Le succès des nationalistes corses : vers la fin du jacobinisme ?

peacorsica

Au début du XXIe siècle, le nationalisme corse a engagé une petite révolution. Comme d’autres mouvances en Europe, les groupuscules qui se réclamaient de la libération nationale par les armes ont progressivement déserté l’avant-scène. Si la plupart d’entre eux ont été dissous, les quatre à cinq décennies de lutte armée auront permis qu’émerge une élite socialisée à la politique par et pour la cause.

Autrement dit, le conflit n’a jamais cessé : il s’est tout simplement déplacé vers l’arène politique, et ce par l’entremise et au profit de cette nouvelle élite. Mais le passage de la lutte armée vers la lutte politique n’a pas été de tout repos, et ce qu’a accompli le nationalisme corse – en si peu de temps et dans des conditions parfois moins favorables matériellement et symboliquement que leur homologue basques ou catholiques d’Irlande du Nord – est à souligner.

Pour ces dernières années, elle tient en une alliance entre les autonomistes de Gilles Simeoni (Femu a Corsica) et les indépendantistes de  Jean-Guy Talamoni (Corsica Libre) dans la coalition Pè a Corisca. Pè a Corsica s’est inspirée des expériences d’autres grands partis nationalistes en contexte minoritaire, tels que le Parti québécois (PQ), le Scottish National Party (SNP) ou la Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) afin de créer une formation de centre/centre-gauche, suffisamment souple idéologiquement pour discuter avec toutes les composantes de la société corse. 

La Corse est donc la «région» française où le nationalisme est le plus structuré et qui compte les plus d’élus de cette tendance. Malgré son caractère majoritaire au sein de la population à laquelle il s’adresse, le nationalisme corse ne semble pas menacer le centralisme français outre mesure… Pas même pour venir lui arracher un statut d’exception.

À vrai dire, l’exception corse a été consacrée dès 1982 avec la loi portant statut particulier de la région Corse établissant l’Assemblée de Corse, puis en 1991 par la création de la Collectivité territoriale de Corse (CTC) et, enfin, en 2015 avec l’établissement de la collectivité unique par fusion des deux départements. Bien qu’elles aient été annoncées différemment, il ne faudrait surtout pas prendre ces mesures pour autres choses que des «corrections» à l’endroit de la Corse puisqu’elles sont autant d’étapes que compte une politique plus large de décentralisation.

Si les nationalistes corses ne parlent plus d’indépendance, la création d’un statut d’autonomie – qui en appelle à la co-officialité du corse avec le français, à  un statut de résident, à des exemptions fiscales et à l’amnistie pour les prisonniers politiques – va se heurter de plein fouet au centralisme français dont la doctrine jacobine est peu prompte à lâcher du leste.

Si l’éditorial du Monde estime :

Le succès des nationalistes dans les urnes et la victoire idéologique et culturelle qu’il exprime obligent Emmanuel Macron et le gouvernement à oublier leur embarras. Ils vont devoir engager des négociations et trouver des réponses. Sauf à exacerber un peu plus la défiance de la Corse à l’égard de « Paris ».

Le Monde – 04 décembre 2017

Je ne pense pas que ces négociations interviennent aussi aisément. Ce doute provient du fait que – pour qu’elles aient lieu – le rapport de force devrait se déplacer en faveur des nationalistes corses. Théoriquement, un bon score aux élections accroît ce rapport de force, apportant à la fois la légitimité des urnes et des ressources institutionnelles pour capitaliser là-dessus. Sauf que le pouvoir en place a démontré dans le cas de l’Alsace son habilité à censurer de manière douce – puisque administrative, gestionnaire – toute velléité contraire à ses orientations.

