Le nom des partis politiques, une simple question de branding ?

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Alors que le Front national va devenir le Rassemblement national, cet article s’interroge sur le nom des partis politiques et leur manière de créer de l’adhésion par la dénomination.

Analyser le nom des partis politiques, c’est un peu en faire l’histoire. Ainsi, le Rassemblement pour la République (RPR) – crée en 1976 – est devenu l’Union pour la Majorité Présidentielle en 2002 (UMP), dont le sigle a été conservé pour être renommé au courant de la même année : Union pour un Mouvement Populaire. En 2015, les trois consonnes disparaissent et le parti devient Les Républicains (LR). Ainsi et en quarante ans, dont dix-sept au pouvoir, l’un des principaux partis politiques français aura eu trois noms. Mais pourquoi un parti change-t-il de nom ? Mieux, c’est quoi avoir un nom en politique ?

Branding politique

Nomen est omen , dit-on (« Le nom est présage ».) La locution latine n’est pas totalement en faux puisque, avant même de connaître ses idées, ses propositions, voire son l’identité, les électeurs et électrices se décident pour un parti, un homme ou une femme politique  sur la première information dont il dispose : son nom, ou celui d’une personne qui l’incarne. Si la politique est question de dénominations des forces en présence, elle est aussi sujette au branding.

Avant de répondre à la question qui forme le titre de cet article, une courte définition du branding s’impose. Ce terme se rapporte au mot anglais brand (marque), pouvant alors être traduit par «marquage». Ainsi, par branding,  on entend l’ensemble des pratiques qui rentrent en ligne de compte dans le but de valoriser une marque. Parmi les divers aspects du branding, cet article mettra l’accent sur le plus populaire d’entre eux ; à savoir le nom de la marque politique.

Pour ce qui est des politiciens et des politiciennes, il est difficile de faire du branding en considération des difficultés associés aux changements patronymiques (du moins, en France et au Québec, pour les autres contextes je ne saurai trop dire). Pourtant, certains noms seront parfois réduits, voire simplifiés, puisque jugés trop longs, trop complexes, voire trop étranger à l’exemple d’un Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa qui – en devenant Nicolas Sarkozy – perd la transcription hongroise de son nom, sa particule et le domaine nobiliaire de ses origines. Quant au prénom ? Idem… Au Québec, l’ex-Premier ministre John James Charest est devenu Jean Charest : moins polémique, car moins anglophone. Inversement, il existe des noms trop communs, lesquels ne parviennent pas aux individus de se démarquer. C’est le cas du président du parti Debout la République. Né Nicolas Dupont, celui-ci a associé à son nom le nom de sa mère : Aignant, afin de se différencier. Si les exemples ne manquent pas, ils demeurent – du moins, la plupart du temps – des initiatives personnelles, en cela rarement motivées par un processus de branding.

Les noms des partis

Il en va différemment pour les noms de parti politique, lesquels doivent «marquer» suffisamment l’électeur et l’électrice pour influer sur leur choix. Après avoir compilé plusieurs dizaines de noms de partis, tant en France qu’à l’étranger, j’ai créé plusieurs catégories.

1- Le nom idéologique :

Le nom idéologique fait référence à idéologie comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le libéralisme, le conservatisme, etc., qu’un parti politique s’accapare. Ce nom peut être explicitement (Parti socialiste) ou plus implicitement (Labour Party ou « Parti travailliste ») idéologique; l’important étant de renvoyer une référence forte.

Le nom idéologique a cet avantage de créer une adhésion sur des valeurs qui dépassent de loin la seule formation qui s’en revendique, de même que la formation exerce un monopole sur l’idéologie à laquelle elle s’associe. Toutefois, cette congruence peut être problématique. En effet, la référence nécessite un minimum de politisation des électeurs et électrices pour qu’ils votent en fonction de représentations idéologiques. De même, elle peut être clivante. En cela, elle peut à la fois attirer ou bien repousser des individus à la seule évocation de l’idéologie. Plus encore, elle a tendance à créer un canevas doctrinaire qui oblige le parti à fournir des gages idéologiques pour continuer à s’en revendiquer, ou réinterpréter la référence pour continuer à l’utiliser.

