Où en est la gauche québécoise?

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Affiche électorale de Fred Rose, ancien député (fédéral) communiste élu au Québec 

Si l’on en croit les différents sondages, Québec solidaire (QS) – formation chevillée à gauche sur l’échiquier politique provincial – se porterait plutôt bien, affichant entre 12 à 14 % d’intentions de voix. Certes, pas de quoi obtenir le pouvoir aux prochaines élections à l’automne 2018, mais cette bonne santé sondagière laisse entrevoir la possibilité pour cette formation d’obtenir plus de député(e)s qu’à présent et, donc, peser sur les rapports de force. Mais réduire la gauche à QS serait, quelque part, laisser à cette formation souverainiste le monopole d’idéaux dont elle n’est pas l’unique dépositaire.

Petit tour d’horizon de la gauche québécoise.

Québec solidaire, héritier de la social-démocratie

Si vous êtes parmi les lecteurs et les lectrices assidu(e)s de Politisme, vous devez connaître ma thèse voulant que le clivage souverainisme/fédéralisme tend à s’amoindrir au profit d’un clivage plus classique : le clivage gauche/droite (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018).

Ce truchement opère une repositionnement des partis politiques : tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) s’agrippe au centre, le Parti québécois (PQ) glisse à droite et la Coalition avenir Québec (CAQ) s’assume de plus en plus comme le parti conservateur à l’échelon provincial.

Il existe donc un espace béant laissé à gauche de l’échiquier politique, guère menacé par les positions controversées de Jean-François Lisée quant aux questions identitaires et nationales et par le néolibéralisme assumé de Philippe Couillard en matière économique. Le succès actuel de QS tient donc plus de la désertion du PQ et du PLQ pour ce qui faisait la social-démocratie québécoise, plus que d’un renouvellement des idées de gauche ou d’une conviction nouvelle de l’électorat pour celles-ci.

D’ailleurs, QS – par sa fusion avec la très indépendantiste Option nationale (ON) – est de plus en plus l’héritier de cette ligne social-démocrate et souverainiste qu’était celle du PQ. Certes, il insiste sur d’autres enjeux comme la lutte contre le racisme systémique, la reconnaissance des LGBT+, l’émancipation des nations autochtones, la perspective écologiste, etc., mais ceux-ci préexistaient au sein du PQ.

Vers une gauche fédéraliste ?

La fusion avec ON aura peut-être pour conséquence d’additionner les efforts militants de ces deux formations, mais aussi – et surtout – de positionner encore plus nettement QS comme un parti souverainiste. Or, celles et ceux qui n’adhèrent pas en l’idée d’une indépendance du Québec mais qui se satisfaisaient de la modération de QS sur la question nationale avant la fusion,  reconsidéreront peut-être leur soutien.

Dans le champ politique québécois, il existe en effet un vide partisan : celui de la gauche fédéraliste. Ce vide s’explique pour des raisons historiques qui tiennent de la structuration du mouvement social au Québec, mais aussi pour des raisons idéologiques. En effet, la gauche québécoise n’est pas (ou à de rares exceptions, à l’instar de groupuscules qui gravitent à son extrême) internationaliste. Aussi, elle est circonspecte sur le principe de fédération, associé au nationalisme concurrent : le nationalisme canadien.

Il existe toutefois une exception : le Nouveau Parti Démocratique du Québec (NPDQ). Faisant un retour quelque peu timoré sur la scène provincial, le NPDQ n’avait pas présenté de candidats en 2014, ni aux (trop) nombreuses élections partielles depuis cette date. Il aura fallu attendre 2017 pour que le NPDQ présente Denis Blanchette à  Louis-Hébert. Le «grand» retour a toutefois été gâché, vu le score plus qu’anecdotique du candidat avec 1,35% des suffrages.

D’ailleurs, la course à la chefferie de cette formation ne semble pas créer d’enthousiasme, laissant donc les potentiels électeurs d’un parti de gauche fédéraliste sur leur faim. Il y a donc quelque chose qui grippe…

Quelle gauche au Québec ?

Peut-être ce qui grippe réside dans le manque patent de proposition de la gauche fédéraliste. Non pas qu’elle soit illégitime sur la scène provinciale, mais peut-être que son positionnement ne suffit plus pour faire la différence. Autrement dit, il faut trouver d’autres aspirations que mimer le Nouveau Parti Démocrate (NPD) fédéral en contexte québécois. Plus généralement, c’est ce défaut doctrinal qui fait en sorte que l’échiquier politique, malgré des décennies de social-démocratie latente, glisse de plus en plus à droite.

