Le nom des partis politiques, une simple question de branding ?

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Alors que le Front national va devenir le Rassemblement national, cet article s’interroge sur le nom des partis politiques et leur manière de créer de l’adhésion par la dénomination.

Analyser le nom des partis politiques, c’est un peu en faire l’histoire. Ainsi, le Rassemblement pour la République (RPR) – crée en 1976 – est devenu l’Union pour la Majorité Présidentielle en 2002 (UMP), dont le sigle a été conservé pour être renommé au courant de la même année : Union pour un Mouvement Populaire. En 2015, les trois consonnes disparaissent et le parti devient Les Républicains (LR). Ainsi et en quarante ans, dont dix-sept au pouvoir, l’un des principaux partis politiques français aura eu trois noms. Mais pourquoi un parti change-t-il de nom ? Mieux, c’est quoi avoir un nom en politique ?

Branding politique

Nomen est omen , dit-on (« Le nom est présage ».) La locution latine n’est pas totalement en faux puisque, avant même de connaître ses idées, ses propositions, voire son l’identité, les électeurs et électrices se décident pour un parti, un homme ou une femme politique  sur la première information dont il dispose : son nom, ou celui d’une personne qui l’incarne. Si la politique est question de dénominations des forces en présence, elle est aussi sujette au branding.

Avant de répondre à la question qui forme le titre de cet article, une courte définition du branding s’impose. Ce terme se rapporte au mot anglais brand (marque), pouvant alors être traduit par «marquage». Ainsi, par branding,  on entend l’ensemble des pratiques qui rentrent en ligne de compte dans le but de valoriser une marque. Parmi les divers aspects du branding, cet article mettra l’accent sur le plus populaire d’entre eux ; à savoir le nom de la marque politique.

Pour ce qui est des politiciens et des politiciennes, il est difficile de faire du branding en considération des difficultés associés aux changements patronymiques (du moins, en France et au Québec, pour les autres contextes je ne saurai trop dire). Pourtant, certains noms seront parfois réduits, voire simplifiés, puisque jugés trop longs, trop complexes, voire trop étranger à l’exemple d’un Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa qui – en devenant Nicolas Sarkozy – perd la transcription hongroise de son nom, sa particule et le domaine nobiliaire de ses origines. Quant au prénom ? Idem… Au Québec, l’ex-Premier ministre John James Charest est devenu Jean Charest : moins polémique, car moins anglophone. Inversement, il existe des noms trop communs, lesquels ne parviennent pas aux individus de se démarquer. C’est le cas du président du parti Debout la République. Né Nicolas Dupont, celui-ci a associé à son nom le nom de sa mère : Aignant, afin de se différencier. Si les exemples ne manquent pas, ils demeurent – du moins, la plupart du temps – des initiatives personnelles, en cela rarement motivées par un processus de branding.

Les noms des partis

Il en va différemment pour les noms de parti politique, lesquels doivent «marquer» suffisamment l’électeur et l’électrice pour influer sur leur choix. Après avoir compilé plusieurs dizaines de noms de partis, tant en France qu’à l’étranger, j’ai créé plusieurs catégories.

1- Le nom idéologique :

Le nom idéologique fait référence à idéologie comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le libéralisme, le conservatisme, etc., qu’un parti politique s’accapare. Ce nom peut être explicitement (Parti socialiste) ou plus implicitement (Labour Party ou « Parti travailliste ») idéologique; l’important étant de renvoyer une référence forte.

Le nom idéologique a cet avantage de créer une adhésion sur des valeurs qui dépassent de loin la seule formation qui s’en revendique, de même que la formation exerce un monopole sur l’idéologie à laquelle elle s’associe. Toutefois, cette congruence peut être problématique. En effet, la référence nécessite un minimum de politisation des électeurs et électrices pour qu’ils votent en fonction de représentations idéologiques. De même, elle peut être clivante. En cela, elle peut à la fois attirer ou bien repousser des individus à la seule évocation de l’idéologie. Plus encore, elle a tendance à créer un canevas doctrinaire qui oblige le parti à fournir des gages idéologiques pour continuer à s’en revendiquer, ou réinterpréter la référence pour continuer à l’utiliser.