2- Le nom situé :

Il existe plusieurs partis dont l’appellation fait référence à une population ou à un lieu.

Dans un premier cas de figure, ces références sont contextuelles, aux exemples du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (ou « Parti social-démocrate d’Allemagne », SPD) et du Parti communiste français (PCF). La mention nationale peut soit identifier ou à transcrire une réalité nationale dans un plus vaste label, soit être synonymique du peuple comme aspiration populaire ou populiste.

Dans un tout autre cas de figure, la référence à la population et/ou à un lieu traduit une sensibilité nationalitaire (qu’elle soit autonomiste, indépendantiste, irrédentiste, etc.) au-delà des clivages. Il en va ainsi pour le Parti québécois (PQ) ou le Scottish National Party (SNP).  Mais attention ! Cet engagement nationaliste n’équivaut automatiquement à une adhésion aux thèses d’extrême-droite. Si l’extrême-droite et le nationalisme ne sont pas incompatibles, il faut toutefois distinguer la construction d’un nationalisme partisan en situation minoritaire d’un nationalisme partisan en situation majoritaire. Cette distinction est primordiale dans le choix du nom de la formation. Par exemple, le nationalisme en situation minoritaire fera en sorte que le parti opte pour un nom en langue minoritaire (Unser Land pour l’Alsace, Femu a Corsica pour la Corse, Sinn Féin pour l’Irlande du Nord, etc.).

3- Le nom concept :

Il existe certaines dénominations dont la référence n’est explicitement ou implicitement idéologique ou située, mais insiste sur un ou plusieurs concepts destinés à faire sens.

Voici une liste non-exhaustive des concepts utilisés :

  • Groupe : coalition, alliance, famille, union, unité, mouvement, rassemblement, etc.
  • Régime : démocratique, républicain, royal, etc.
  • Principes : justice, égalité, tradition, ordre, progrès, souveraineté, peuple, etc.
  • Programme : développement, croissance,  action, changement, agir, lutte, etc.
  • Statut : indépendant, autonome, nouveau, etc.

Le nom concept est mobilisé dans un cas de figure bien particulier :  dans l’union de  plusieurs formations ou plusieurs factions idéologiquement proches, mais dont l’objectif motivant l’alliance amenuise conséquemment la portée idéologique du message. Il  Il en va ainsi de La République En Marche (LREM), double proposition entre «La République» (réalité constitutionnelle) et «En Marche» (expression pour intimer le mouvement). Autrement dit, LREM est la dénomination d’un progrès au-delà des clivages. Il aurait été plus simple de regrouper les partisans d’Emmanuel Macron dans un «parti progressiste», mais la dénomination – bien qu’implicitement idéologique – aurait pu rebuter certains ou certaines qui ne revendiquent pas de ce label.

Conclusion

À vrai dire, les catégories mentionnées ci-dessus peuvent être trompeuses selon les représentations que cherchent à mobiliser les différents partis. Par exemple, si on prend «Québec» et son champ lexical, il se rattache autant au Parti libéral du Québec, le Parti québécois, la Coalition avenir Québec, Québec solidaire, etc. Autrement dit,  tous les partis ayant une représentation politique ont ce substantif. Excepté le Parti québécois dont l’adjectif renvoie explicitement au nationalisme minoritaire, cette désignation ne fait que situer le Parti libéral dans la province tandis qu’il devient synonyme de «peuple» pour Québec solidaire. Si tout le monde comprend qu’il ne faille pas faire une généalogie partisane de «Québec», c’est justement qu’il n’y a plus de branding à faire avec ce concept. Il est devenu trop commun et trop fortement polysémique pour espérer en tirer quelque chose. Le branding sert davantage à créer de l’adhésion, soit dans le désir de représenter un ou des secteurs de la société, soit dans la volonté de parler au plus grand nombre.

