100 jours avant les élections

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Alors que les jours se décomptent avant le scrutin du 1er octobre, quels sont les enseignements que nous pouvons tirer à 100 jours du déclenchement des élections générales au Québec ? Voici trois éléments de réponse :

1) Des élections sans passion

Si la communication politique s’échine à créer des évènements avec des candidatures tonitruantes et à générer du débat par de petites – mais récurrentes – polémiques, cette élection ne semble pas passionner les Québécois-es. Les raisons de cet ennui généralisé sont multiples : le manque de leaders charismatiques, des anciens débats qui finissent par devenir redondant, une trop forte anticipation de l’agenda électoral par les acteurs du champ politique qui aura fini par lasser eux-mêmes et, surtout, une dépolitisation croissante de la population que les partis politiques ne cherchent pas à enrayer, bien au contraire. Quoi que le nombre d’indécis se réduit à 7% ; pour l’heure, aucun enjeu central n’aura été soulevé. S’il est fort probable que l’été endorme les passions autant qu’elle éveille les foules, on  peut espérer que la campagne s’accélère à la rentrée de septembre.

2) Un nouveau clivage

L’enjeu de cette élection n’est pas tant répondre aux fractures qui divisent la société québécoise, ni même aux défis futurs qui la préoccupent, mais que les rapports de forces partisans s’y expriment pour que se répartissent les rôles définis selon la nouvelle redéfinition des clivages. Si le clivage souverainisme-fédéralisme demeure structurant socialement, ses effets politiques tendent à s’amenuiser. Lorsque les intentions de votes donnent le Parti québécois (PQ) troisième avec seulement 5 sièges (sur 125) à l’Assemblée nationale, on pourrait être tenté de diagnostiquer que l’agonie de cette formation annonce la mort clinique de tout un mouvement. Sauf que cette conclusion est quelque peu hâtive puisque le souverainisme n’est finalement qu’une stratégie d’un nationalisme revendiqué partout et surtout ailleurs qu’au PQ. Souverainisme qui pourrait ainsi connaître de nouveaux avatars, peut-être même dans ce clivage qui se dessine peu à peu. Ce nouveau clivage oppose un centrisme multiculturel à un nationalisme conservateur. Si le PQ ne parvient pas à se positionner face à la Coalition avenir Québec (CAQ) qui monopolise la ligne conservatrice, il pourrait bien  disparaître  du champ politique.

3) Des libéraux perdants, mais pas vaincus

Malgré les défections dans les rangs du Parti libéral du Québec (PLQ) et les sondages qui n’augurent rien de bon pour la formation de Philippe Couillard, l’équipe du Premier ministre sortant se maintiendrait dans plusieurs circonscriptions.  Toutefois et à croire les sondages, le PLQ serait  principalement sauver par les populations non-francophones  sur l’île de Montréal, territorialisant ainsi le clivage mentionné plus haut. En effet, le gouffre déjà existant entre Montréal et ses banlieues, Montréal et les régions, se creuse de plus en plus. Un gouvernement majoritaire de la CAQ serait probablement aussi un gouvernement sans aucun appui dans la métropole, générant une forme d’incompréhension, voire de l’amertume, entre Montréal et le reste du Québec. In fine, on peut craindre que la territorialisation du clivage ne soit qu’un paramètre oeuvrant à une ethnicisation des politiques provinciales.

Conclusion :

En dépit de ce faux rythme, la campagne 2018 est passionnante pour qui veut l’observer en fonction des tendances lourdes de la politique québécoise. Je déplore seulement que seul ce blog, avec son audience bien modeste, aborde ces problématiques. Bien des articles auraient pu être écrits s’il existait une littérature politique au-delà des banalités,  des opinions faciles ou des simples descriptions qui ne décryptent rien puisqu’elles n’écornent pas grand chose. Ne faisant pas profession de mes écrits, je me contenterai alors de regretter cet état de fait qui semble contenter tout le monde. En attendant la rentrée et des annonces pour ce blog qui connaîtra sa deuxième saison, je me mets en vacances de la vie politique québécoise.

 

Le nom des partis politiques, une simple question de branding ?

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Alors que le Front national va devenir le Rassemblement national, cet article s’interroge sur le nom des partis politiques et leur manière de créer de l’adhésion par la dénomination.