2- Le nom situé :

Il existe plusieurs partis dont l’appellation fait référence à une population ou à un lieu.

Dans un premier cas de figure, ces références sont contextuelles, aux exemples du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (ou « Parti social-démocrate d’Allemagne », SPD) et du Parti communiste français (PCF). La mention nationale peut soit identifier ou à transcrire une réalité nationale dans un plus vaste label, soit être synonymique du peuple comme aspiration populaire ou populiste.

Dans un tout autre cas de figure, la référence à la population et/ou à un lieu traduit une sensibilité nationalitaire (qu’elle soit autonomiste, indépendantiste, irrédentiste, etc.) au-delà des clivages. Il en va ainsi pour le Parti québécois (PQ) ou le Scottish National Party (SNP).  Mais attention ! Cet engagement nationaliste n’équivaut automatiquement à une adhésion aux thèses d’extrême-droite. Si l’extrême-droite et le nationalisme ne sont pas incompatibles, il faut toutefois distinguer la construction d’un nationalisme partisan en situation minoritaire d’un nationalisme partisan en situation majoritaire. Cette distinction est primordiale dans le choix du nom de la formation. Par exemple, le nationalisme en situation minoritaire fera en sorte que le parti opte pour un nom en langue minoritaire (Unser Land pour l’Alsace, Femu a Corsica pour la Corse, Sinn Féin pour l’Irlande du Nord, etc.).

3- Le nom concept :

Il existe certaines dénominations dont la référence n’est explicitement ou implicitement idéologique ou située, mais insiste sur un ou plusieurs concepts destinés à faire sens.

Voici une liste non-exhaustive des concepts utilisés :

  • Groupe : coalition, alliance, famille, union, unité, mouvement, rassemblement, etc.
  • Régime : démocratique, républicain, royal, etc.
  • Principes : justice, égalité, tradition, ordre, progrès, souveraineté, peuple, etc.
  • Programme : développement, croissance,  action, changement, agir, lutte, etc.
  • Statut : indépendant, autonome, nouveau, etc.

Le nom concept est mobilisé dans un cas de figure bien particulier :  dans l’union de  plusieurs formations ou plusieurs factions idéologiquement proches, mais dont l’objectif motivant l’alliance amenuise conséquemment la portée idéologique du message. Il  Il en va ainsi de La République En Marche (LREM), double proposition entre «La République» (réalité constitutionnelle) et «En Marche» (expression pour intimer le mouvement). Autrement dit, LREM est la dénomination d’un progrès au-delà des clivages. Il aurait été plus simple de regrouper les partisans d’Emmanuel Macron dans un «parti progressiste», mais la dénomination – bien qu’implicitement idéologique – aurait pu rebuter certains ou certaines qui ne revendiquent pas de ce label.

Conclusion

À vrai dire, les catégories mentionnées ci-dessus peuvent être trompeuses selon les représentations que cherchent à mobiliser les différents partis. Par exemple, si on prend «Québec» et son champ lexical, il se rattache autant au Parti libéral du Québec, le Parti québécois, la Coalition avenir Québec, Québec solidaire, etc. Autrement dit,  tous les partis ayant une représentation politique ont ce substantif. Excepté le Parti québécois dont l’adjectif renvoie explicitement au nationalisme minoritaire, cette désignation ne fait que situer le Parti libéral dans la province tandis qu’il devient synonyme de «peuple» pour Québec solidaire. Si tout le monde comprend qu’il ne faille pas faire une généalogie partisane de «Québec», c’est justement qu’il n’y a plus de branding à faire avec ce concept. Il est devenu trop commun et trop fortement polysémique pour espérer en tirer quelque chose. Le branding sert davantage à créer de l’adhésion, soit dans le désir de représenter un ou des secteurs de la société, soit dans la volonté de parler au plus grand nombre.