Faire de la «politique autrement»

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Annoncée depuis plusieurs jours, une fronde tout ce qu’il y a de plus symbolique devrait amener une centaine de «marcheurs» (désignation des membres du parti d’Emmanuel Macron : La République En Marche, LREM) à démissionner bruyamment à la veille du congrès de leur parti.  Dans une tribune, ceux qui se surnomment les « 100 démocrates » espéraient :

(…) pouvoir s’engager derrière un homme, avec la promesse d’en finir avec la politique comme profession réglementée et tout faire pour que les citoyens soient mieux associés aux décisions qui les concernent.

Sauf que la «politique autrement» n’est jamais advenue. À en croire leurs propos, c’est plutôt une professionnalisation rampante, un marketing électoral agressif, une absence de démocratie interne, un culte de la personnalité quasi-sectaire et des violences partisanes qui décrivent le mieux le fonctionnement interne de la LREM. Ambiance.

On pourrait expliquer ces espoirs gâchés d’une manière cynique, soulignant la naïveté de ces honnête citoyens, mystifiés par des politiciens professionnels qui – comme des charlatans – leur ont vendu de la poudre de perlimpinpin. Mais cette assertion a une limite quantifiable : pourquoi certains y ont cru et d’autres non ?

Je pense en effet que ceux qui ont été fascinés par le personnage d’Emmanuel Macron avant de perdre la foi, ou les victimes de la manipulation médiatique, forment une minorité. Une minorité car les citoyens politisés sont bien moins irrationnels et bien plus raisonnés qu’on veut bien les présenter. Le vote tient du contrat. Et comme dans tous contrats, ceux qui votent pour une promesse acceptent le risque qu’elle ne soit pas tenue puisque la représentation politique n’est pas reliée à un mandat impératif.

Si l’explication cynique ne tient pas, c’est peut-être parce que ceux qui – s’engageant au-delà de cette expression privée qu’est le vote en soutenant publiquement l’objet de la promesse – acquièrent grâce à elle un certain capital symbolique. À l’épreuve de la réalité, ce même capital s’épuise et ils ressentent de la déception. Autrement dit, ceux qui désertent LREM au prétexte que la politique autrement n’ait pas fonctionné sont les responsables malheureux de cet échec.

Mais rassurons-les, la politique autrement n’aurait jamais pas su s’imposer tant que les marcheurs collent aux talons d’Emmanuel Macron.

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Explications.

Emmanuel Macron n’est pas le premier à plaider pour une autre manière de faire de la politique. Citons par exemple Ségolène Royal en 2007, avec son mouvement et sa démocratie participative. Ne-pas-faire-comme-tout-le-monde est d’ailleurs le titre d’une petite musique qui se joue à chaque campagne. Si l’on tend bien l’oreille, elle raisonne plus spécialement à un moment précis : lorsque le (la) candidat(e) s’aperçoit que ses rangs sont clairsemés.

La politique autrement devient alors le cri de ralliement pour s’adjoindre des forces vives, lesquelles ont besoin d’un fait légitimant pour migrer vers le (la) candidat(e) en question ou capitaliser sur une nouvelle légitimité puisqu’elles sont composés principalement d’outsiders sur le champ politique. Sauf que la politique autrement sonne faux à mesure que la campagne avance. Il suffit d’avoir un peu de succès, quelques transfuges de poids, et les pratiques habituelles du champ politique impriment immédiatement leur marque.

La politique autrement reste alors un slogan à destination des électeurs, un élément de langage pour les journalistes, un moyen de garder certains militants qui ne mouillerait pas la chemise s’il s’agissait juste de politique, mais pour le personnel politique, pour les élus, ça n’engage à rien. On revient donc aux bonnes vieilles pratiques dès que l’on obtient le pouvoir. La politique autrement, face à la professionnalisation du politique, aux institutions républicaines, à l’idéologie dominante, ce n’est qu’un répertoire d’action.