Analyser le nom des partis politiques, c’est un peu en faire l’histoire. Ainsi, le Rassemblement pour la République (RPR) – crée en 1976 – est devenu l’Union pour la Majorité Présidentielle en 2002 (UMP), dont le sigle a été conservé pour être renommé au courant de la même année : Union pour un Mouvement Populaire. En 2015, les trois consonnes disparaissent et le parti devient Les Républicains (LR). Ainsi et en quarante ans, dont dix-sept au pouvoir, l’un des principaux partis politiques français aura eu trois noms. Mais pourquoi un parti change-t-il de nom ? Mieux, c’est quoi avoir un nom en politique ?

Branding politique

Nomen est omen , dit-on (« Le nom est présage ».) La locution latine n’est pas totalement en faux puisque, avant même de connaître ses idées, ses propositions, voire son l’identité, les électeurs et électrices se décident pour un parti, un homme ou une femme politique  sur la première information dont il dispose : son nom, ou celui d’une personne qui l’incarne. Si la politique est question de dénominations des forces en présence, elle est aussi sujette au branding.

Avant de répondre à la question qui forme le titre de cet article, une courte définition du branding s’impose. Ce terme se rapporte au mot anglais brand (marque), pouvant alors être traduit par «marquage». Ainsi, par branding,  on entend l’ensemble des pratiques qui rentrent en ligne de compte dans le but de valoriser une marque. Parmi les divers aspects du branding, cet article mettra l’accent sur le plus populaire d’entre eux ; à savoir le nom de la marque politique.

Pour ce qui est des politiciens et des politiciennes, il est difficile de faire du branding en considération des difficultés associés aux changements patronymiques (du moins, en France et au Québec, pour les autres contextes je ne saurai trop dire). Pourtant, certains noms seront parfois réduits, voire simplifiés, puisque jugés trop longs, trop complexes, voire trop étranger à l’exemple d’un Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa qui – en devenant Nicolas Sarkozy – perd la transcription hongroise de son nom, sa particule et le domaine nobiliaire de ses origines. Quant au prénom ? Idem… Au Québec, l’ex-Premier ministre John James Charest est devenu Jean Charest : moins polémique, car moins anglophone. Inversement, il existe des noms trop communs, lesquels ne parviennent pas aux individus de se démarquer. C’est le cas du président du parti Debout la République. Né Nicolas Dupont, celui-ci a associé à son nom le nom de sa mère : Aignant, afin de se différencier. Si les exemples ne manquent pas, ils demeurent – du moins, la plupart du temps – des initiatives personnelles, en cela rarement motivées par un processus de branding.

Les noms des partis

Il en va différemment pour les noms de parti politique, lesquels doivent «marquer» suffisamment l’électeur et l’électrice pour influer sur leur choix. Après avoir compilé plusieurs dizaines de noms de partis, tant en France qu’à l’étranger, j’ai créé plusieurs catégories.

1- Le nom idéologique :

Le nom idéologique fait référence à idéologie comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le libéralisme, le conservatisme, etc., qu’un parti politique s’accapare. Ce nom peut être explicitement (Parti socialiste) ou plus implicitement (Labour Party ou « Parti travailliste ») idéologique; l’important étant de renvoyer une référence forte.

Le nom idéologique a cet avantage de créer une adhésion sur des valeurs qui dépassent de loin la seule formation qui s’en revendique, de même que la formation exerce un monopole sur l’idéologie à laquelle elle s’associe. Toutefois, cette congruence peut être problématique. En effet, la référence nécessite un minimum de politisation des électeurs et électrices pour qu’ils votent en fonction de représentations idéologiques. De même, elle peut être clivante. En cela, elle peut à la fois attirer ou bien repousser des individus à la seule évocation de l’idéologie. Plus encore, elle a tendance à créer un canevas doctrinaire qui oblige le parti à fournir des gages idéologiques pour continuer à s’en revendiquer, ou réinterpréter la référence pour continuer à l’utiliser.

2- Le nom situé :

Il existe plusieurs partis dont l’appellation fait référence à une population ou à un lieu.

Dans un premier cas de figure, ces références sont contextuelles, aux exemples du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (ou « Parti social-démocrate d’Allemagne », SPD) et du Parti communiste français (PCF). La mention nationale peut soit identifier ou à transcrire une réalité nationale dans un plus vaste label, soit être synonymique du peuple comme aspiration populaire ou populiste.