Mais si je ne puis dire où Macron et la République en Marche (LREM) se situent sur la question des territoires, la classe politique française en son ensemble se montre rétive à toute «partition»  de la République, fut-elle limiter à la reconnaissance d’une langue ou à deux ou trois mesures pour plus d’autonomie. De plus, je crains que le débat devienne une simple passe d’armes entre Jean-Luc Mélenchon de la France insoumise (FI) et le gouvernement actuel.

melenchon.png

Là encore, il ne faut pas se leurrer : Mélenchon est un jacobin invétéré. Son soutien à Simeoni n’a autre but que d’exacerber la tension avec ses adversaires nationaux : d’une part, le pouvoir en place ; d’autre part, une portion de la gauche radicale qui lui conteste son leadership autoproclamé. Mais de là à soutenir un véritable processus d’autonomisation de la Corse ? Je suis perplexe…

Bref, sans relais continentaux véritables, les nationalistes corses n’auront plus qu’à se hasarder dans des négociations infructueuses ou à les suspendre tout en espérant un meilleur destin que celui de la Catalogne. Une troisième voix reste possible, en cela qu’il leur faudra construire des coopérations avec d’autres acteurs continentaux pour espérer un soutien plus large. Pour ce faire – et sans vouloir prédire le second tour – il faudra encore de nombreuses victoires et se maintenir quelques temps au pouvoir.

Quelle légitimité pour l’indépendance de la Catalogne ?

Alors que l’Espagne déclenche l’article 155 de sa Constitution, visant à mettre sous tutelle la Catalogne, le Parlement catalan vient d’adopter la déclaration d’indépendance, laquelle dispose :

Nous constituons la République catalane en tant qu’État indépendant, souverain, légal, démocratique et social.

Plus précisément, cette déclaration la Catalogne déclenche un processus constituant visant à faire de la Catalogne un État indépendant.

Cette précision étant faite et puisque ces événements rapportés sont en cours, cet article ne peut pas prédire l’avenir du futur État (quoi que j’ai d’ores et déjà scénarisé les possibilités dans l’article : Et si la Catalogne devenait indépendante ?), ni même décrire précisément le présent. Cet article se destine plutôt à poser les bases d’un débat qui va animer la vie politique espagnole et, par répercussions, l’ensemble des acteurs qui observent la situation.

Dès lors, j’aimerai souligner un point crucial apporté par l’expérience catalane : l’indépendance s’exerce difficilement dans le cadre de la démocratie directe.

Les nationalismes minoritaires (au sens des formations politiques se réclamant d’une nation en situation ou se pensant minoritaire), que ceux-ci penchent à gauche ou à droite, militent depuis la fin des années 1970 pour une inclusion à la vie démocratique au sein des États tutélaires. Ainsi et à de rares exceptions (dont le Pays Basque, la Corse et quelques groupuscules marginaux), l’action armée a été plutôt négligeable en comparaison des mouvements d’émancipations précédents.

Évoluant donc dans un contexte relativement apaisé, ces nationalismes minoritaires connaissent toutefois de profondes divisions internes.

De plus, ils finissent par se conformer si bien aux pratiques du champ politique dans lequel ils évoluent : faisant en sorte que les représentants politiques se professionnalisent, que la division du travail nécessite la contribution de collaborateurs moins politisés mais plus compétents, que les apparatchiks remplacent les militants, que le différence entre les attentes populaires et les pratiques politiques se creusent, etc., qu’ils deviennent de partis de politiciens. Et ces politiciens partagent avec leurs adversaires certaines croyances, dont celle que le plébiscite populaire qu’est le référendum est la source ultime de la légitimité démocratique.

Sauf que l’exemple catalan tend à démontrer que cette stratégie est révolue.

Selon les intentions de votes, les Catalans se seraient probablement prononcés contre l’indépendance si le référendum avait été tenu «normalement», c’est-à-dire avec toutes les garanties démocratiques concourant au vote, dont une campagne égalitaire et par laquelle toutes les expressions auraient pu être tenues.

La Catalogne serait alors rentrée dans le rang, celui de ces nations qui ont échoué à déclarer leur indépendance en consultant leur peuple comme se fut le cas pour le Québec ou pour l’Écosse. Sachant cela, l’interdiction de tenir le référendum et la répression politique qui s’en est suivie ont fortement contribué à légitimer l’option indépendantiste ; alors que cette dernière n’était que minoritaire dans la  population catalane.

Cette «nouvelle» légitimité est donc celle de la démonstration d’un déni de démocratie de la part de l’État tutélaire et de l’urgence face au risque de soumission. Elle n’est donc pas démocratique (au sens où elle serait le résultat d’une volonté populaire), mais résulte davantage de la lutte anti-impérialiste car en contradiction d’une autorité jugée extérieure et avilissante.