Outre cet argument, il y a aussi quelque chose qui coince théoriquement. Comme je l’ai écrit précédemment (Qu’est-ce que la macronisme ?), les idées … ce n’est pas le fort d’Emmanuel Macron. Surtout que l’idée d’une alternative aux pratiques politiques de la démocratie représentative est davantage l’apanage des idéologies qui la contestent. Vous ne voyez pas où je veux en venir ? Alors permettez-moi d’insister : comment peut-on gouverner en utilisant toutes les institutions de la Ve République – et plus spécifiquement les ordonnances  – et espérer « associer les citoyens à la décision » ?

Si le paradoxe est là, je suspecte toutefois qu’il existe une ambition véritable chez Emmanuel Macron pour faire de la politique autrement : celle qui consiste à substituer la décision démocratique à la gestion publique. C’est là le programme du managérialisme, auquel la plupart des marcheurs n’adhèrent pas. Alors, aucune inquiétude start-up nation followers !

Macronism: The ideology of Emmanuel Macron

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This article is a translation of the following French version : Qu’est-ce que le macronisme ?If you have comment to improve it, please contact me.

With the Emmanuel Macron’s victory to the French presidential election, I’ve wrote something like this:

With the rooster, France has a new emblem now: the weather vane.

Then, I have immediately deleted this little bit hostile tweet. Since, I has been tried to analyze objectivily the ideology under the « macronism » label, and I must confess that my tweet was not justified. This acknowledgement is not an endorsment of Emmanuel Macron politics, but the result of an analysis of the macronism as political ideology.

Inspired by Michel Freeden work, I define ideology like a set of concepts configure itselves arround one or more core concepts which is (are) decontest – i.e. substract of interpretative conflict on public sphere – by a social movement that claims those core concept(s) to and for its political orientation.

With this definition, macronism looks like a « particular ideology » as well as Emmanuel Macron is a singular leader. But to be honest… nothing of that is original. I think that every theorist who have perceived Emmanuel Macron as an emanation of a certain rawlsian liberalism or, on the contrary, like the incarnation of a bureaucratic populism make are partialy right, partialy wrong. The macronism is a synthesis of these both ideologies, but mainly the political denomination of the French managerialism (or managerial ideology).

By managerialism, I do not described an approach of management but an ideation by which management is a substitutable phenomenon for all decision-making practices and certain human interactions. Among them, managerialism pursues the idea that social determinisms or political passions distort the « good » public decision. Thus, the managerial ideology is characterized by several concepts, including the effectiveness of the decision.

Managerialism can be observed in macronism by its conceptual weakness. I don’t doubt that people can be sincerly « macronists », in a very similar way that people are thatcherists or reaganist. Nevertheless, these « macronists » people express their alligiance with words that have a low conceptual level. The issue is not a question to make history or having charism. Every ideology – even ideologies where a name is a core concept – adds automatically others concepts to precize the core(s) concept(s). For macronism, these adjacents concepts are cosmopolitism, europeanism, liberalism, alternativism, and … that’s all!

It is not very exhaustive, but it is not the main problem. These adjacent concepts are defined in a piecemeal way : Macron’s cosmopolitanism is not really tied to post-nationalism; his europeanism rarely invokes the federalist project; his progressivism is societal, but with limits like the no-recognition of cultural or regional minorities or the surragocy forbiden; his liberalism is narrowed to the economic sphere; and the pseudo-political alternation has promoted the same social elites.