Quelle représentativité politique pour la diversité culturelle au Québec ? (1/4)

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Cet article forme l’introduction d’une étude qui cherche à analyser la représentativité politique de la diversité culturelle au Québec, et plus spécifiquement celle mise en lumière avec les élections générales de 2018. Car l’étude en question est en cours de réalisation, le propos est encore à l’état embryonnaire et ne saurait être pris par la lectrice ou le lecteur comme définitif. C’est donc un début de réflexion visant à poser le cadre du débat et à proposer une méthode de travail que je vous propose là. Si ce n’est pas un papier universitaire dans la forme, il n’en demeure pas moins exigeant sur le fond. 

Problématique

Dans une démocratie, la représentation nationale doit-elle être l’image de la société, notamment dans sa diversité culturelle ? Si cette question demeure d’actualité malgré les siècles, c’est parce que le pluralisme politique recoupe de plus en plus un pluralisme culturel. Ce recoupement s’explique à la fois par un dépérissement des idéologies  qui peinent à renouveler les cultures politiques, et par une diversité culturelle accrue qui – l’espace laissé libre par les idéologies – exprime de plus en plus la revendication d’une distribution plus équitable des rôles politiques ; c’est-à-dire la revendication d’un pluralisme devenu effectif.

Mais comme le fait remarquer le philosophe britannique John Gray, le pluralisme correspond davantage à un projet politique, tandis que la diversité est un fait empiriquement constaté. Autrement dit, il peut exister des régimes réputés « pluralistes », mais avec peu ou proue de diversité au sein du champ politique et, inversement, des régimes réputés « monistes » mais avec une représentativité de la diversité observée. Ce décalage – entre ce qui peut relever de l’intentionnalité d’un projet politique par sa théorie, par ses pratiques discursives, normatives et symboliques, d’une réalité concrète – peut s’expliquer par de nombreux phénomènes contingents, dépendamment du contexte étudié.

Le contexte qui nous préoccupera dans cette série d’articles est celui du Québec contemporain, et plus spécifiquement le Québec à quelques mois des élections générales à venir. Certes, le Québec n’est pas nécessairement le champ d’intérêt principal d’une partie du lectorat de ce blog, mais je l’invite toutefois à lire les articles qui suivront car ce contexte illustre parfaitement les défis présents face à la question de la représentativité de la diversité culturelle qui s’impose en Belgique, en France et en Suisse.

En effet, le Québec connaît depuis une quinzaine d’années une polémique récurrente sur l’intégration des immigrants et l’acceptation de la diversité culturelle par la majorité culturelle. Il faut dire que le Québec est une société très – et de plus en plus – diversifiée ; conséquence directe de son histoire avec présence des peuples fondateurs canadiens-français et canadiens-anglais et des nations autochtones, mais aussi par des mouvements migratoires plus récents et encore continus. Si on prend le fait linguistique comme indice (langue maternelle), il y aurait 79,1% de francophones, 8,9% d’anglophones et 12% d’allophones. Selon le Ministère de l’immigration, de la Diversité et de l’Inclusion au Québec, la population immigrante s’élèverait à 12,6%. Les personnes se déclarant appartenir à une minorité visible seraient aux environs de 11%. Autre chiffre, les non-catholiques avoisineraient environ 20% de la population, toutes confessions confondues.

La question de la diversité au Québec est devenue un enjeu électoral de plus en plus proéminent dans le débat public, au point d’opérer un glissement populiste de certains partis nationalistes. Inversement, d’autres formations réclament que la diversité culturelle puisse jouer un rôle prégnant au Québec, qu’elle ait une meilleure représentativité politique et dans d’autres secteurs.