Dans un tout autre cas de figure, la référence à la population et/ou à un lieu traduit une sensibilité nationalitaire (qu’elle soit autonomiste, indépendantiste, irrédentiste, etc.) au-delà des clivages. Il en va ainsi pour le Parti québécois (PQ) ou le Scottish National Party (SNP).  Mais attention ! Cet engagement nationaliste n’équivaut automatiquement à une adhésion aux thèses d’extrême-droite. Si l’extrême-droite et le nationalisme ne sont pas incompatibles, il faut toutefois distinguer la construction d’un nationalisme partisan en situation minoritaire d’un nationalisme partisan en situation majoritaire. Cette distinction est primordiale dans le choix du nom de la formation. Par exemple, le nationalisme en situation minoritaire fera en sorte que le parti opte pour un nom en langue minoritaire (Unser Land pour l’Alsace, Femu a Corsica pour la Corse, Sinn Féin pour l’Irlande du Nord, etc.).

3- Le nom concept :

Il existe certaines dénominations dont la référence n’est explicitement ou implicitement idéologique ou située, mais insiste sur un ou plusieurs concepts destinés à faire sens.

Voici une liste non-exhaustive des concepts utilisés :

  • Groupe : coalition, alliance, famille, union, unité, mouvement, rassemblement, etc.
  • Régime : démocratique, républicain, royal, etc.
  • Principes : justice, égalité, tradition, ordre, progrès, souveraineté, peuple, etc.
  • Programme : développement, croissance,  action, changement, agir, lutte, etc.
  • Statut : indépendant, autonome, nouveau, etc.

Le nom concept est mobilisé dans un cas de figure bien particulier :  dans l’union de  plusieurs formations ou plusieurs factions idéologiquement proches, mais dont l’objectif motivant l’alliance amenuise conséquemment la portée idéologique du message. Il  Il en va ainsi de La République En Marche (LREM), double proposition entre «La République» (réalité constitutionnelle) et «En Marche» (expression pour intimer le mouvement). Autrement dit, LREM est la dénomination d’un progrès au-delà des clivages. Il aurait été plus simple de regrouper les partisans d’Emmanuel Macron dans un «parti progressiste», mais la dénomination – bien qu’implicitement idéologique – aurait pu rebuter certains ou certaines qui ne revendiquent pas de ce label.

Conclusion

À vrai dire, les catégories mentionnées ci-dessus peuvent être trompeuses selon les représentations que cherchent à mobiliser les différents partis. Par exemple, si on prend «Québec» et son champ lexical, il se rattache autant au Parti libéral du Québec, le Parti québécois, la Coalition avenir Québec, Québec solidaire, etc. Autrement dit,  tous les partis ayant une représentation politique ont ce substantif. Excepté le Parti québécois dont l’adjectif renvoie explicitement au nationalisme minoritaire, cette désignation ne fait que situer le Parti libéral dans la province tandis qu’il devient synonyme de «peuple» pour Québec solidaire. Si tout le monde comprend qu’il ne faille pas faire une généalogie partisane de «Québec», c’est justement qu’il n’y a plus de branding à faire avec ce concept. Il est devenu trop commun et trop fortement polysémique pour espérer en tirer quelque chose. Le branding sert davantage à créer de l’adhésion, soit dans le désir de représenter un ou des secteurs de la société, soit dans la volonté de parler au plus grand nombre.

La fin du clivage fédéralisme / souverainisme ?

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Si l’on devait résumer à grands traits la situation politique au Québec depuis la Révolution tranquille, on pourrait l’observer comme une opposition entre deux forces : l’une réputée «fédéraliste» et l’autre «souverainiste». S’il a l’avantage de décrire une tendance lourde de la vie politique locale, ce clivage est fortement problématique. D’une part, car il est réducteur. D’autre part, car il a cessé de dominer le débat politique.

Évidemment, opposer fédéralistes et souverainistes est là une réduction du politique à sa plus simple expression, puisque nul clivage – aussi dominant soit-il – ne saurait être unique. Il recoupe d’autres polarités comme les oppositions entre centre et périphérie, État et Église, propriété et travail, ruralité et urbanité, monisme et pluralisme, etc.

À analyser les intentions de vote pour le Parti libéral du Québec (PLQ) ou la Coalition avenir Québéc (CAQ) réputés «fédéralistes» et le Parti québécois (PQ) ou Québec solidaire (QS) ouvertement «souverainistes», les sociologies électorales coïncident avec ces clivages. On peut même aller plus loin en faisant l’hypothèse que, si environ 62 % des non-francophones (lesquels vivent à 95% dans l’agglomération de Montréal) soutiennent le Parti libéral du Québec (PLQ) ce n’est pas tant parce que celui-ci est simplement fédéraliste mais parce qu’il est le parti du centre, de l’urbanité, du travail, de l’immigration, du multiculturalisme, etc.