Reste à savoir si les Catalans partageront ce sentiment et soutiendront le processus d’indépendance.

 

Troubles en Catalogne

La tension étant à son comble, il me faut introduire cet article qui complète le précédent (Et si la Catalogne devenait indépendante ?), par un aveu : je suis solidaire à la cause catalane. Mais cet aveu n’intervient ici que pour confesser ce qui apparaîtra comme crime en idéologie aux yeux de certains, celui de vouloir contribuer au débat critique. En effet, j’ai beau être solidaire, je n’en demeure pas moins politologue.

Cette introduction faite, résumons brièvement les faits.

Mercredi 20 septembre, la Garde civile espagnole a procédé à l’arrestation de responsables de l’exécutif et à des perquisitions, notamment au sein de ministères de la communauté autonome. De plus, et là de manière administrative, Madrid a mis sous tutelle les finances de la Catalogne. Après ces arrestations,  le président de la Généralité – Carles Puigdemont – s’est empressé d’accuser l’Espagne d’avoir «suspendu de facto l’autonomie de la Catalogne et appliqué de facto un état d’urgence», pour dire de Mariano Rajoy qu’il est «totalitaire» , qu’il maintient un «régime répressif et intimidant» et qu’il viole les «droits fondamentaux» des Catalans.

Quelques médias français ont  repris certains éléments de langage qui ont fusé dans les manifestations après le coup de force de Madrid, en forçant à peine le trait :

  • La semaine du Roussillon parle ni plus ni moins que de «coup d’État» semaine
  • France Info atteint le point Godwin en faisant référence au «franquisme» de l’Espagne

franceinfo

Sans réitérer le propos de l’article précédent, on est là dans un rapport de force typique entre légalité et légitimité, violence symbolique et violence coercitive, souveraineté et autodétermination. À mon sens, il est vain de l’analyser en termes moraux puisque la morale repose sur des prédicats comme le «bien», le «bon», le «juste», le «vrai», lesquels sont irréconciliables. Cette analyse ne fait que confronter des visions établies, distribuant les mauvais et les bons points selon la subjectivité des acteurs. Elle ne produit pas une appréciation scientifique des faits, elle confirme une posture politique. « Le jugement moral est conditionné, avec le jugement politique, par les nécessités intérieures de la lutte », écrivait Trotsky dans Leur morale et la nôtre.

En revanche, la démonstration objective que la Catalogne est dominée par l’Espagne et qu’elle n’a plus que le conflit pour résoudre son problème – à savoir sa reconnaissance en tant que nation – ne produit aucun biais scientifique.  Au contraire, elle souligne que, pour que le conflit réussisse aux acteurs, il leur faut exacerber la tension morale, quitte à la provoquer. Il ne s’agit là de manipulation, ni même d’un complot, mais de stratégie politique assez banale. Le gouvernement catalan vise ainsi à accroître l’option indépendantiste afin de menacer l’Espagne, et le gouvernement espagnol réagit avec force et fracas pour faire taire les revendications politiques.  Un rapport de force typique, disions-nous.

En effet, malgré les démonstrations de solidarité, l’option indépendantiste est loin de faire l’unanimité au sein de la population catalane, du moins si on en croit les sondages répétés du Centre d’Estudis d’Opinio de la Généralité. C’est pourquoi, le gouvernement catalan durcit le ton pour que les derniers indécis le rejoignent et que des solidarités internationales – outre celles avec le Québec et en Écosse, aux revendications semblables – pèsent dans la balance.

Or, la Catalogne n’est pas la Palestine ou le Timor oriental, c’est une région riche, avec un gouvernement centriste et dont l’hégémonie culturelle est celle de sa classe dominante. Pour cela, le gouvernement catalan ne gagnera rien avec un propos victimaire. Il lui faut donc tabler sur l’argument rationnel-légal, celui du droit à exercer son vote lors d’un référendum.

Le problème avec cet argument, c’est qu’il oblige ceux qui l’utilisent à suivre le procédé de légitimation référendaire de la démocratie libérale. Or, il s’est retourné envers les aspirations du Québec et de l’Écosse.

La Catalogne pourra-t-elle inverser la tendance ?