Mais à ce propos, qu’est-ce la représentativité ? Si l’on en croit le Centre nationale de ressources textuelles et linguistiques :

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Par « représentativité culturelle », on entend donc la propension du personnel politique à incarner la diversité culturelle. Cette représentativité n’est pas nécessairement élective dans la mesure où celles et ceux qui incarnent la diversité ne sont pas totalement, ni partiellement, voire peut-être aucunement, élu-e-s ou désigné-e-s par une communauté d’appartenance à laquelle ils ou elles sont censé-e-s appartenir. Pas plus que la représentativité est obligatoirement intentionnelle, puisqu’une personne peut être perçue comme faisant partie de la diversité en question sans que la diversité culturelle soit le motif de son élection. Pour ainsi dire, la représentativité culturelle peut être malgré tous ou malgré soi.

En effet, la culture est un phénomène social, construit en fonction de l’autoreprésentation des individus comme émetteurs de culture, mais aussi de la représentation extérieure de celle-ci des individus comme récepteurs de culture. En d’autres termes, la « culture française » est l’interaction entre des individus qui se disent appartenir à cette culture et d’autres qui perçoivent ce qu’elle peut être. La petite subtilité, c’est que nous sommes jamais seulement émetteurs ou récepteurs d’une culture, mais souvent les deux de manière inégale. La culture française n’existerait probablement pas de la même façon sans les clichés véhiculés à l’étranger, ces clichés étant devenus parties prenantes de ladite culture.

D’où la sempiternelle question : qu’est-ce qui compose une culture ?

Il est extrême difficile de ne pas sombrer dans la réification lorsqu’il s’agit de décrire une culture attribuée à un individu ou à un groupe d’individus. Par exemple, parler « des chrétiens québécois » ne décrient strictement personne, puisque le christianisme connaît plusieurs observances, différents niveaux de pratiques. La pluralité intrinsèque des églises recoupe également des pluralités ethniques, linguistiques, migratoires, etc. Plus on spécifie le propos, plus les identités deviennent multiples, parfois complémentaires, parfois contradictoires. Ainsi, et pour répondre à la question initiale, il est délicat de décrire ce qui compose une culture. Moins périlleux est l’exercice qui consiste à décrire ce qui ne la compose pas, c’est-à-dire sa diversité culturelle.

Pour ainsi dire, la diversité culturelle rassemble toutes les identités formant cultures, ainsi perçues comme autant d’altérités à la culture dominante. Dans une société qui se définit comme québécoise, la culture dominante repose sur une langue qui est le français canadien, un mode de vie nord-américain, des institutions sociales et politiques forgés par trois acteurs clés : la religion catholique romaine, le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial, etc. Toutes les cultures qui n’intègrent pas les éléments de ce cadre sont donc jugées exogènes à celui-ci et constituent – ensemble – une diversité culturelle. Pour les distinguer, il suffit d’observer les différenciations effectuées par les acteurs qui s’assimilent ou se disent assimiler à la culture dominante.

Mon analyse ne comprend pas les contre/sous-cultures, à l’exemple de la culture punk ou de la culture queer. Si je ne doute pas un instant qu’elles entretiennent un rapport d’altérité avec la culture dominante, ces dernières sont davantage des éléments d’étrangeté au sein de celle-ci plutôt que des éléments étrangers à celle-ci. Il en va de même pour le genre ou l’orientation sexuelle : les femmes ou les LGBTQIA+ n’en sont pas moins culturellement québécois-es, bien qu’ils/elles appartiennent à des groupes marginalisés socialement et politiquement.

Méthodologie

Dans sa seconde partie, cet article se propose d’analyser la diversité culturelle par le prisme de sa représentativité politique. Il se situe à un moment idéal qui est celui des élections générales. Un « moment idéal » puisque chaque parti est libre de présenter les candidates et les candidats qu’il souhaite, même si ces dernières ou ces derniers peuvent avoir préalablement mené-e-s une compétition électorale afin d’obtenir leur investiture. L’analyse cherchera à connaître le mode de nomination de la candidate ou du candidat, son intentionnalité et, évidemment, celle du parti. Dans un deuxième temps, il s’agira d’estimer si la circonscription est  gagnable ou non.

