Peut-on critiquer Israël ?

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Pascal Boniface vient de faire paraître aux éditions Max Milo son dernier livre, intitulé : Antisémite, dans lequel il cherche à décortiquer les rouages amenant à l’opprobre publique : l’accusation d’antisémitisme qui viserait celles et ceux qui seraient trop critiques à l’égard d’Israël. N’ayant pas lu cet ouvrage, mon article ne saurait être une réponse au livre de Boniface. Tout juste, il reprend la question initiale posée par le directeur de l’IRIS : peut-on critiquer Israël sans être taxé d’antisémitisme ?

Quelle(s) critique(s) ?

Si l’on pourrait être tenté de répondre d’emblée « oui » en prétextant que la liberté d’expression et le pluralisme des opinions nous en donnent le droit, ce genre d’arguments confortent toutes autres paroles, toutes formes d’idéologies qui pourtant s’opposent à la cause palestinienne, mais plus encore au vivre-ensemble puisque discriminatoires, liberticides, haineuses. La liberté d’expression a pour limites la liberté des autres, leur intégrité physique et morale.

Puisque que toutes les critiques ne se valent pas, il faut donc ainsi distinguer plusieurs catégories critiques. Dans une tentative d’être suffisamment exhaustif, en voici cinq :

  1. Les critiques historiques interrogent les causes et les circonstances historiques qui ont œuvré à la création de l’État d’Israël.
  2. Les critiques juridiques reviennent sur la légitimité intrinsèque du mouvement sioniste et/ou de la communauté internationale à fonder/à reconnaître un État.
  3. Les critiques théologiques remettent en cause le rapport entre l’État d’Israël et le judaïsme. Notons toutefois que ces critiques prennent des angles différents selon la confession : les critiques chrétiennes et musulmans contestant la légitimité du peuple juif sur la Terre sainte puisque le judaïsme ne serait pas la religion «véritable» ; tandis que les critiques juives estiment que l’État moderne est soit une perversion laïque puisque dirigée selon une loi autre que la Torah, soit une ineptie puisque seul Dieu peut décider du retour en Terre promise.
  4. Les critiques politiques visent les politiques structurelles et/ou conjoncturelles de l’État hébreu. Parmi ces critiques, je distingue sept grandes sous-catégories :
    • Les critiques de gauche relèvent le capitalisme/libéralisme de l’État israélien.
    • Les critiques de droites critiquent les éléments de collectivisme hérités du sionisme.
    • Les critiques post-nationales indexent le nationalisme de la société israélienne.
    • Les critiques nationalistes (palestinienne et/ou minoritaires) établissent la primauté de la nation palestinienne sur la nation israélienne.
    • Les critiques anticolonialistes visent le colonialisme sous-jacent au projet sioniste.
    • Les critiques différentialistes mettent en exergue la «faiblesse identitaire» ou le «cosmopolitisme» d’Israël puisque sa société est binationale, sa démocratie permet l’expression des arabes israéliens, etc.
    • Les critiques antimondialistes indexent les solidarités effectives entre Israël et les communautés juives de diaspora.
  5. Les critiques philosophiques qui, à l’inverse des critiques théologiques, postulent de la religiosité excessive d’Israël puisque – de sa justification comme État des Juifs jusque dans ses symboles, dans son droit ou dans ses structures sociales et politiques – cet État a une dimension religieuse.

En soi, toutes ces critiques sont recevables car elles émanent d’une problématique, mais faut-il comprendre par quoi elles sont motivées et qui les tient.

Qui et pourquoi critique-t-on Israël ?

Dans un conflit excessivement clivant comme celui qui oppose Israël à la Palestine, on peut s’attendre à des critiques subjectives et partiales. Forcément, lorsque celles-ci sont tenues par des individus qui se déclarent membre d’une groupe aux accointances ou à l’antisémitisme déclaré, on arrive vite à la conclusion de cet article : toute critique d’Israël n’est pas nécessairement une bonne critique et certaines d’entre elles sont motivées par de l’antisémitisme, parfois assumé, parfois latent.

Mais qu’est-ce qu’une bonne critique ? Une bonne critique n’est pas utilement objective et impartiale, tout comme une mauvaise critique n’est pas nécessairement subjective et partiale. Non, une bonne critique d’Israël – ou cet article par ailleurs – est celle qui s’affère à discerner un problème en vue d’un dénouement qui ne lèse aucune des parties en présence. Autrement dit, une bonne critique participe à l’entendement. Pour ce faire, elle ne peut pas reposer sur des prédicats du mal et du bien, du juste et l’injuste, puisque ces mêmes prédicats opposent des réalités contestables et concurrentes. En d’autres termes, une critique qui affirme : «vous êtes le mal et je suis le bien», est totalement stérile et bien souvent contre-indiquée car elle exacerbe les tensions. Ces critiques – lorsqu’elles se concentrent sur Israël – sont généralement motivées par une cause, fusse-t-elle celle de la Palestine.

