Racisme systémique : pourquoi ne veut-on pas en parler ?

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Essraa Daoui, Émile Nicolas et Will Prosper, porte-paroles de la coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique | Crédit :  Franceska Tremblay, Champs Libres

Dans une de ses «chroniques», Denise Bombarbier soutient la thèse que des «fondamentalistes religieux» et des militants de «l’extrême-gauche multiculturelle» auraient fomenté un complot, visant à la réunion d’une commission sur le racisme systémique.

Celle-ci aurait été orchestrée à toute fin de culpabiliser les Québécois, les désignant de «xénophobes» et d’«islamophobes». Denise Bombardier achève sa chronique par ces phrases qui laissent songeur:

La politique est un art qui exige encore plus de jugement que de quotient intellectuel. Le Québec n’est pas un cerveau dont il faut enlever une tumeur. C’est l’âme et le cœur d’un peuple qu’on peut blesser et culpabiliser, entraînant ainsi des conséquences irréparables.

Ne parvenant pas à commenter celles-ci sans me monter un brin irrévérencieux, il me fallait rétablir quelques faits puisque des partis politiques – la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti Québécois (PQ) en l’occurrence – relaient ce délire digne des atermoiements psychotiques de l’alt-right.

Évidemment, avec subtilité du côté du PQ qui attaquent la «neutralité» des groupes auditionnés sans jamais les nommer :

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Et puis, il y a la CAQ – avec son style – qui reproche à l’adjectif «systémique» accolé à «racisme » d’être le fait d’un lobby :

 

Sauf que, les fameux groupes qui agissent dans l’ombre pour culpabiliser tout le Québec … ne sont pas nécessairement ceux incriminés par la CAQ et le PQ.

Petit point de rappel.

Le «racisme systémique» est une question récurrente dans le débat publique depuis les années 2000. Elle apparaît sur la question très controversée du profilage racial et de l’incarcération des autochtones.

En effet, la justice reconnaît l’existence de «discriminations systématiques» touchant les populations autochtones. Notamment avec par l’intermédiaire de l’arrêt R. c. Gladue, [1999] 1 R.C.S. 688, dont le paragraphe 65 énonce :

La proportion anormale d’emprisonnement chez les délinquants autochtones découle de nombreuses sources, dont la pauvreté, la toxicomanie, le manque d’instruction et le manque de possibilités d’emploi.  Elle découle également de préjugés contre les autochtones et d’une tendance institutionnelle déplorable à refuser les cautionnements et à infliger des peines d’emprisonnement plus longues et plus fréquentes aux délinquants autochtones.  Plusieurs aspects de cette triste réalité sont hors du champ des présents motifs.

Point d’islamo-gauchistes, pas plus l’intervention d’un «lobby» ou de «groupes non-neutres», ce sont les défenseurs des droits humains et des droits autochtones qui s’emparent de la question.

Par exemple, l’expression de «racisme systémique» est popularisée par le Barreau du Québec qui, confronté à la question du profilage racial, s’inspire des travaux de La Commission sur le racisme systémique dans le système de justice pénale en Ontario (1995), pour adresser en 2004 une première déclaration à la ministre Michelle Courchesne.

Rien y fait, et une émeute éclate en 2008 à Montréal-Nord suite à l’assassinat de Fredy Villanueva par la police. La question du profilage racial et du racisme systémique s’invite dans le débat politique. Le gouvernement du Québec reconnaît alors son existence dans un rapport intitulé : La diversité : une valeur ajoutée – Politique gouvernementale pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec

Le Barreau du Québec – toujours lui – revient à la charge avec un rapport à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en 2010 qui documente le phénomène. Parmi les recommandations émises, le Barreau estime qu’il faille :

Encourager et financer des recherches pour déterminer l’ampleur du problème que
constitue le profilage racial au Québec ainsi que la discrimination systémique.

Mais tout ça reste lettre morte, et ce jusqu’au août 2014 où le drame de Ferguson éclate. Ce drame provoque un tel électrochoc dans l’opinion publique qu’il permet de créer une nouvelle émulsion sur la question du racisme systémique. En effet, les médias s’intéressent de nouveau aux bavures policières à Montréal-Nord, surtout grâce à l’action d’activistes comme Will Prosper.

C’est justement le déni d’une nouvelle bavure en avril 2016 par le maire de Montréal qui invitent ces activistes a lancer une pétition pour soit créée une commission sur le racisme systémique. Signée par 2662 personnes, les co-auteurs de cette pétition sont Suzie O’Bomsawin, Will Prosper, Émilie Nicolas et Haroum Bouazzi. Ces gens sont des islamo-gauchistes qui haïssent le Québec ? Pas le moins du monde…

L’acharnement envers la commission résulte de deux faits.