Mais avant de qualifier la représentativité politique de la diversité culturelle , il faut la quantifier. Au Québec, les élections générales ont lieu au scrutin uninominal majoritaire à un tour, ce qui a tendance à pénaliser lesdits « petits partis ». J’opte donc pour les partis qui ont le plus de chance de gagner des sièges, c’est-à-dire le Parti libéral du Québec (PLQ), le Parti québécois (PQ), la Coalition avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire (QS). Puisqu’il y a 125 circonscriptions et donc autant de candidats potentiels, l’exercice sera donc renouvelé quatre fois pour estimer la représentativité politique de la diversité culturelle.

Sur ce point, réitérons le propos introductif : la diversité prise en compte sera celle qui dénote avec la culture dominante. Pour ce faire, je prends quatre grandes catégories de différenciation :

  • Catégorie des minorités visibles : tout individu identifié ou s’identifiant par sa couleur de peau.
  • Catégorie des minorités ethnoculturelles : tout individu identifié ou s’identifiant comme étranger aux peuples fondateurs (canadien-français et canadien-anglais).
  • Catégorie des minorités linguistiques : tout individu dont la langue maternelle ou la langue d’usage est autre que le français canadien.
  • Catégorie des minorités migratoires : tout individu né autre part qu’au Québec, ou dont les parents sont nés autre part qu’au Québec.

Évidemment, une personne peut appartenir à une ou plusieurs catégories, mais il ne s’agit pas d’attribuer des points pour la promotion d’une personnalité à part, mais bien d’estimer l’ampleur et la généralisation d’un phénomène. Autrement dit, si un parti promeut dans une circonscription facile une personne issue de la diversité culturelle alors que tous les autres candidats ne la reflète pas, son indice sera faible.

Afin de tester ma méthode (quantitative/qualitative), le prochain article traitera de la moitié des candidatures annoncées. N’hésitez pas à me suivre pour sur les réseaux sociaux pour connaître l’évolution de cette étude et l’amiéliorer par vos commentaires.

La fin du clivage fédéralisme / souverainisme ?

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Si l’on devait résumer à grands traits la situation politique au Québec depuis la Révolution tranquille, on pourrait l’observer comme une opposition entre deux forces : l’une réputée «fédéraliste» et l’autre «souverainiste». S’il a l’avantage de décrire une tendance lourde de la vie politique locale, ce clivage est fortement problématique. D’une part, car il est réducteur. D’autre part, car il a cessé de dominer le débat politique.

Évidemment, opposer fédéralistes et souverainistes est là une réduction du politique à sa plus simple expression, puisque nul clivage – aussi dominant soit-il – ne saurait être unique. Il recoupe d’autres polarités comme les oppositions entre centre et périphérie, État et Église, propriété et travail, ruralité et urbanité, monisme et pluralisme, etc.

À analyser les intentions de vote pour le Parti libéral du Québec (PLQ) ou la Coalition avenir Québéc (CAQ) réputés «fédéralistes» et le Parti québécois (PQ) ou Québec solidaire (QS) ouvertement «souverainistes», les sociologies électorales coïncident avec ces clivages. On peut même aller plus loin en faisant l’hypothèse que, si environ 62 % des non-francophones (lesquels vivent à 95% dans l’agglomération de Montréal) soutiennent le Parti libéral du Québec (PLQ) ce n’est pas tant parce que celui-ci est simplement fédéraliste mais parce qu’il est le parti du centre, de l’urbanité, du travail, de l’immigration, du multiculturalisme, etc.

Autrement dit, les non-francophones optent aussi pour le PLQ en fonction de démarcations autres que celle de l’indépendance ou non du Québec. À mesure du temps, cette question a su habiller d’autres conflits sociaux sous-jacents, mais qui nullement réductibles à la seule souveraineté.  Bien sûr, on opposera à cette assertion qu’il existe des non-francophones souverainistes, mais également des francophones qui ne le sont pas. Ce qui est entièrement exact, mais qui démontre une fois de plus le poids des déterminismes sociaux puisque les francophones fédéralistes et les non-francophones souverainistes correspondent à des sociologies distinctes puisque la classe d’âge, le capital culturel, le capital social, le rapport au centre et à la périphérie, etc. ; tout cela joue sur les accointances des uns et des autres.