There is a gap between representations and the political existence of macronism. This discrepancy is explained by a phenomenon which is quite common to particular ideologies the « legitimation ointment ». The legitimation ointment consists to cover the conceptual weakness of an ideology X by the concepts X’ – i.e. periphical concepts, often symbolical, ever simple – in order to increase the supporters. For example, Nicolas Sarkozy before the presidential election in 2007 was a right-wing liberal « à la française » who conceived that an economic and societal liberalism must be counterbalanced by a republicanism. To increase his supporters he tooked a peripheral concept of the right-wing republicanism: Caesarism, that carries itself several peripherical concepts as a centralized, strong and monistic state. The objective was to design an ideology competitive toward le Front national, the far-right party. Did this legitimation ointment made Nicolas Sarkozy a far-right tyrant ? Not more François Mitterrand became a communist…

Without this ointment, managerial ideology appears in every single statement of Emmanuel Macron. By example, Macron argues his right to govern with ordinances to because they allow to « accelerate the debate ». Facing accusation of autocracy, he said  that he wanted to use the ordinances only for fundamental reforms, such as labor law because only this tool is enable to reduce the expression of political passions and accelerate the debate to maximize the decision-making process. This quest of effectiveness and usuefulness  is the core of management ideology. Of course, Macron tries to apply an ideological ointment like « revolution », « progress » or other.

If it is so obvious, why a large part of French media, artists and intellectuals, and people with a political culture believe in the ointment rather than the ideology’s bases? In fact, nobody have been abused. They believe that Macron generates a renewal of political representation with a certain continuity. They hope that Macron will accelerate the end of the « old » politics and its eternal divisions. They define themselves as liberal in the board sense. In brief, they  endorsed the macronist managerial ideology without any doubt. The mistake about Macron has comitted by the same people who regret about their prodigy who  – once he had the suprem power – betrayed his intellectual references. But an ideology is not an intellectual pedigree, it is a set of representations and practices. And these representations and practices reflect more the management theory taught at the École nationale d’administration (ENA), in business schools and the concern of the management practiced everywhere rather than some expectations of high-normative theorists.

Macron is therefore not a weather vane, nor a a mere marketing phenomenon. The macronism is the doctrine of a fringe of the French elite which is despairing of politics but it still persuades that some « positive » values ​​transcend it, such as European integration, social progress, national union, etc. But these beliefs remain ancillary in comparison with the prospect of a « good » public management seen necessary among every policies, which one advocates utility and efficiency in the decision-making.

Qu’est-ce que le macronisme ?

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Do you speak English? Great, this article has been translated : Macronism:The ideology of Emmanuel Macron!

Avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, j’avais écrit quelque chose comme suit :

Après le coq, la France se dote d’un nouvel emblème : la girouette.

Puis, je supprimais immédiatement ce gazouillis quelque peu véhément, et peut-être trop partisan. Depuis, j’ai tenté d’analyser en toute objectivité quelle peut être l’idéologie qui s’est imposée sous le label du «macronisme».  Et c’est donc avec toute la scientificité possible que je dois en arriver à la conclusion suivant en forme de confession : mon tweet n’était pas justifié.

Pour expliquer mon propos, faut-il expliquer l’architecture conceptuelle du macronisme.

Inspiré par les travaux de Michael Freeden, je définis une idéologie politique comme un ensemble de concepts qui se configurent autour d’une ou plusieurs notion(s) centrale(s) qu’un groupe qui, s’en revendiquant dans et pour son orientation politique, cherche à la décontester ; c’est-à-dire à la soustraire du conflit interprétatif.

Par cette définition, tout porte à croire que le macronisme est une idéologie «particulière», aussi originale soit-elle qu’Emmanuel Macron est un être singulier. À vrai dire, pas tellement… Je pense que ceux qui ont vu en Emmanuel Macron le représentant d’un libéralisme rawlsien ou, inversement, d’un césarisme technocratique, détiennent chacun une partie de la vérité. Plus précisément, je pense que le macronisme est  la dénomination politique de l’idéologie managériale (ou managérialisme).

L’idéologie managériale que je décris dans ces lignes ne tient pas d’une approche de la gestion en particulier, mais plutôt d’une idéation selon laquelle la gestion constitue un phénomène substituable à toutes autres formes de modes décisionnels, voire de certaines interactions humaines. Parmi celles-ci, elle estime pouvoir outrepasser les déterminismes ou – inversement – les passions politiques qui faussent la « bonne » décision publique. L’idéologie managériale se caractérise par plusieurs concepts dont l’efficacité de la décision.