Parce que oui, bien souvent le soutien à la Palestine est bien souvent un prétexte à autre chose. Israël est devenue pour le point de cristallisation de toutes les luttes, incarnant selon les individus : l’Occident, la démocratie, le nationalisme, le militarisme, le colonialisme, l’oppression, la domination, la mondialisation, l’impérialisme, la religion, l’étranger, l’apartheid, etc. Et même en faisant d’Israël le bouc-émissaire de tous malheurs du monde puisque tous les substantifs cités précédemment connaissent leur point d’orgue dans des contextes qui, bien souvent, désintéressent totalement ceux mêmes qui critiquent Israël, je continue à croire que cette motivation n’est pas antisémite. Elle est à la congruence de plusieurs facteurs, dont la durée du conflit, la géopolitique de celui-ci, le nombre impressionnant d’acteurs qui y prennent part, la couverture médiatique intense, etc., mais ne reflète pas une haine – même infime – du juif.

De même, soutenir la Palestine n’a rien d’antisémite. L’antisémitisme dans la critique d’Israël réside lorsque sa motivation est de nier, de contredire ou de relativiser au peuple juif son droit d’être et de subsister en terre d’Israël. Je ne dis pas qu’une critique de la légitimité de l’État d’Israël soit antisémite, pas plus qu’une critique de son gouvernement, de la société israélienne, du sionisme dans la théorie ou dans la pratique. On peut même envisager des critiques de la religion juive, mais celle de l’intentionnalité du judaïsme qui est celle de l’existence d’un peuple récipiendaire de traditions dans le contexte de la terre d’Israël revient à nier son droit d’être juif.

Conclusion :

Le débat public en France – mais j’ai l’intuition qu’on peut généraliser ce propos à d’autres contextes – n’en est pas un. Il est une polémique, souvent entretenue entre deux visions du monde stéréotypées, souvent simplifiées à l’extrême pour faciliter le travail des médias, rendues irréconciliables pour les impératifs du spectacle. Dans ce contexte délétère, la critique d’Israël est souvent simple, simpliste et donc forcément blessant. J’en tiens ces raccourcis intellectuels qui comparent Israël à l’Allemagne nazi ou au régime d’apartheid en Afrique du Sud. En réponse à celle-ci, les figures publiques et les instances du judaïsme français – et c’est pareil au Québec, là où je réside – reproduisent les mêmes procédés en réduisant bien souvent les critiques justifiées à de l’antisémitisme.

Pourtant, ces critiques émanent parfois de Juifs, voire mieux : de Juifs israéliens qui ont servi sous les drapeaux. S’ils ne sont pas accusés de «haine de soi», l’insulte qui revient le plus souvent dans la bouche des soutiens déclarés du Likoud – voire autres partis classés à l’extrême-droite – est celle de «gauchisme». Car, voilà, autant certains instrumentalisent la cause palestinienne et stigmatisent Israël pour leur propre intérêt, autant d’autres font de la défense irraisonnée d’Israël celle de leur idéologie politique. C’est donc une bataille de partisans qui s’engage, aux dépends des Israéliens et des Palestiniens dont les sociétés pourraient être perfectibles si l’intelligence collective le souhaitait.

Le «bon» et le «mauvais» nationalisme

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Lors de ses vœux pour souligner la nouvelle année, Emmanuel Macron déclarait :

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Cette phrase n’aurait rien d’ambiguë si le Président de la République française n’avait insisté précédemment sur la nation, sur sa grandeur et son besoin de cohésion. Autrement dit, si Emmanuel Macron n’avait pas lui-même affiché un certain degré de nationalisme.

Pourtant, en France, les nationalistes ce sont les autres : les eurosceptiques de gauche comme de droite, les autonomistes alsaciens, bretons et corses, ceux des pays étrangers qui menacent les intérêts français. Bref, ceux qui n’avalisent pas les institutions existantes ou qui les menacent directement.

Afin de distinguer le «bon» du «mauvais» nationalisme, Emmanuel Macron se déclare volontiers «patriote», tandis que ces prédécesseurs se préféraient «républicains». Si le recours au patriotisme en dit long sur la sémantique du macronisme, l’actuel locataire de L’Élysée s’inscrit bel et bien dans une longue tradition française où le nationalisme est un tabou entretenu.