Pourtant, il existerait bien des pistes pour que la gauche québécoise se renouvelle. Comme toutes les gauches démocratiques, elle est confrontée à trois catégories d’enjeux : la première est «prolétarienne», c’est-à-dire les enjeux relatifs au sort des travailleur et travailleuses, et à la pérennité du modèle sociale ; la seconde est identitaire, focalisée sur le désir d’émancipation de la société en son ensemble et la reconnaissance de certaines de ses couches ; la troisième est idéologique, dans une redéfinition constante face aux évolutions environnementales et technologiques.

Si QS incarne parfaitement la deuxième catégorie d’enjeux, il tarde à développer une ligne idéologique pour les deux autres. On assiste davantage à une recontextualisation des propositions émises par le NPD ou par l’organisation Democratic Socialists of America (DSA) – galvanisée par sa proximité avec Bernie Sanders. Si QS aimerait se comparer à Syriza, à Podemos ou à la France Insoumise, son poids politique et son influence idéologique sont relativement faibles.

C’est justement que la gauche québécoise n’a pas besoin d’une identification partisane forte. En cela, il existe une nébuleuse d’organisations dans la société civile qui participent à faire vibrer les idéaux de gauche sans nécessairement qu’ils pénètrent le champ politique. Quoi que QS demeure réceptif, le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois – auréolé de sa capital symbolique du «printemps» québécois – n’est pas tant la traduction de leurs demandes dans le champ politique, mais davantage la modernisation de la social-démocratie vieillissante du PQ.

C’est justement dans cette mutation que se jouera l’avenir de la gauche québécoise. Un avenir prometteur, puisque Projet Montréal a su incarner à l’échelon municipal une forme de progressisme non doctrinal, mais délicat car – en toute logique – le PLQ cherchera à développer ce type de discours pour contrecarrer la CAQ.

Racisme systémique : pourquoi ne veut-on pas en parler ?

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Essraa Daoui, Émile Nicolas et Will Prosper, porte-paroles de la coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique | Crédit :  Franceska Tremblay, Champs Libres

Dans une de ses «chroniques», Denise Bombarbier soutient la thèse que des «fondamentalistes religieux» et des militants de «l’extrême-gauche multiculturelle» auraient fomenté un complot, visant à la réunion d’une commission sur le racisme systémique.

Celle-ci aurait été orchestrée à toute fin de culpabiliser les Québécois, les désignant de «xénophobes» et d’«islamophobes». Denise Bombardier achève sa chronique par ces phrases qui laissent songeur:

La politique est un art qui exige encore plus de jugement que de quotient intellectuel. Le Québec n’est pas un cerveau dont il faut enlever une tumeur. C’est l’âme et le cœur d’un peuple qu’on peut blesser et culpabiliser, entraînant ainsi des conséquences irréparables.

Ne parvenant pas à commenter celles-ci sans me monter un brin irrévérencieux, il me fallait rétablir quelques faits puisque des partis politiques – la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) en l’occurrence – relaient ce délire digne des atermoiements psychotiques de l’alt-right.

Évidemment, avec subtilité du côté du PQ qui attaquent la «neutralité» des groupes auditionnés sans jamais les nommer :

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Et puis, il y a la CAQ – avec son style – qui reproche à l’adjectif «systémique» accolé à «racisme » d’être le fait d’un lobby :

 

Sauf que, les fameux groupes qui agissent dans l’ombre pour culpabiliser tout le Québec … ne sont pas nécessairement ceux incriminés par la CAQ et le PQ.

Petit point de rappel.

Le «racisme systémique» est une question récurrente dans le débat publique depuis les années 2000. Elle apparaît sur la question très controversée du profilage racial et de l’incarcération des autochtones.

En effet, la justice reconnaît l’existence de «discriminations systématiques» touchant les populations autochtones. Notamment avec par l’intermédiaire de l’arrêt R. c. Gladue, [1999] 1 R.C.S. 688, dont le paragraphe 65 énonce :

La proportion anormale d’emprisonnement chez les délinquants autochtones découle de nombreuses sources, dont la pauvreté, la toxicomanie, le manque d’instruction et le manque de possibilités d’emploi.  Elle découle également de préjugés contre les autochtones et d’une tendance institutionnelle déplorable à refuser les cautionnements et à infliger des peines d’emprisonnement plus longues et plus fréquentes aux délinquants autochtones.  Plusieurs aspects de cette triste réalité sont hors du champ des présents motifs.