Et justement, la question nationale ne semble plus au goût du jour. On peut expliquer ce phénomène selon trois causes que je pense concomitantes.

Premièrement, il y a cette prise de conscience des élites souverainistes que les nations minoritaires (c’est-à-dire le Québec, mais également la Catalogne et l’Écosse) ne parviennent pas à obtenir leur souveraineté par le processus démocratique. L’optique d’un référendum est donc repoussée pour mettre en oeuvre une future pédagogie ; propos bien déclaratoire puisqu’il suffirait que la société civile s’y évertue.

Deuxièmement, et cette cause est liée à la dernière, le PQ à l’échelon provincial et le Bloc québécois (BQ) à l’échelon fédéral se rendent compte d’un essoufflement électoral. Si l’on prend les récents suffrages, au fédéral le BQ avait 49 députés en 2008, 4 en 2011, puis 10 en 2015. Au niveau provincial, le PQ obtient 45 députés en 2003, 54 en 2012, puis 30 en 2014. Si l’on compare les deux échelons, on ne vote donc plus un parti souverainiste pour la souveraineté, mais bien parce qu’une sociologie électorale y invite ou non.

Troisièmement, dans le quasi-État du Québec, l’enjeu n’est plus tant la distinction déjà actée avec le Canada anglais, mais bien la définition de la communauté nationale en soi et pour soi ; c’est-à-dire, en fonction d’autres altérités. Si le PLQ et QS reproduisent un multiculturalisme canadien et l’attellent à une vision politique qui oscille entre social-démocratie et libéralisme, le PQ et la CAQ éprouvent un certain malaise. Un malaise qui ne dépend donc pas du positionnement fédéralisme / souverainisme, mais davantage du pluralisme tel qu’il conçut politiquement. Il est plus difficile pour une perspective républicaine (et donc moniste) comme celle du PQ d’envisager le pluralisme, de même pour le nationalisme conservateur de la CAQ.

Finalement, le clivage fédéralisme / souverainisme est donc bien moins opérant pour définir les représentations actuelles qu’autrefois, mais c’est le champ politique lui-même – et plus spécifiquement les partis souverainistes – qui a décidé de déplacer ce clivage en arrière-plan. La fin du clivage est donc temporaire, circonstanciée aux nouvelles réalités sociologiques de la société québécoise et aux facultés de son champ politique d’y répondre. En annonçant cette fin temporaire du clivage, je ne commets donc pas la même faute que ceux qui lui accordent malgré tout et encore trop d’importance, je lui donne du temps.

Québec 2018 #4 – Les libéraux peuvent-ils encore gagner ?

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Bas, très bas dans les enquêtes d’opinion, le Parti libéral du Québec (PLQ) cherche à remonter la pente. Mais le PLQ peut-il encore gagner les élections d’octobre qui s’annoncent compliquées ? Analyse. 

Gagner des élections en contexte hostile est un art complexe et délicat. S’il y a plusieurs manières de procéder, celle pour laquelle PLQ semble avoir opté est celle de la carotte et du bâton. Sauf que cette stratégie – si elle a fait ses preuves par le passé – semble de plus en plus inopérante face aux populismes.

La stratégie de la carotte et du bâton pourrait être elle-même assimilée à du populisme si elle n’était pas si mécanique, si peu passionnelle. Elle consiste à alterner – selon les contingences – la rétribution et la punition.

D’une part, le PLQ tend la carotte en espérant que l’on y morde. En la circonstance, la carotte consiste en une série d’engagements de redistributions, par une multiplication de chantiers infrastructuraux, sectoriels et industriels à venir. Elle est une promesse de prospérité offerte aux Québécoises et aux Québécois pour susciter leur adhésion malgré des réticences objectives. Quoi que l’on puisse objecter sur la méthode, elle est possible uniquement lorsque le parti au pouvoir peut se prévaloir de l’embellie économie. En d’autres mots, il est plus délicat de proposer les fruits (ou les légumineuses, pour reprendre notre allégorie) de la croissance lorsqu’ils sont inexistants.

