ethnicisant et un fondamentalisme religieux. Ce sionisme – présent en Israël comme en diaspora – se trompe lorsqu’il cherche à interférer avec la reconnaissance de la Palestine comme nation. Il devrait  plutôt aider les Palestiniens dans cette voie. Ainsi, il ne donnerait pas à ses ennemis et à leurs alliés objectifs un chapitre de plus dans leur propagande antisioniste.

100 ans après la Déclaration Balfour qui lui promettait à Israël l’établissement d’un foyer juif, le sionisme doit se réinventer au-delà du cadre ténu de l’État-nation dans lequel il semble enfermé. Sans quoi, il risque de suivre la même voie que bon nombre de nationalismes confrontés à des menaces extérieurs comme intérieures, c’est-à-dire entre le régime autoritaire et la théocratie.

Un État peut-il être neutre ?

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La question de la neutralité devient de plus en plus redondante dans le débat public. Elle s’est imposée en France l’été dernier avec la polémique sur le burkini. Après l’initiative populaire contre la construction des minarets de 2009, la Suisse va bientôt se la poser de nouveau puisqu’une initiative populaire visant à interdire la burqa a été déposée. Au Québec, c’est le controversé projet de loi 62 (ou Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État et visant notamment à encadrer les demandes d’accommodements pour un motif religieux dans certains organismes) qui interroge la neutralité par son intitulé même. Puisque la francophonie est décidée à vivre un psychodrame, il me fallait article sur ce sujet en espérant injecter un peu de raison dans cette folie collective.

Les lecteurs de Politisme se souviennent probablement d’un article précédent : Vers une science politique «neutre» ?, où j’interrogeai la partialité chez les politistes, politologues et différents experts appelés à intervenir dans le débat public. Le propos ici n’interrogera pas tant des acteurs de la politique en particulier pour débattre quant à l’entité censée la réguler, c’est-à-dire l’État.

Certes, il n’existe pas d’État sans les individus qui l’incarnent et, donc, qui créent, modifient ou annulent les règles existantes. Toutefois, il existe bel et bien un État au-delà de ces derniers puisqu’il génère des représentations et des pratiques auxquelles ils se conforment ou, inversement, s’opposent. L’État est donc à la fois un objet politique et un sujet politique. Cette duplicité est la raison pour laquelle la question de la neutralité crée bien souvent des incompréhensions.

Développons.

Comme objet politique, l’État est la raison pour laquelle s’affrontent différents groupes sociaux dans leur but de conquérir ou de garder le pouvoir. Ces groupes ne sont jamais neutres, puisque leur affrontement politique est corollaire à des tensions sociales qui s’expriment par différentes idéologies. Le groupe victorieux aura donc tendance à orienter l’État selon l’idéologie devenue alors dominante.

Si l’État n’est jamais neutre idéologiquement, la sécularisation croissante de la société fait-elle en sorte qu’il puisse l’être religieusement ?

Si vous avez visionné la vidéo consacrée à l’idéologie, vous savez d’ores et déjà que toute idéologie est un ensemble de concepts concourant à définir un concept décontesté. Parmi ces concepts, certaines interprétations sont d’origine ou d’influence religieuse. S’il existe peu de partis politiques dans la francophonie qui se réclament explicitement d’une religion, la religion a grandement participé à définir la politique dans ces pays. C’est le cas par exemple des contributions de Thomas D’Aquin ou de Francisco de Vitoria (pour ne citer qu’eux) au droit des gens , l’«ancêtre» du droit international.

Maintenant, reconnaître un biais religieux au sein d’une idéologie ne veut pas dire qu’elle soit religieuse pour autant. Si vous vous exclamez d’un « Oh mon Dieu ! » en lisant mes articles, ça ne fait pas de vous les promoteurs du monothéisme. Néanmoins, cette expression signifie que vous évoluez dans un contexte où le monothéisme est suffisamment dominant pour moduler votre langage. Il en va de même pour la politique où des religions sont intervenues dans les représentations et dans les pratiques ordinaires, sans que la religion y subside partout, en tout, pour tout. L’État n’est pas donc pas neutre, mais il peut le devenir.