Point d’islamo-gauchistes, pas plus l’intervention d’un «lobby» ou de «groupes non-neutres», ce sont les défenseurs des droits humains et des droits autochtones qui s’emparent de la question.

Par exemple, l’expression de «racisme systémique» est popularisée par le Barreau du Québec qui, confronté à la question du profilage racial, s’inspire des travaux de La Commission sur le racisme systémique dans le système de justice pénale en Ontario (1995), pour adresser en 2004 une première déclaration à la ministre Michelle Courchesne.

Rien y fait, et une émeute éclate en 2008 à Montréal-Nord suite à l’assassinat de Fredy Villanueva par la police. La question du profilage racial et du racisme systémique s’invite dans le débat politique. Le gouvernement du Québec reconnaît alors son existence dans un rapport intitulé : La diversité : une valeur ajoutée – Politique gouvernementale pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec

Le Barreau du Québec – toujours lui – revient à la charge avec un rapport à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en 2010 qui documente le phénomène. Parmi les recommandations émises, le Barreau estime qu’il faille :

Encourager et financer des recherches pour déterminer l’ampleur du problème que
constitue le profilage racial au Québec ainsi que la discrimination systémique.

Mais tout ça reste lettre morte, et ce jusqu’au août 2014 où le drame de Ferguson éclate. Ce drame provoque un tel électrochoc dans l’opinion publique qu’il permet de créer une nouvelle émulsion sur la question du racisme systémique. En effet, les médias s’intéressent de nouveau aux bavures policières à Montréal-Nord, surtout grâce à l’action d’activistes comme Will Prosper.

C’est justement le déni d’une nouvelle bavure en avril 2016 par le maire de Montréal qui invitent ces activistes a lancer une pétition pour soit créée une commission sur le racisme systémique. Signée par 2662 personnes, les co-auteurs de cette pétition sont Suzie O’Bomsawin, Will Prosper, Émilie Nicolas et Haroum Bouazzi. Ces gens sont des islamo-gauchistes qui haïssent le Québec ? Pas le moins du monde…

L’acharnement envers la commission résulte de deux faits.

Premièrement, les réactions s’expliquent par la structuration de l’imaginaire collectif québécois à l’épreuve du fait minoritaire. Je ne développerai pas ce point en détails, simplement parce que j’en accorde la primeur à un texte plus conséquent que je suis en train d’écrire.

Tout juste, je tiens à souligner que l’imaginaire collectif québécois est travaillé par un continuum de récits ayant la particulier de relier le discours identitaire à un discours victimaire. Ceci n’est pas uniquement le fait du Québec, mais d’autres populations qui sont ou qui se vivent en situation minoritaire.

Ce phénomène a tendance à inciter la concurrence mémorielle, non nécessairement des groupes susceptibles de contester un aspect du continuum des récits, mais entre les auteurs du récits et un autrui généralisé. Dès lors, suspecter la société québécoise de racisme, c’est l’inviter à se dire elle-même sujette à des discriminations et questionner les frontières de son identité.

Secondement, si cette commission attire autant de critiques, ce n’est pas tant faute des démons qui travaillent quelques scribouillards dans leurs chroniques : c’est parce qu’elle est suspectée d’être politisée.

Politisée puisqu’elle opposerait une vision multiculturelle défendue par le Parti libéral du Québec (PLQ) face à une vision interculturelle de la société défendue par le PQ ou – et certes en des termes différents – par la CAQ.

La place des communautés culturelles dans le champ politique québécois est plus ambiguë qu’une simple carte de l’immigration superposée avec celle des votes en faveur du PLQ. C’est plus un ensemble de rapports d’intérêts communs et d’intérêts divergents. Et les groupes appelées à témoigner sur le racisme systémique à la commission ne reflètent pas les rares communautés que le PQ et la CAQ sont parvenus à approcher.

Sans vouloir me montrer totalement désobligeant à l’endroit de ces deux partis, croire que parler du racisme profite au PLQ, c’est confirmer la nécessité de cette commission.

À mon humble avis, la polémique actuelle me fait dire que le véritable défi de la société québécoise – avant même le vivre-ensemble – est sa capacité à l’autocritique. Sans celle-ci, il ne peut exister de nation, grande ou petite.