Le « mauvais » nationalisme

Le «nationalisme, c’est la guerre». Dans ce discours prononcé en 1995, l’ancien Président de la République française traduisait ce qui apparaissait comme une évidence à l’époque : le nationalisme, universellement condamné pour ses crimes, mais également apaisé par la fin des guerres coloniales et la dislocation du Rideau de fer, était devenu caduc avec la construction des grands ensemble régionaux comme l’Union européenne. Le livre de Francis Fukuyama : La fin de l’histoire ou le dernier des hommes, qui annonçait la fin des idéologies comme moteurs de l’histoire et la victoire du libéralisme, était passé par là.

Les nationalismes violents en Irlande du Nord, au Pays Basque espagnol, en Corse, etc., étaient dès lors perçus comme des survivances d’un passé révolu, tandis que les extrême-droites ont été décrites comme autant de bégaiements d’une histoire qui ne devaient en aucun cas se répéter. Le nationalisme – qu’il soit l’oeuvre de minorités nationales ou de la majorité – est devenu synonyme d’exclusion dans la plupart des pays d’Europe occidentale.

Pourtant, le nationalisme y a survécu.

Le  nationalisme banal

Dans un livre devenu un classique, Michael Billig décrivait l’envahissement du quotidien des individus par un «nationalisme banal», c’est-à-dire un nationalisme qui s’impose dans la vie de tous les jours par les symboles comme les drapeaux aux frontons des édifices publics, les pièces de monnaie ou les hymnes qui résonnent durant les rencontres sportives.

Le nationalisme va également intégrer l’imaginaire des individus par le biais de l’éducation scolaire, les médias de masse, les arts et les sciences, la culture populaire, etc. Bref, autant de sources qui participent à produire et à diffuser un récit national dont l’objectivité est plus que relative.

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Deux décennies après le discours de François Mitterrand, si le mot «nation» n’est jamais devenu honteux, celui de «nationalisme» reste encore subversif. Comment l’amour de la patrie, la croyance en un destin manifeste de la nation ou la défense de son intégrité, peuvent-elles se dénommer ? Emmanuel Macron a opté : c’est du patriotisme.

La nation selon Emmanuel Macron

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D’après les mots du Président de la République, la nation française serait un collectif au caractère transcendantal, puisque somme des volontés individuelles qui s’y engagent et démultiplicateur de celles-ci formant alors la volonté générale.

Si cette définition républicaine de la nation est assez classique, elle prend toutefois une orientation collectiviste puisqu’elle postule que les individus sont débiteurs de la nation. Autrement dit, puisque la nation les protège ils contractent une dette envers qu’ils se doivent d’honorer par leur engagement. Inversement, une orientation autonomiste postule que le citoyen ou la citoyenne qui abandonne sa volonté propre dans la volonté générale obtient de la nation un crédit, laquelle s’efforcera de lui rendre en l’émancipant.

Historiquement, l’orientation collectiviste est davantage celle d’un nationalisme moniste, tandis que l’orientation autonomiste est celle d’un nationalisme pluraliste. Si le nationalisme moniste n’est pas l’apanage de la droite conservatrice puisqu’il persiste au sein d’une certaine gauche l’idée d’un universalisme nivelant, il est stupéfiant d’en lire les réminiscences sous la plume d’un Président qui se présente volontiers comme un européaniste convaincu, comme un progressiste au libéralisme assumé.

C’est là une contradiction qu’Emmanuel Macron va tenter de combler en recourant au «patriotisme»

Patriotisme vs. Républicanisme

Emmanuel Macron aurait très bien pu opposer l’idée d’un «nationalisme» des eurosceptiques à un «républicanisme» respectueux de l’idée d’une Europe des nations, et cela tout en conservant sa définition. Dans les représentations, la confusion entre l’idée de nation et celle de république est telle que nul n’aurait détecté les écarts théoriques.

Sauf que Macron a tenté de donner une nouvelle portée au «patriotisme» :

Être patriote, ce n’est pas la gauche qui s’est rétrécie sur ses utopies. Être patriote, ce n’est pas la droite qui se perd dans ses avanies et l’esprit de revanche. Être patriote, ce n’est pas le Front national, le repli et la haine qui conduira à la guerre civile. Être patriote, c’est vouloir une France forte, ouverte dans l’Europe et regardant le monde.

Emmanuel Macron, 1er avril 2017

Sauf que le patriotisme n’est pas l’apanage du centre qu’incarne Macron, mais bien de l’extrême-droite française. En effet, cette dernière ne se présente pas, elle-même, comme nationaliste puisque le terme est tabou. Elle est donc « patriote ».