Premièrement, les réactions s’expliquent par la structuration de l’imaginaire collectif québécois à l’épreuve du fait minoritaire. Je ne développerai pas ce point en détails, simplement parce que j’en accorde la primeur à un texte plus conséquent que je suis en train d’écrire.

Tout juste, je tiens à souligner que l’imaginaire collectif québécois est travaillé par un continuum de récits ayant la particulier de relier le discours identitaire à un discours victimaire. Ceci n’est pas uniquement le fait du Québec, mais d’autres populations qui sont ou qui se vivent en situation minoritaire.

Ce phénomène a tendance à inciter la concurrence mémorielle, non nécessairement des groupes susceptibles de contester un aspect du continuum des récits, mais entre les auteurs du récits et un autrui généralisé. Dès lors, suspecter la société québécoise de racisme, c’est l’inviter à se dire elle-même sujette à des discriminations et questionner les frontières de son identité.

Secondement, si cette commission attire autant de critiques, ce n’est pas tant faute des démons qui travaillent quelques scribouillards dans leurs chroniques : c’est parce qu’elle est suspectée d’être politisée.

Politisée puisqu’elle opposerait une vision multiculturelle défendue par le Parti libéral du Québec (PLQ) face à une vision interculturelle de la société défendue par le PQ ou – et certes en des termes différents – par la CAQ.

La place des communautés culturelles dans le champ politique québécois est plus ambiguë qu’une simple carte de l’immigration superposée avec celle des votes en faveur du PLQ. C’est plus un ensemble de rapports d’intérêts communs et d’intérêts divergents. Et les groupes appelées à témoigner sur le racisme systémique à la commission ne reflètent pas les rares communautés que le PQ et la CAQ sont parvenus à approcher.

Sans vouloir me montrer totalement désobligeant à l’endroit de ces deux partis, croire que parler du racisme profite au PLQ, c’est confirmer la nécessité de cette commission.

À mon humble avis, la polémique actuelle me fait dire que le véritable défi de la société québécoise – avant même le vivre-ensemble – est sa capacité à l’autocritique. Sans celle-ci, il ne peut exister de nation, grande ou petite.

Les Rohingya, ou 5 ans d’incurie

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Photographie qui témoigne des pogroms, par Human Right Watch

De plus en plus d’intellectuels s’élèvent ces derniers jours, ces dernières semaines, pour sensibiliser l’«opinion» sur le sort des Rohingya. Cette population indo-européenne et musulmane, installée en Birmanie et plus spécifiquement dans l’État d’Arkhan, souffrait depuis longtemps de discriminations.

Sauf que les tensions persistantes prennent un jour tragique lorsque, en 2012, elles dégénèrent en émeutes, puis d’émeutes en pogroms. On parle alors de 1000 à 2000 morts, de 80 000 déplacés. La junte militaire au pouvoir se décide mollement d’intervenir, ne voulant pas perdre le contrôle de la région puisque les Rohingya se sont armés, mais n’y trouvant guère son intérêt car la situation distrait le clergé bouddhiste qui lui est traditionnellement hostile.

Déjà, la presse alerte (à l’exemple de cet article du 30 octobre 2012 de Libération), certaines organisations internationales comme Human Right Watch suspectent fortement un nettoyage ethnique en cours, des intellectuels sensibilisent, mais l’«opinion» ne s’y intéresse guère.

Il faut dire que, de la Birmanie, elle n’a d’image que celle d’Aung San Suu Kyi – prix Nobel de la paix et de passionaria au-dessus de toutes critiques. La «dame de Rangoon» n’étant pas encore aux responsabilités, elle se montre timorée et refuse de jeter l’opprobre sur les responsables du massacre. Pire, elle nie le  qualificatif de «nettoyage ethnique» et minimise la situation. Une fois de plus, des voix s’élèvent pour dénoncer son attitude, jugée «politicienne».

Élue en 2015, il faudra un nouveau  rapport de l’ONU en 2016 sur la situation des Rohingya pour que la responsabilité d’Aung San Suu Kyi soit soulevée. Le 29 décembre 2016, ce sont 11 prix Nobel de la paix qui adressent une lettre ouverte pour pointer Aung San Suu Kyi. Mais une fois de plus, une fois encore, aucun moraliste cathodique ne remue ciel et terre afin que l’«opinion publique» s’y intéresse.