Le grand remplacement

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Les théories du complot sont pour l’analyste du politique ce que la dystopie est pour l’amateur de littérature. Face à celles-ci, il y a les partisans qui y adhèrent, voire même qui y croient au point de leur donner un gage de crédibilité intellectuel ; leurs opposants qui les repoussent dans le côté sombre de la force, et se montrent volontiers méprisant envers ces « ignorants » qui auraient l’audace de s’y référer ; et puis, il y a ceux qui démontrent que ces théories fantasques appartiennent bien à l’ordre de la fiction, mais qu’elles sont là un indicateur de peurs bien réelles.

Appartenant à la troisième catégorie, je tenterai de vous exposer et de vous expliquer une théorie du complot qui a le vent en poupe : le grand remplacement.

Rendue populaire par l’écrivain Renaud Camus, cette théorie veut qu’un processus soit à l’oeuvre, faisant en sorte que les populations de souche européenne se fassent lentement remplacer par des populations non-européennes. Cette théorie prend pour exemple l’immigration qu’elle suspecte d’être souhaitée, voire déclenchée et nourrie par l’Union Européenne, l’Organisation des Nations Unies, le gouvernement fédéral États-Unis ou Canadien, bref toute organisation d’envergure dont les instances sont accusées par les partisans de ladite théorie d’être composées d’élites mondialisées.

Remarquons que pareilles théories ont été émises pour dénoncer tantôt la judaïsation, tantôt l’islamisation de la société. On les retrouve à moindre frais pour d’autres groupes socioculturels. Par exemple, certaines dénonciations relatives à la gentrification d’un quartier ou à l’embourgeoisement d’un groupe social empruntent parfois un registre similaire. Dans tous les cas, il y a lieu d’un groupe réputé comme homogène qui vit cette insécurité de de se voir remplacer par un ou plusieurs éléments exogènes. Chacune d’entre elles mêle adroitement les thèmes de l’intégrité du groupe et de la manipulation des élites.

Ce qui fait la popularité de la théorie grand remplacement est qu’elle se déplace dans le répertoire de la subversion, moins connoté à l’extrême-droite. Ce répertoire est d’une efficacité déconcertante car il agit non comme un agent producteur d’une connaissance, mais comme un agent perturbateur. Son modus operandi est simple. Au début, il se présente comme la victime d’un état de fait, à l’instar de ladite «pensée unique», sans jamais la définir, sans jamais la circonscrire, sans jamais proposer la moindre alternative à celle-ci. Mais l’enjeu est ailleurs. Il se situe dans cet effort constant pour délégitimer ceux accusés d’être complices de l’état de fait par l’agent subversif . Sur un sujet inopiné, un «par exemple» à peine dirigé, il en appelle alors à d’autres méthodes d’appréciation puisqu’elles ne disent jamais pas la vérité. Aussi, l’agent subversif se fait toujours sondeur de l’improbable ou porte-parole d’un peuple qu’il ne connaît pas. Mais qu’importe ce qu’il démontre, nul ne lui reprochera jamais car il n’est pas présent dans le débat académique. L’important n’est pas dans la vérité de son propos, mais dans le doute qu’il émet à l’encontre de ses adversaires. Et lorsque le doute s’installe, qui croire ?

Le tour de force de la théorie du grand remplacement est d’être parvenue à se présenter comme un moyen de subvertir le système, et non comme un énième théorie xénophobe. Elle y est parvenue en se greffant sur une problématique extrêmement complexe qu’est celle de l’immigration et en la simplifiant à peau de chagrin par des raccourcis hasardeux et des réifications assumées anti-politiquement correct, par des pseudo-études scientifiques et surtout par l’aide de ces journalistes et d’experts, brimés au point de passer à la télévision tous les jours et de vivre richement de leur martyr.

C’est pour cette raison que la théorie du grand remplacement traduit une forme d’«insécurité culturelle»* pour une frange de la population qui comprend difficilement les flux migratoires ou veut se convaincre du danger qu’ils constituent. Mais elle n’est pas que l’expression d’une peur naïve de perdre ou voir travestir sa culture : cette théorie a une dimension millénariste, rendue sympathique à des individus viscéralement opposés au pluralisme. Autrement dit, elle préfigure à la création d’un mythe propre à cette zone grise entre droite-extrême et extrême-droite.

*Les guillemets sont ici positionnés pour insister quant à désaccord avec ce concept qui s’est malheureusement popularisé. Préparant un texte sur ce sujet, je ne développerai pas davantage mes arguments. Les lecteurs assidus de Politisme en auront toutefois la primeur