Si Emmanuel Macron a échoué à imposer sa définition du patriotisme, elle en dit long sur le prégnance de son nationalisme. En effet, je concluais mon article sur le macronisme sur ces mots :

Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcendent comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc.

Dès lors, ces valeurs «positives» ne peuvent être ordinaires, mais doivent être spectaculaires, démonstratives, aussi vrai que le patriotisme peut l’être aux États-Unis d’Amérique. Macron reproduit alors la définition de la nation du libéral-conservatisme, sans pour autant endosser le reste de son discours. C’est pourquoi il oppose son patriotisme vertueux à un «mauvais» nationalisme.

Conclusion

Le «mauvais» nationalisme a un caractère polymorphe puisqu’il est celui des ennemis du nationalisme de la classe dominante. Si j’ai cité les nationalismes minoritaires, le nationalisme d’extrême-droite et les nationalismes étrangers, il manque de plus en plus à ce tableau ce que je dénomme l’«alternationalisme», c’est-à-dire des formes d’affirmation nationale qui ne tiennent pas nécessairement compte du nationalisme mais reprennent ses répertoires d’action (je développerai ce sujet dans ma série de podcasts : La fabrique du politique). Quoi qu’il en soit, l’opposition entre un «bon» et un «mauvais» nationalisme n’est nullement restreint au contexte français et me semble généralisé à la plupart des contextes européens.

Quelle légitimité pour l’indépendance de la Catalogne ?

Alors que l’Espagne déclenche l’article 155 de sa Constitution, visant à mettre sous tutelle la Catalogne, le Parlement catalan vient d’adopter la déclaration d’indépendance, laquelle dispose :

Nous constituons la République catalane en tant qu’État indépendant, souverain, légal, démocratique et social.

Plus précisément, cette déclaration la Catalogne déclenche un processus constituant visant à faire de la Catalogne un État indépendant.

Cette précision étant faite et puisque ces événements rapportés sont en cours, cet article ne peut pas prédire l’avenir du futur État (quoi que j’ai d’ores et déjà scénarisé les possibilités dans l’article : Et si la Catalogne devenait indépendante ?), ni même décrire précisément le présent. Cet article se destine plutôt à poser les bases d’un débat qui va animer la vie politique espagnole et, par répercussions, l’ensemble des acteurs qui observent la situation.

Dès lors, j’aimerai souligner un point crucial apporté par l’expérience catalane : l’indépendance s’exerce difficilement dans le cadre référendaire.

Les nationalismes minoritaires (au sens des formations politiques se réclamant d’une nation en situation ou se pensant minoritaire), que ceux-ci penchent à gauche ou à droite, militent depuis la fin des années 1970 pour une inclusion à la vie démocratique au sein des États tutélaires. Ainsi, et à de rares exceptions (dont le Pays Basque, la Corse, l’Irlande du Nord et quelques groupuscules marginaux dans d’autres régions d’Europe), l’action armée a été plutôt négligeable en comparaison des mouvements d’émancipation démocratiques.

Évoluant donc dans un contexte relativement apaisé, ces nationalismes minoritaires connaissent toutefois de profondes divisions internes.

De plus, ils finissent par se conformer si bien aux pratiques du champ politique dans lequel ils évoluent : faisant en sorte que les représentants politiques se professionnalisent, que la division du travail nécessite la contribution de collaborateurs moins politisés mais plus compétents, que les apparatchiks remplacent les militants, que le différence entre les attentes populaires et les pratiques politiques se creusent, etc., qu’ils deviennent de partis de politiciens. Et ces politiciens partagent avec leurs adversaires certaines croyances, dont celle que le plébiscite populaire qu’est le référendum est la source ultime de la légitimité démocratique.

Sauf que l’exemple catalan tend à démontrer que cette stratégie est révolue.

Selon les intentions de votes, les Catalans se seraient probablement prononcés contre l’indépendance si le référendum avait été tenu «normalement», c’est-à-dire avec toutes les garanties démocratiques concourant au vote, dont une campagne égalitaire et par laquelle toutes les expressions auraient pu être tenues.

La Catalogne serait alors rentrée dans le rang, celui de ces nations qui ont échoué à déclarer leur indépendance en consultant leur peuple comme se fut le cas pour le Québec ou pour l’Écosse. Sachant cela, l’interdiction de tenir le référendum et la répression politique qui s’en est suivie ont fortement contribué à légitimer l’option indépendantiste ; alors que cette dernière n’était que minoritaire dans la  population catalane.