Qu’est-ce qui a changé entre décembre 2016 et septembre 2017 ? En août 2017, l’armée birmane commet de graves exactions à l’encontre des Rohingya. 125 000 d’entre eux prennent le chemin de l’exil en quelques jours, amenant les signataires de la lettre ouverte à faire entendre leurs voix et  des hommes politiques du premier plan – comme Recep Tayyip Erdogan, le Président de la Turquie – à s’emparer du dossier. Les communautés musulmanes comparent alors les Rohingya aux Palestiniens, Syriens, Yéménites, etc. Depuis, tout le monde s’émeut du sort des Rohingya – pourtant oubliés pendant près de 5 ans par les mêmes qui versent une petite larme.

Qu’est-ce qui a changé ? Certainement pas l’implication des médias, des figures intellectuelles, des organisations internationales, qui témoignent et cherchent à conscientiser depuis 2012… Je ne pense pas qu’ils fassent mal leur travail, pas plus que ladite «opinion publique» soit totalement dénuée d’humanité. Pour avoir moi-même parlé du cas des Rohingya dans le cadre universitaire dès 2012, j’ai pu mesurer l’émoi que celui-ci provoque. Mais également, j’ai observé un fort embarras chez les individus.

Pourquoi un tel embarras ? Tout simplement car aucun acteur n’avait encore politisé l’objet et que celui-ci, justement, évoluait dans d’autres sphères que peuvent être la morale, l’empathie, etc. Et puisque l’objet n’était pas politique, il concurrençait directement la figure mythifiée d’Aung San Suu Kyi et l’illusion héroïque de la « révolte des bonzes » de 2007 ; perçues davantage par le prisme de la lutte des droits de l’homme  que des combats intrinsèquement politiques. Il existe malheureusement des raccourcis identiques, comme cette perception de la cause palestinienne comme une lutte anticoloniale qui s’interdit toute critique sur les groupuscules combattants.

S’il n’est peut-être pas trop tard pour les Rohingya, la lectrice, le lecteur de cet article n’ignorera plus que les Roms forment l’une des minorités les plus discriminées du monde. Non en vertu de leur nomadisme, qui concerne – avec une définition large du terme – à peine 30% d’entre eux, mais parce que nul ne souhaite répondre à leurs revendications politiques.

 

 

 

Jeux vidéos et politique

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À la fin de cet article, je vous propose un top 3 des meilleurs jeux vidéos politiques. Si vous souhaiter sauter la théorie pour la pratique, rendez-vous ici.

La plupart des chercheurs en sciences cognitives sont d’avis que le jeu vidéo est l’un des meilleurs moyens quant à l’acquisition de connaissances. Mais peut-on politiser par l’intermédiaire du jeu vidéo ?

Cette question pourraient sembler saugrenue pour celles ou ceux qui cultivent cet a priori selon lequel le jeu vidéo est un loisir d’adolescents attardés. Peut-être ces braves gens poursuivront-ils la lecture de cet article par l’exposition de ces faits :

  1. L’expérience vidéo-ludique est un phénomène de divertissement généralisé, puisqu’elle se décline désormais sur la totalité des supports : smartphone, tablette, ordinateur et télévision.
  2. L’industrie du jeu vidéo pèse pour quelques 108,9 milliards ($ US) en 2017.
  3. Le jeu vidéo est d’ores et déjà un outil de formation, notamment par le biais des simulateurs, des logiciels d’apprentissage, mais aussi des « serious games ».
  4. Cette question est un sujet d’études pour les universitaires américains depuis plusieurs décennies.

Pour écrire cet article, je me suis moi-même appuyé sur trois livres : The Civic Potential of Video Games de Joseph Kahne, Ellen Middaugh et Chris Even ; Half-Real. Video Games between Real Rules and Fictional World de Jesper Juul ; Games of Empire. Global Capitalism and Video Games de Nick Dyer-Witheford et Greg de Peuter.

Que disent donc ces éminents spécialistes quant à la politisation par le jeu vidéo ?

Selon Nick Dyer-Witheford et Greg de Peuter, le jeu vidéo suit les mêmes tendances que tous les autres divertissements. En cela, il se départage entre une industrie capitalistique qui en reproduit le modèle, le système et les valeurs (ludocapitalism), un crypto-fascisme  (militainment) et la somme de toutes les dissidences politiques envisageables (digital dissent).

Comme l’écrit fort bien Jesper Juul, si le jeu vidéo est susceptible d’orienter le joueur dans ses choix et dans ses actions politiques, c’est-à-dire de le politiser, il ne va pas nécessairement les déterminer. Il faut donc bien différencier l’influence politique tacite qu’exerce un jeu de la prise de position politique dans le fait de jouer à un jeu.

Tacitement, il est certain que, plus un modèle social et politique est hégémonique, plus les messages qu’il cherche à transposer dans l’univers cognitif du joueur par l’entremise de représentations et de pratiques vidéo-ludiques ont une chance de l’influencer. Par exemple, un jeu comme Sims – où l’acquisition de biens obéit à un échange monétaire en fonction de revenus acquis par le travail – aura tendance à conforter le modèle du salariat auprès du joueur.