Autrement dit, les non-francophones optent aussi pour le PLQ en fonction de démarcations autres que celle de l’indépendance ou non du Québec. À mesure du temps, cette question a su habiller d’autres conflits sociaux sous-jacents, mais qui nullement réductibles à la seule souveraineté.  Bien sûr, on opposera à cette assertion qu’il existe des non-francophones souverainistes, mais également des francophones qui ne le sont pas. Ce qui est entièrement exact, mais qui démontre une fois de plus le poids des déterminismes sociaux puisque les francophones fédéralistes et les non-francophones souverainistes correspondent à des sociologies distinctes puisque la classe d’âge, le capital culturel, le capital social, le rapport au centre et à la périphérie, etc. ; tout cela joue sur les accointances des uns et des autres.

Et justement, la question nationale ne semble plus au goût du jour. On peut expliquer ce phénomène selon trois causes que je pense concomitantes.

Premièrement, il y a cette prise de conscience des élites souverainistes que les nations minoritaires (c’est-à-dire le Québec, mais également la Catalogne et l’Écosse) ne parviennent pas à obtenir leur souveraineté par le processus démocratique. L’optique d’un référendum est donc repoussée pour mettre en oeuvre une future pédagogie ; propos bien déclaratoire puisqu’il suffirait que la société civile s’y évertue.

Deuxièmement, et cette cause est liée à la dernière, le PQ à l’échelon provincial et le Bloc québécois (BQ) à l’échelon fédéral se rendent compte d’un essoufflement électoral. Si l’on prend les récents suffrages, au fédéral le BQ avait 49 députés en 2008, 4 en 2011, puis 10 en 2015. Au niveau provincial, le PQ obtient 45 députés en 2003, 54 en 2012, puis 30 en 2014. Si l’on compare les deux échelons, on ne vote donc plus un parti souverainiste pour la souveraineté, mais bien parce qu’une sociologie électorale y invite ou non.

Troisièmement, dans le quasi-État du Québec, l’enjeu n’est plus tant la distinction déjà actée avec le Canada anglais, mais bien la définition de la communauté nationale en soi et pour soi ; c’est-à-dire, en fonction d’autres altérités. Si le PLQ et QS reproduisent un multiculturalisme canadien et l’attellent à une vision politique qui oscille entre social-démocratie et libéralisme, le PQ et la CAQ éprouvent un certain malaise. Un malaise qui ne dépend donc pas du positionnement fédéralisme / souverainisme, mais davantage du pluralisme tel qu’il conçut politiquement. Il est plus difficile pour une perspective républicaine (et donc moniste) comme celle du PQ d’envisager le pluralisme, de même pour le nationalisme conservateur de la CAQ.

Finalement, le clivage fédéralisme / souverainisme est donc bien moins opérant pour définir les représentations actuelles qu’autrefois, mais c’est le champ politique lui-même – et plus spécifiquement les partis souverainistes – qui a décidé de déplacer ce clivage en arrière-plan. La fin du clivage est donc temporaire, circonstanciée aux nouvelles réalités sociologiques de la société québécoise et aux facultés de son champ politique d’y répondre. En annonçant cette fin temporaire du clivage, je ne commets donc pas la même faute que ceux qui lui accordent malgré tout et encore trop d’importance, je lui donne du temps.

Le nationalisme ethnique de la CAQ

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Image de propagande de la CAQ

La polémique a débuté il y a une semaine quand le quotidien Montreal Gazette rapportait les propos du ministre des finances Carlos Leitão, prononcés devant un parterre de représentants anglophones :

« (…) the kind of nationalism the CAQ proposes is, in my opinion, an ethnic based nationalism. I’m not afraid of the words. This is what it is. They view the French majority as being under attack from all those foreigners out there.”

Montreal Gazette, 14 mars 2018

François Legault s’en est offusqué, percevant dans l’opinion du ministre une accusation de racisme. Car le Parti libéral du Québec (PLQ) s’emploie depuis plusieurs mois à présenter la Coalition avenir Québec (CAQ), lui prêtant des accointances avec les populismes d’extrême-droite, ce devait en effet l’intention de Carlos Leitão.

Mais sans ces sous-entendus, la CAQ sombre-t-elle dans un nationalisme ethnique ?