Cette perspective s’observe dans la faiblesse conceptuelle apparente du macronisme. Si je ne doute pas un seul instant que des individus se disent «macronistes» comme certains se disent «gaullistes», il faut toutefois souligner sur le plan idéologique que les «macronistes» traduisent que faiblement leur allégeance en termes politiques par rapport aux gaullistes. Le problème n’est pas le charisme de l’homme ou de la femme qui habite l’idéologie : toute idéologie – même celles qui se concentrent sur un référent individué – adjoint automatiquement d’autres concepts pour préciser la ou les notion(s) centrale(s). Ceci forme le « noyau conceptuel », lequel est au cœur de toute idéologie.

Celui du gaullisme, par exemple, renvoie certes à la figure tutélaire du Général, mais le qualifie politiquement comme nationaliste, conservateur, progressiste, républicain, césariste, collectiviste, etc. Chacun de ces concepts sont, eux-mêmes, précisés par d’autres concepts et pratiques qui permettent de les isoler dans un agrégat complexe de représentations. Que disent les macronistes ? Emmanuel Macron serait cosmopolite, pro-européen, progressiste, libéral, alternatif (ni gauche-ni droite) et … c’est à peu près tout.

Outre le manque d’exhaustivité, le problème reste que ces concepts sont définis de manière parcellaire. Son cosmopolitisme n’est pas vraiment rattaché à un post-nationalisme. Son européanisme n’invoque que rarement le projet fédéraliste. Son progressisme n’est que sociétale, et encore avec des limites concernant la gestation pour autrui et la reconnaissance des minorités. Son libéralisme est limité à la sphère économique, ne développant pas une critique libérale des institutions républicaines. À ce titre, l’alternance politique a promu les mêmes élites sociales et conserve un clivage gauche/droite qui – certes, fortement équilibré à son centre – produit des effets similaires.

Il y a donc un décalage problématique entre les représentations du macronisme et son existence politique. Ce décalage s’explique par un phénomène somme toute commun aux idéologies particulières : l’onguent idéologique. Il consiste à élargir le groupe porteur de l’idéologie en habillant – littéralement – celle-ci de concepts périphériques. À titre d’exemple, Nicolas Sarkozy avant l’élection de 2007 était un libéral de droite «à la française», c’est-à-dire un libéralisme économique et sociétale contrebalancé par un républicanisme aux institutions fortes. Pour élargir sa base, il a pris un concept périphérique du républicanisme de droite : le césarisme et tout ce qu’il véhicule (un État centralisé, fort et moniste) afin de travestir son image et emprunter un registre concurrent au Front national (FN). Ce travestissement faisait-il de Nicolas Sarkozy un républicain autoritaire ? Pas plus que l’onguent idéologique de François Mitterrand faisait de lui un communiste…

Le cosmétique en moins, c’est bel et bien l’idéologie managériale qui transparaît dans les interventions de Macron. Prenons l’exemple controverser des ordonnances pour réformer le code du travail. Alors candidat, Emmanuel Macron déclarait dans un discours que ce mode d’action permet «d’accélérer le débat». Face à la polémique, il précisait dans un second temps  ne vouloir utiliser les ordonnances que pour les réformes fondamentales, comme le droit du travail : «Je souhaite introduire dès l’été un projet de loi d’habilitation pour simplifier le droit du travail et décentraliser la négociation. Il s’agit de donner plus de place à l’accord majoritaire d’entreprise ou de branche, d’une part, d’encadrer les décisions des prud’hommes d’autres part. Le tout par ordonnances, pour procéder de manière rapide et efficace» (citations extraites de l’article publié sur RTL). Il suffit de relier les termes du propos : «simplifier», «décentraliser», «efficace» avec l’intention de réduire et d’accélérer le débat contre les passions politiques, pour comprendre que le propos relève de l’idéologie gestionnaire. Bien sur, il tente d’appliquer un onguent idéologique en tentant de convaincre qu’il s’agisse d’une «révolution», de «progrès» ou autre.