La prise de position politique encouragée par le jeu vidéo est probablement plus visible pour les expériences vidéo-ludiques lorsque le jeu vidéo se présente lui-même comme politique. En effet, il y a plus de chance qu’un joueur opte pour un jeu comme Orwell – lequel dénonce la surveillance informatique et les violations étatiques quant à la vie privée – s’il partage  des préoccupations similaires. C’est d’ailleurs à cette conclusion qu’arrivent  Joseph Kahne, Ellen Middaugh et Chris Even : plus l’engagement politique est fort, plus l’expérience vidéo-ludique sera vécue comme politique.

Mais nuançons le propos. Il existe des jeux qui se présentent comme politiques ou non, mais auxquels jouent des joueurs sans adhérer pour autant au message explicite ou implicite qu’ils contiennent. À titre de comparaison, lire Céline ne fait pas forcément du lecteur un antisémite ou le rend – par sa lecture – antisémite. La lecture relève parfois d’un intérêt thématique, de la volonté d’apprendre, de comprendre, de s’évader… Peut-être, tombe-t-il au hasard sur un de ses romans ? Jouer tous les jours à Counter Strike ne fera pas donc pas de vous un militariste en puissance, mais tout simplement un geek du FPS (First Person Shooter). Jesper Juul insiste sur le point suivant : le jeu vidéo crée un espace de socialisations qui n’est pas nécessairement coextensif à celui de la vie réelle.

Il faut donc prendre le potentiel du jeu vidéo à transmettre des messages politiques au même degré que n’importe quel autre medium. Si certains ont relevé que –  par son fonctionnement – il requiert une implication élevée du joueur, il n’accroît pas plus la porosité entre l’ordre du réel et l’ordre du fictionnel. C’est là un préjugé, aussi vrai que le futur est bariolé de couleurs fluo, que tout le monde porte des combinaisons et que l’on y écoute de la techno.

Par contre, on peut faire au jeu vidéo exactement la même critique que Walter Benjamin faisait au cinéma. Selon mon analyse, l’implication du joueur avec son medium ajoute deux effets supplémentaires.

Premièrement, le jeu vidéo contraint à une assimilation rapide de règles et des pratiques, lesquelles opèrent une séparation supplémentaire entre «initiés» et «profanes», constituant en quelque sorte un «capital spécifique» qui s’ajoute au capital culturel. Aussi, le jeu vidéo crée des hiérarchies sociales supplémentaires.

Deuxièmement, se forme une distanciation entre le joueur et le produit originel, dans la mesure où le premier lutte contre le scénario le plus couramment offert, c’est-à-dire contre le game over. Malgré le côté fortement immersif, le jeu vidéo implique un recentrage égoïste qui aura tendance à rendre le joueur cynique.

Ces aspects ont parfois plus d’incidence sur le message politique transmis au joueur que le message en lui-même. Imaginez un jeu où « la-démocratie-c’est-vachement-cool » dont les règles nécessitent un doctorat en économie pour sa prise en main et qui humilie le joueur à chaque interaction. Quels seraient les effets sur le joueur d’après vous ?

J’achève ici ma réflexion pour établir le top 3 de mes jeux politiques préférés :

1.Crusader Kings II

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Développé par Paradox Interactive, ce jeu de stratégie est le plus complet qui soit. Il vous propose d’incarner les membres d’une dynastie médiévale. Que vous choisissez d’incarner un duc normand, un émir fatimide ou un roi païen, il vous faudra avoir des héritiers, commercer, faire la guerre, lutter contre l’hérésie, gérer votre domaine, tempérer vos vassaux, etc. Le meilleur jeu politique d’après-moi car il vous permet d’évoluer dans plusieurs contextes socio-culturels sans perdre l’aspect stratégique.

2.Civilization VI

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Du génial Sid Meier, Civilization VI est le dernier d’une longue série de jeu qui vous permet de créer et de mener jusqu’à la victoire votre civilisation. Cette victoire peut être militaire. diplomatique, scientifique… qu’importe, tant que vous menez votre civilisation jusqu’à la légende !

3.Beholder

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Dans Beholder, vous incarnez le gardien d’un immeuble dans une dictature policière. En plus de répondre aux besoins de votre petite famille, vous êtes contraint d’enquêter sur vos locataires et livrer aux autorités ceux qui sont suspectés d’être des dissidents. Vous pouvez choisir d’être un agent zélé du régime ou un résistant, voire un peu des deux à la fois… Voici un jeu qui interroge la moralité de vos choix.