Évidemment, plusieurs intellectuels de renom tels que Jacques Beauchemin et Lucien Bouchard sont intervenus afin de disculper la CAQ de tout nationalisme ethnique. Non par sympathie pour la CAQ ou – inversement – par antipathie pour le PLQ, mais parce qu’avouer le contraire les contraindrait à un exercice pénible de réflexivité. En effet, ces intellectuels devraient affirmer leurs propres accointances nationalistes, ce qui deviendrait scientifiquement délicat puisqu’ils deviendraient juges et parties.

En débutant l’exercice, il faut reconnaître que le nationalisme québécois – comme la plupart des nationalismes – contient des éléments ethniques qui le définissent ; à l’instar de la langue, de la culture et des mœurs québécois. «Ethnique» n’est pas nécessairement synonyme de «raciste» puisque l’ethnicité peut accepter des substrats multiples, être inclusive, être plurielle. Pareillement, le nationalisme québécois comme bon nombre de nationalismes intègre des éléments dits «civiques» – tels que le modèle social ou le cadre démocratique – qui concourent à le définir. De même que l’ethnicité, les éléments civiques du nationalisme peuvent être – selon les acteurs qui les mobilisent – pluralistes ou, inversement, monistes. C’est pourquoi,  il existe au sein du nationalisme québécois des conflits interprétatifs pour circonscrire les éléments d’importance, mais aussi également pour faire prévaloir des définitions plutôt que d’autres. Dès lors, il serait plus exact de parler des nationalismes québécois plutôt que d’un nationalisme québécois.

Parmi ces nationalismes, il  y a celui de la CAQ. Les discours, les propositions, les positions, les réactions des élus et des militants m’amènent à croire que ce parti défend un nationalisme conservateur basé sur des éléments ethniques, lesquels ont bien souvent un substrat unique, une définition exclusive et n’acceptent que peu d’allégeance multiple. Autrement dit, lorsque la CAQ proclame qu’il faille adhérer aux «valeurs québécoises», il ne s’agit de valeurs universalistes qui – par contingence ou par adhésion volontaire – se retrouveraient là, au Québec. Non, il s’agit bien de valeurs québécoises, héritières de l’ordre moral catholique, fondées sur des représentations nord-américaines de la société et nourries par une pensée de droite. C’est ce que dit en substance François Legault, différenciant les valeurs de la Charte des valeurs sur lesquelles il faudrait mettre l’emphase :

Nous, ce qu’on dit, c’est que plutôt que d’avoir une signature pour adhérer à des valeurs qui sont essentiellement les valeurs de la Charte québécoise des droits et libertés, nous on voudrait mettre un petit peu plus d’emphase en mettant un test pour s’assurer qu’on envoie un message clair. C’est un message qu’on envoie avec le test des valeurs de dire aux gens : apprenez les valeurs, connaissez-les, sachez bien dans quoi vous vous embarquez quand vous venez au Québec.

Radio-Canada. 21 mars 2018.

Remarquons que le propos ci-dessus reste équivoque, ne spécifiant jamais lesdites «valeurs».  Si je pense pas que la CAQ soit raciste, c’est justement cette propension à l’équivoque qui fait parfois douter de son discours, de ses intentions. Ainsi, le meilleur moyen pour la CAQ de ne plus être accuser de racisme, ce serait peut-être lutter activement contre toutes les formes de discriminations ; non de chercher éternellement à se disculper d’être raciste.

Le moment populiste

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Image de l’événement de Québec Solidaire, appelant à la démission de Gaétan Barrette

Si la campagne électorale est belle et bien lancée avec son lot d’investitures, de grands et de petits coups politiques, le scrutin d’octobre semble encore bien éloigné des préoccupations des Québécoises et des Québécois. Et puis, comme tous les commentateurs répètent que le débat portera sur l’économie, l’enthousiasme pour celui-ci est quelque peu … timoré.

En effet,  ce sont de profondes questions de société qui ont harangué les foules lors des deux derniers scrutins : la Charte des valeurs québécoises en 2014,  le Printemps érable en 2012. Puisque le taux de chômage est bas, les impôts demeurent faibles, reste cette question en suspens : faut-il que l’État se désengage des services publics, ou inversement ?

À cette question, le Parti libéral du Québec (PLQ) semble vouloir s’inspirer de l’ordo-libéralisme ; c’est-à-dire déployer des politiques interventionnistes afin de garantir la libre-concurrence sur le marché intérieur et à préserver l’intérêt local sur le marché extérieur. Par cette doctrine, les services publics sont réduits a minima.