Cette «nouvelle» légitimité est donc celle de la démonstration d’un déni de démocratie de la part de l’État tutélaire et de l’urgence face au risque de soumission. Elle n’est donc pas démocratique (au sens où elle serait le résultat d’une volonté populaire), mais résulte davantage de la lutte anti-impérialiste car en contradiction d’une autorité jugée extérieure et avilissante.

Reste à savoir si les Catalans partageront ce sentiment et soutiendront le processus d’indépendance.

 

Et si la Catalogne devenait indépendante?

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Au 1er octobre, se tiendra un référendum qui donnera – ou non – aux représentants de la communauté autonome de Catalogne la compétence pour déclencher un processus d’indépendance.

Le gouvernement espagnol a d’ores et déjà prévu qu’il empêcherait la tenue de ce référendum, déclaré illégal par le Tribunal constitutionnel, de même qu’il poursuivra les maires (auxquels il incombe la responsabilité d’organiser les bureaux de vote) et sanctionnera les fonctionnaires qui collaboreront au déroulé du scrutin.

Dans ce climat particulièrement délétère, deux droits se disputent leur légitimité : le droit de la nation catalane à disposer d’elle-même, ce référendum permettant à la fois de trancher le débat interne que donner à l’indépendance sa légitimité démocratique ; face au droit de l’État à assurer sa souveraineté, puisque le référendum outrepasse la source de la légalité : la Constitution, laquelle fait de l’État le seul et unique plénipotentiaire de la souveraineté populaire.

Autrement dit, le gouvernement catalan s’estime légitime puisque le droit des peuples surpasse celui de l’État, ce que conteste le gouvernement espagnol en appuyant que la nation espagnole – à laquelle appartient les Catalans – s’incarne déjà dans l’État. Le conflit autour de la légalité du référendum n’est finalement qu’une lutte pour la reconnaissance de la Catalogne comme nation, laquelle dépend étroitement du rapport de force entre les nationalismes catalan et espagnol .

Que ce soit clair, d’après moi tout groupe qui pense former une communauté politique singulière et la dénomme comme « nation » en constitue une. Vous me rétorquerez probablement : « oui, mais moi et mes amis on est pas une nation pour autant !» Et vous auriez raison, dans la mesure où ce concept est monopolisé par un référentiel, alimenté de ressources matérielles, culturelles et symboliques, plus fort que vous du fait qu’il s’étend son hégémonie sociopolitique sur vos représentations de ce que peut être – ou non – une nation.

Malgré que la Catalogne soit suffisamment puissante pour prétendre à ce qualificatif de  «nation» que ce possibilité vous semble tout ce qu’il y a de plus crédible, et ce en fonction de vos propres références, elle ne parvient pas à s’imposer face à l’Espagne et à l’Union européenne. La Catalogne appartient donc à ce terrible entre-deux, faisant en sorte que son combat est suffisamment populaire pour recevoir une adhésion, mais qu’il se confronte à des légitimités mieux établies.

Mais qu’adviendra-t-il si, au soir du 1er octobre, le  «oui»  l’emporte par une large victoire ? Incontestablement, le gouvernement de Catalogne en deviendrait légitime pour lancer un processus de négociation qui l’amènerait vers l’indépendance. Sauf que la légitimité populaire est improductive si elle n’est couplée à un processus qui puisse désarmer les moyens de rétention de l’Espagne.

Parce que le champ politique catalan a choisi un chemin pacifique et démocratique vers l’indépendance, il est fort probable que ce processus n’use pas de violence (outre, peut-être, de violence symbolique). Sauf que l’Espagne du Parti Populaire (PP) –  qui n’a jamais totalement éculée son héritage franquiste et vit dans le souvenir  du terrorisme basque – risque de comprendre tous les gestes de la part des Catalans comme une atteinte à la souveraineté nationale.

Quatre scénarii s’offrent alors à la Catalogne:

  • le statu quo, qui ne risque que d’augmenter les frustrations catalanes et de les radicaliser plus il perdure
  • le conflit, qui peut conduire probablement à l’indépendance, mais à une date inconnue et pour un prix mirobolant pour la société catalane ;
  • la négociation, qui oblige à des compromis et donc peut remettre le projet d’indépendance en jeu pour quelques avancées ;
  • le dépassement, soit un abandon du projet d’indépendance pour s’efforcer de construire un autre modèle afin d’exister politiquement comme Catalogne.

Il existerait aussi le scénario idéal dans lequel la légitimité sortie des urnes convainct l’Espagne d’acter la rupture et de favoriser la transition la plus favorable à chacune des parties. Mais très sincèrement, ce n’est pas l’Espagne qui actuellement gouverne.

Résultats le 1er octobre pour affiner ces scénarii.