Et ce constat de manque de neutralité de l’État est plutôt ancien. Sans aller trop loin dans la démonstration que nos polémiques contemporaines ne sont que la continuité de problèmes multiséculaires, c’est le libéralisme de John Locke qui, dans le contexte d’une Angleterre embrasée par les conflits de religions, déduit la nécessité d’un pluralisme des expressions religieuses au sein de l’État comme objet politique et, réciproquement, d’une sécularisation l’État comme sujet politique pour faciliter par tolérance de cette diversité de points de vue. Autrement dit, ce ne sont pas les expressions politiques qui doivent être neutres, mais bien le cadre dans lequel elles s’expriment.

C’est pourquoi, selon Locke, l’État n’a pas à réglementer les attitudes, les conduites, les pratiques ou les représentations religieuses. Malgré le principe, la tolérance qu’invoque Locke dépend in fine des acteurs qui incarnent l’État. Locke, lui-même, ne parlait de tolérance que pour les différentes confessions chrétiennes. Quant aux autres… Et bien… On pourrait objecter qu’une démocratie «neutre» au possible qu’est la France – car les fonctionnaires ont cette obligation en vertu du droit – y échappe partiellement. En effet, elle octroie comme jours fériés des fêtes catholiques. On me rétorquera probablement à cette assertion : «Oui, mais l’histoire !» L’histoire, c’est justement ce qui empêche l’État d’être un sujet politique pour en faire l’objet d’un héritage, d’une chasse-gardée de certains individus. Et puis à l’argument historique, il me plaît de répondre : autrefois, on fêtait l’anniversaire roi, et pourtant la République…

Si l’on croit en la neutralité de l’État, il faut donc le séculariser en neutralisant toute acceptation religieuse. La problématique avec cette assertion, c’est qu’elle est soit émise par des antireligieux caricaturaux, soit stigmatisée à l’extrême par leurs adversaires. À vrai dire, on pourrait très bien séculariser l’État sans nécessairement raser des églises, décrocher des croix, renommer les édifices ou les villages, etc.

Pour ce faire, il suffirait de réduire ce qui est l’ordre du patrimoine à ce qu’il est : des biens meubles et immeubles, acceptant que d’autres bien deviennent «patrimoniaux» sans qu’ils en dépendent expressément de l’État. Concernant le calendrier, il existe un système qui a fait ses preuves : celui des congés payés. Ainsi il suffirait de définir un nombre moyen de jours fériés religieux que l’individu prendrait à sa guise. Et si quelqu’un ne croit en rien et n’est sujet à aucune tradition, libre à lui d’écourter ses semaines ! Pareil pour dimanche, lequel pourrait devenir un jour hebdomadaire sans bloquer un jour en particulier.

Si des solutions existent, pourquoi rien n’est fait pour rendre l’État concrètement neutre ? Et bien, tout simplement car la neutralité de l’État n’arrange pas ceux qui  ont le pouvoir, ni même ceux qui souhaitent l’obtenir.

Il existe plusieurs explications à cela.

Premièrement, parce que la question de la neutralité est bien plus large que la seule neutralité religieuse. Elle questionne la neutralité sociale, idéologique, académique, etc. Tout ceci impliquerait une meilleure distribution des rôles et des positions, voire empêcherait la reproduction de la classe dominante ou l’accession au pouvoir d’une autre.

Deuxièmement, parce que la neutralité est davantage un faire-valoir qu’un véritable programme. Pas besoin de mener une enquête pour comprendre que ses promoteurs exigent que certaines populations soient plus neutres que les autres. C’est d’ailleurs étrange que les partisans les plus farouches de ladite «neutralité» épargnent toujours d’autres populations dont l’idéologie, la religion ou le mode de vie n’aurait pas à se conformer aux obligations de neutralité.

En guise de conclusion, une citation :

La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime.

Élie Wiesel