Mais si le propos est public, discernable malgré le vernis, les électeurs de La République En Marche (LREM) auraient-ils été abusés ? Les médias confondus ? Les théoriciens trompés ? Aucunement… Ils espèrent de Macron un renouvellement de la classe politique dans une certaine continuité, qu’il accélère la fin de la politique politicienne et ses éternelles divisions partisanes, et ils se définissent «libéraux» – au plus large du sens – un peu comme lui. Si les premiers ont cautionné le macronisme, les deuxièmes l’ont promu et les troisièmes en ont espéré quelque chose. L’erreur a été commise par ceux qui, aujourd’hui, relèvent que l’enfant prodige a trahis ses lectures une fois au pouvoir. Ne leur en déplaise, mais une idéologie n’est pas un pedigree intellectuel. Ce sont des représentations et des pratiques. Et celles qui relèvent du macronisme reflètent plus la théorie managériale enseignée des écoles de commerces juqu’à l’École nationale d’administration (ENA), et les préoccupations du management pratiquées un peu partout que les espoirs déçus de quelques théoriciens aux conclusions hautement normatives.

Macron n’est donc pas une girouette, pas plus qu’il est un simple phénomène de communication. Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcendent comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc. Mais ces croyances restent accessoires en comparaison de la perspective d’une «bonne» gestion publique vue comme salvatrice, laquelle prône l’utilité et l’efficacité dans la décision.

 

La fin des universités d’été

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La politique est rythmée par des rites, parsemée de symboles. Les analystes – et au premier rang desquels figure votre serviteur – ont tendance à suspecter quelque chose lorsque les rites dérapent et que les symboles ordinairement associés à ceux-ci s’évadent.

Parmi ces rites, la « rentrée » politique donne lieu à une série d’événements, dont les fameuses « universités d’été » qui annoncent, voire célèbrent, un nouveau cycle politique.

Pourtant, voici deux ans de suite que le Parti socialiste (PS) trouve une excuse pour éviter de les organiser. L’an dernier, des « raisons de sécurité » avaient été invoquées. Cette année, les caisses seraient vides… Du côté de la droite, Les Républicains (LR) et le Front National (FN) abandonneraient également ce format. Manque de moyens et divisions insurmontables, dit-on ici et là.

Allant comme toujours vite en conclusions, des commentateurs annoncent déjà  la fin des universités d’été. À les lire, ce genre de rendez-vous serait suranné, devenu bien peu convainquant face aux partis « non-traditionnels » qui, à l’aide du grand machinbiduling (ou l’usage de mot en anglais pour signifier la différence, l’efficacité, l’innovation et autre, tout ça dans la continuité du Marché), feraient mieux. Probablement, si La République En Marche (LREM) se serait prêtée au jeu, ses chiens de garde auraient aboyé différemment.

En dépit de leur désintérêt partisan et/ou de leur réduction intellectuelle, la non-traditionnelle France Insoumise (FI) organisera sa première grand-messe. Et quid de Podemos en Espagne pourtant jugée « originale » par ces mêmes annonciateurs de la fin de la politique et de la mort de la gauche, qui s’astreint chaque année à l’exercice ?

Bref, la « disparition » des universités ne tient pas à la contingence ou à une manière de faire de la politique passée de mode. Elle est stratégique. Au PS, les cadres du parti cherchent à se débarrasser de ce qui reste de l’aile gauche qui a encore de l’influence, surtout dans ces rendez-vous partisans encore fortement chargés symboliques. Pour LR, les ténors souhaitent ne pas entretenir le débat alors qu’un groupe parlementaire dissident – insistons – n’attend que ça.

Enfin, que les uns et les autres se rassurent : le Mouvements des entreprises de France (MEDEF) tiendra son université d’été