Inversement, le Parti québécois (PQ) souhaite un « État fort », prônant un nationalisme économique qui cherche à sanctuariser le marché intérieur et à conquérir des marchés extérieurs. Il en retourne un souci de maintenir le modèle de l’État-providence qui profite aux seul-e-s Québécoises et Québécois.

Québec solidaire (QS) s’inscrit également dans la perspective développée par le PQ, mais cette formation diverge toutefois dans les moyens comme dans les finalités. En effet, QS ambitionne la création d’un État social qui passerait par une collectivisation des biens publics et une généralisation de l’offre de service public (en d’autres termes, la gratuité).

Quant à la Coalition avenir Québec (CAQ), elle adopte une doctrine inspirée du néoconservatisme car, d’une part, il y a cette volonté de réduire l’imposition des particuliers et des entreprises  et, d’autre part, l’ambition de créer des services publics compétents. Face à cette contradiction évidente, la CAQ propose de réduire à peau de chagrin la bureaucratie pour réinvestir l’argent dans les charges utiles aux missions de service public. Sauf que la CAQ souhaite aussi faire des investissements… Mais cette fois, pour les financer, elle convoque des revenus d’un deus ex-machina : la croissance économique, laquelle aurait forcément le vent en poupe dans ce Québec gagnant dirigé par François Legault.

Nous y voilà….

En soi, les propositions de la CAQ sont bien plus libérales, bien plus à droite, que celles du PLQ puisque la Coalition propose une casse en règle des services publics, leur libéralisation et des investissements supportés par le secteur privé. Sauf que les choses ne sont jamais présentées de la sorte…   Aussi, et dès qu’une question cherche à détailler les mesures de la CAQ selon la doctrine économique, la Coalition avance sa carotte : 1000$ en moins d’impôt ! Et puisque c’est Noël avant l’heure, François Legault offre immédiatement une boule à neige qui – à la manière de ces villes miniatures mises sous un dôme de verre que l’on agite dans les magasins de souvenir – présente un Québec parfait, un Québec de toujours, sans que rien d’extérieur ne puisse l’altérer. Mais lorsque certains ne se contemplent pas dans ce tableau idyllique, la CAQ leur rétorque immédiatement : nous sommes le peuple.

Mais quel peuple ? Ce qui est intriguant dans le populisme de la CAQ, c’est qu’il n’est pas anti-élitaire. Au contraire, il a une vision très hiérarchisée de la société où les élites – pourvu qu’elles soient méritantes – dominent « naturellement » les autres. Non, son populisme est davantage celui qui oppose la périphérie au centre. Autrement dit, Québec, les régions et les banlieues face à la mégalopole : Montréal. Je ne le qualifierai donc pas de xénophobe ou de raciste, bien qu’il entretienne un nationalisme conservateur qui accentue la différence ethnoculturelle, mais ne l’exacerbe qu’utilement.

Le populisme anti-élitaire est davantage utilisé dans cette campagne par QS. Tout comme la CAQ, QS est mal à l’aise lorsqu’il s’agit de présenter son programme économique. Non qu’il veuille se présenter moins à gauche qu’il n’est, mais ses militants se sont peut-être rendus compte que, instruire la population à l’économie sociale, est chose de compliqué durant une campagne. Et puisque ce parti s’imagine comme l’équivalent québécois du Democratic Socialists of America (DSA) de Bernie Sanders ou de la France Insoumise (FI) de Jean-Luc Mélenchon, il s’emploie de plus en plus à opposer les élites à la masse, dans un « dégagisme » inspiré par l’une et l’autre de ces formations.  Dès lors, le site DehorsBarette.com (redirigeant vers l’événement Facebook, lequel invite à une manifestation pour réclamer la démission du ministre de la santé) est en plein cette ligne dégagiste

En comparaison avec d’autres contextes électoraux, ce moment populiste n’est pas prêt à perdre de la vitesse. Bien au contraire, tous les signaux concordent pour qu’il s’accélère, tant dans les échanges qu’en intensité.  Si certains partis pourraient être tentés par une dénonciation de la démagogie, mais il faudrait que la raison ait du cœur là où, justement, le coeur a ses raisons. C’est donc une lutte compliquée et douloureuse qui s’annonce, à moins que ce moment populiste ne fut qu’évanescence.