D’autre part, le PLQ agite le bâton pour écarter les formations rivales. Dès lors, il articule une communication véhémente, composée de déclarations tonitruantes de Philippe Couillard qui ne manque pas de comparer la Coalition avenir Québec (CAQ) à un parti d’extrême-droite, investie massivement dans les médias et sur les réseaux sociaux. On pourrait se demander pourquoi tant d’efforts, alors que le PLQ gouverne la province et jouit donc d’une couverture médiatique proportionnellement plus importante que celle de ces rivaux ? Trois raisons expliquent ce phénomène. Premièrement, et à l’exception d’un interlude de moins de deux ans, le PLQ gouverne le Québec depuis 2003. Il accuse une usure du pouvoir de plus en plus problématique puisqu’il essuie de fortes critiques. Sans relais d’opinion suffisamment puissant pour se faire entendre, il est donc dans une position quasi-équivalente à celle d’un outsider. Pour se faire entendre, il est donc obliger de donner de la voix. Deuxièmement, le PLQ doit reconquérir des espaces qu’il a laissé à l’abandon, notamment les réseaux sociaux. Puisque ces espaces se nourrissent de polémiques, il lui faut y être agressif pour ne pas être immédiatement agressé. Troisièmement, le moment populiste oblige un durcissement du propos afin que le PLQ puisse attaquer frontalement ses adversaires.

Il est bien trop tôt pour savoir si la carotte et le bâton ramèneront ces électrices et électeurs qui se laissent tenter par la CAQ ou celles et ceux qui – sans choisir le parti de François Legault – désertent le PLQ choisi autrefois par défaut et désormais quitté par dégoût à la suite des différents scandales de corruption et collusion, les années d’austérité économique, etc. Faire le choix de rejoindre ces deux publics – qui sont sociologiquement et politiquement différents – n’est pas une mauvaise tactique, mais la stratégie en cours n’est peut-être pas la meilleure à cet effet.

Je m’explique.

La stratégie de la carotte et du bâton revient à se montrer attractif, tout en agitant l’épouvantail du populisme. Or, cette stratégie présente quatre difficultés. Premièrement, le message risque de ne pas être reçu par les intéressé-e-s puisqu’il fait appel à deux sentiments contradictoires : l’attraction et la répulsion.  Elle risque donc d’être perçue comme une campagne de dénigrement ou, inversement, comme un appel au clientélisme. Deuxièmement, elle subodore que la CAQ sera conforme à elle-même ; c’est-à-dire qu’elle fasse campagne en s’opposant à l’État-providence et en attisant les peurs. Si c’est amplement dans ses cordes, la Coalition a démontré par le passé qu’elle sait prendre ses adversaires par revers. Autrement dit, il ne faut pas minimiser l’intelligence stratégique de ses dirigeants et la souplesse idéologique des électrices et électeurs caquistes. Troisièmement, cette stratégie anticipe que le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS) seront plutôt passifs, ou tout simplement inoffensifs. C’est là un pari extrêmement dangereux, puisque le PQ s’aligne sur la CAQ et QS cherche à se légitimer comme le seul parti social-démocrate. Quatrièmement, cette stratégie expose les faiblesses du PLQ à ses adversaires, lesquelles deviennent facilement exploitables. Il suffit donc de développer des procédés contradictoires pour affaiblir le PLQ, chose aisée pour qui a un minimum d’intelligence stratégique.

Bien évidemment, le PLQ est en mesure de gagner son pari avec sa stratégie, mais il faudrait alors que la CAQ perde le sien et que le PQ s’enlise définitivement dans les conflits internes au souverainisme. Le plus sage serait de réviser la stratégie lorsque la campagne s’accélérera, soit en la réduisant à un seul et unique angle d’attaque, soit en la complexifiant afin de la rendre d’une redoutable efficacité. Il y aurait également d’autres voies envisageables, mais – si la stratégie contribue à la victoire – faut-il encore que ceux qui l’espèrent s’en donnent les moyens.