Et si la Catalogne devenait indépendante?

catalogne

Au 1er octobre, se tiendra un référendum qui donnera – ou non – aux représentants de la communauté autonome de Catalogne la compétence pour déclencher un processus d’indépendance.

Le gouvernement espagnol a d’ores et déjà prévu qu’il empêcherait la tenue de ce référendum, déclaré illégal par le Tribunal constitutionnel, de même qu’il poursuivra les maires (auxquels il incombe la responsabilité d’organiser les bureaux de vote) et sanctionnera les fonctionnaires qui collaboreront au déroulé du scrutin.

Dans ce climat particulièrement délétère, deux droits se disputent leur légitimité : le droit de la nation catalane à disposer d’elle-même, ce référendum permettant à la fois de trancher le débat interne que donner à l’indépendance sa légitimité démocratique ; face au droit de l’État à assurer sa souveraineté, puisque le référendum outrepasse la source de la légalité : la Constitution, laquelle fait de l’État le seul et unique plénipotentiaire de la souveraineté populaire.

Autrement dit, le gouvernement catalan s’estime légitime puisque le droit des peuples surpasse celui de l’État, ce que conteste le gouvernement espagnol en appuyant que la nation espagnole – à laquelle appartient les Catalans – s’incarne déjà dans l’État. Le conflit autour de la légalité du référendum n’est finalement qu’une lutte pour la reconnaissance de la Catalogne comme nation, laquelle dépend étroitement du rapport de force entre les nationalismes catalan et espagnol .

Que ce soit clair, d’après moi tout groupe qui pense former une communauté politique singulière et la dénomme comme « nation » en constitue une. Vous me rétorquerez probablement : « oui, mais moi et mes amis on est pas une nation pour autant !» Et vous auriez raison, dans la mesure où ce concept est monopolisé par un référentiel, alimenté de ressources matérielles, culturelles et symboliques, plus fort que vous du fait qu’il s’étend son hégémonie sociopolitique sur vos représentations de ce que peut être – ou non – une nation.

Malgré que la Catalogne soit suffisamment puissante pour prétendre à ce qualificatif de  «nation» que ce possibilité vous semble tout ce qu’il y a de plus crédible, et ce en fonction de vos propres références, elle ne parvient pas à s’imposer face à l’Espagne et à l’Union européenne. La Catalogne appartient donc à ce terrible entre-deux, faisant en sorte que son combat est suffisamment populaire pour recevoir une adhésion, mais qu’il se confronte à des légitimités mieux établies.

Mais qu’adviendra-t-il si, au soir du 1er octobre, le  «oui»  l’emporte par une large victoire ? Incontestablement, le gouvernement de Catalogne en deviendrait légitime pour lancer un processus de négociation qui l’amènerait vers l’indépendance. Sauf que la légitimité populaire est improductive si elle n’est couplée à un processus qui puisse désarmer les moyens de rétention de l’Espagne.

Parce que le champ politique catalan a choisi un chemin pacifique et démocratique vers l’indépendance, il est fort probable que ce processus n’use pas de violence (outre, peut-être, de violence symbolique). Sauf que l’Espagne du Parti Populaire (PP) –  qui n’a jamais totalement éculée son héritage franquiste et vit dans le souvenir  du terrorisme basque – risque de comprendre tous les gestes de la part des Catalans comme une atteinte à la souveraineté nationale.

Quatre scénarii s’offrent alors à la Catalogne:

  • le statu quo, qui ne risque que d’augmenter les frustrations catalanes et de les radicaliser plus il perdure
  • le conflit, qui peut conduire probablement à l’indépendance, mais à une date inconnue et pour un prix mirobolant pour la société catalane ;
  • la négociation, qui oblige à des compromis et donc peut remettre le projet d’indépendance en jeu pour quelques avancées ;
  • le dépassement, soit un abandon du projet d’indépendance pour s’efforcer de construire un autre modèle afin d’exister politiquement comme Catalogne.

Il existerait aussi le scénario idéal dans lequel la légitimité sortie des urnes convainct l’Espagne d’acter la rupture et de favoriser la transition la plus favorable à chacune des parties. Mais très sincèrement, ce n’est pas l’Espagne qui actuellement gouverne.

Résultats le 1er octobre pour affiner ces scénarii.