 

Faut-il enterrer le souverainisme québécois ?

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Le souverainisme québécois – devenu synonyme d’indépendantisme – est-il mort ? Avec les sondages en berne pour le Parti québécois sur le plan provincial et un Bloc québécois qui se déchire sur le plan fédéral, on pourrait conclure que cette option est de moins en moins viable puisque de moins en moins représentée politiquement. Sauf que la réalité est quelque peu plus complexe.

À la suite d’un conflit interne, 7 des 10 députés du Bloc Québécois (ou «Bloc») ont déserté leur caucus. Parmi les reproches qu’ils adressent à leur cheffe, Martine Ouellet, ces derniers relèvent un conflit stratégique. Pour tenter de l’exposer brièvement, les «déserteurs» conçoivent le Bloc comme un parti nationaliste servant à la défense des intérêts du Québec, tandis que Martine Ouellet et consorts se le représentent comme l’instrument de promotion de l’indépendance sur le champ politique fédéral.  Si ces deux positions partagent une frontière ténue, il faut croire que celle-ci est suffisamment large pour alimenter un conflit.  Sauf que ce conflit qui n’occupe que 10 députés du Bloc (sur les 78 sièges réservé au Québec) semble tout de suite d’importance moindre.

Il faut dire que le souverainisme québécois se porte plutôt mal.

Et c’est au coeur même de la vie politique québécoise qu’il tachycarde puisque, sur le plan provincial, le Parti québécois (PQ) a obtenu un score historiquement bas aux élections de 2014, ne gagnant que 30 sièges (sur 125). Si on cumule avec les sièges de Québec solidaire (QS) – autre formation souverainiste -, on atteint les 34 sièges. Selon toutes les projections, ça risque d’être pire encore pour les élections de 2018. D’après Too Close to Call, le PQ obtiendrait un petit 23,5%, conservant difficilement 27 sièges aux élections 2018. QS pourrait – quant à lui – en obtenir 5 pour 13,5%. Soit un score cumulé de 27% pour le mouvement souverainiste.

Faisant un tout petit mieux que les partis politiques, l’option souverainiste oscillerait entre 35 et 40% dans les sondages d’opinion. Autrement dit, elle n’est pas vraiment populaire.

Face à ces chiffres, il serait aisé de conclure que le souverainisme québécois est passé d’époque, passé de mode. On argumenterait alors que l’évolution du PQ vers un nationalisme conservateur (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018) n’est que la réaction d’une idéologie devenue anachronique qui se crispe avant de disparaître. À mon sens, ces explications oublient que le souverainisme n’est qu’une tendance du nationalisme et que, au sein même de cette tendance, il existe plusieurs acceptions du souverainisme.

Plutôt que disparaître, ces mêmes tendances se reformulent. Elles se reformulent justement parce qu’elles agonisent. Sauf que ce processus est extrêmement lent et la conséquence immédiate est la captation de l’électorat du Bloc et du PQ. Ainsi, et bien qu’elle se défende d’être souverainiste, la Coalition avenir Québec (CAQ) a un discours au nationalisme appuyé, ferme, lequel véhicule la défense des intérêts québécois, la volonté de réaliser un projet de société propre au Québec, proposant une forme floue d’indépendance au sein de la fédération. Une partie de l’électorat souverainiste – plus sensible à la question ethnolinguistique qu’à l’opposition avec le Canada, mais aussi plus libérale sur le plan économique – se porte donc vers la CAQ.

Sauf que si le Bloc et le PQ ne régissent pas très vite, sans se hasarder à cette facilité intellectuelle et destinée à l’échec qui consiste à  singer la formation rivale, ils risqueront de disparaître. Le souverainisme leur survivra peut-être, mais dans une forme altérée.