Peut-on critiquer Israël ?

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Pascal Boniface vient de faire paraître aux éditions Max Milo son dernier livre, intitulé : Antisémite, dans lequel il cherche à décortiquer les rouages amenant à l’opprobre publique : l’accusation d’antisémitisme qui viserait celles et ceux qui seraient trop critiques à l’égard d’Israël. N’ayant pas lu cet ouvrage, mon article ne saurait être une réponse au livre de Boniface. Tout juste, il reprend la question initiale posée par le directeur de l’IRIS : peut-on critiquer Israël sans être taxé d’antisémitisme ?

Quelle(s) critique(s) ?

Si l’on pourrait être tenté de répondre d’emblée « oui » en prétextant que la liberté d’expression et le pluralisme des opinions nous en donnent le droit, ce genre d’arguments confortent toutes autres paroles, toutes formes d’idéologies qui pourtant s’opposent à la cause palestinienne, mais plus encore au vivre-ensemble puisque discriminatoires, liberticides, haineuses. La liberté d’expression a pour limites la liberté des autres, leur intégrité physique et morale.

Puisque que toutes les critiques ne se valent pas, il faut donc ainsi distinguer plusieurs catégories critiques. Dans une tentative d’être suffisamment exhaustif, en voici cinq :

  1. Les critiques historiques interrogent les causes et les circonstances historiques qui ont œuvré à la création de l’État d’Israël.
  2. Les critiques juridiques reviennent sur la légitimité intrinsèque du mouvement sioniste et/ou de la communauté internationale à fonder/à reconnaître un État.
  3. Les critiques théologiques remettent en cause le rapport entre l’État d’Israël et le judaïsme. Notons toutefois que ces critiques prennent des angles différents selon la confession : les critiques chrétiennes et musulmans contestant la légitimité du peuple juif sur la Terre sainte puisque le judaïsme ne serait pas la religion «véritable» ; tandis que les critiques juives estiment que l’État moderne est soit une perversion laïque puisque dirigée selon une loi autre que la Torah, soit une ineptie puisque seul Dieu peut décider du retour en Terre promise.
  4. Les critiques politiques visent les politiques structurelles et/ou conjoncturelles de l’État hébreu. Parmi ces critiques, je distingue sept grandes sous-catégories :
    • Les critiques de gauche relèvent le capitalisme/libéralisme de l’État israélien.
    • Les critiques de droites critiquent les éléments de collectivisme hérités du sionisme.
    • Les critiques post-nationales indexent le nationalisme de la société israélienne.
    • Les critiques nationalistes (palestinienne et/ou minoritaires) établissent la primauté de la nation palestinienne sur la nation israélienne.
    • Les critiques anticolonialistes visent le colonialisme sous-jacent au projet sioniste.
    • Les critiques différentialistes mettent en exergue la «faiblesse identitaire» ou le «cosmopolitisme» d’Israël puisque sa société est binationale, sa démocratie permet l’expression des arabes israéliens, etc.
    • Les critiques antimondialistes indexent les solidarités effectives entre Israël et les communautés juives de diaspora.
  5. Les critiques philosophiques qui, à l’inverse des critiques théologiques, postulent de la religiosité excessive d’Israël puisque – de sa justification comme État des Juifs jusque dans ses symboles, dans son droit ou dans ses structures sociales et politiques – cet État a une dimension religieuse.

En soi, toutes ces critiques sont recevables car elles émanent d’une problématique, mais faut-il comprendre par quoi elles sont motivées et qui les tient.

Qui et pourquoi critique-t-on Israël ?

Dans un conflit excessivement clivant comme celui qui oppose Israël à la Palestine, on peut s’attendre à des critiques subjectives et partiales. Forcément, lorsque celles-ci sont tenues par des individus qui se déclarent membre d’une groupe aux accointances ou à l’antisémitisme déclaré, on arrive vite à la conclusion de cet article : toute critique d’Israël n’est pas nécessairement une bonne critique et certaines d’entre elles sont motivées par de l’antisémitisme, parfois assumé, parfois latent.

Mais qu’est-ce qu’une bonne critique ? Une bonne critique n’est pas utilement objective et impartiale, tout comme une mauvaise critique n’est pas nécessairement subjective et partiale. Non, une bonne critique d’Israël – ou cet article par ailleurs – est celle qui s’affère à discerner un problème en vue d’un dénouement qui ne lèse aucune des parties en présence. Autrement dit, une bonne critique participe à l’entendement. Pour ce faire, elle ne peut pas reposer sur des prédicats du mal et du bien, du juste et l’injuste, puisque ces mêmes prédicats opposent des réalités contestables et concurrentes. En d’autres termes, une critique qui affirme : «vous êtes le mal et je suis le bien», est totalement stérile et bien souvent contre-indiquée car elle exacerbe les tensions. Ces critiques – lorsqu’elles se concentrent sur Israël – sont généralement motivées par une cause, fusse-t-elle celle de la Palestine.

Parce que oui, bien souvent le soutien à la Palestine est bien souvent un prétexte à autre chose. Israël est devenue pour le point de cristallisation de toutes les luttes, incarnant selon les individus : l’Occident, la démocratie, le nationalisme, le militarisme, le colonialisme, l’oppression, la domination, la mondialisation, l’impérialisme, la religion, l’étranger, l’apartheid, etc. Et même en faisant d’Israël le bouc-émissaire de tous malheurs du monde puisque tous les substantifs cités précédemment connaissent leur point d’orgue dans des contextes qui, bien souvent, désintéressent totalement ceux mêmes qui critiquent Israël, je continue à croire que cette motivation n’est pas antisémite. Elle est à la congruence de plusieurs facteurs, dont la durée du conflit, la géopolitique de celui-ci, le nombre impressionnant d’acteurs qui y prennent part, la couverture médiatique intense, etc., mais ne reflète pas une haine – même infime – du juif.

De même, soutenir la Palestine n’a rien d’antisémite. L’antisémitisme dans la critique d’Israël réside lorsque sa motivation est de nier, de contredire ou de relativiser au peuple juif son droit d’être et de subsister en terre d’Israël. Je ne dis pas qu’une critique de la légitimité de l’État d’Israël soit antisémite, pas plus qu’une critique de son gouvernement, de la société israélienne, du sionisme dans la théorie ou dans la pratique. On peut même envisager des critiques de la religion juive, mais celle de l’intentionnalité du judaïsme qui est celle de l’existence d’un peuple récipiendaire de traditions dans le contexte de la terre d’Israël revient à nier son droit d’être juif.

Conclusion :

Le débat public en France – mais j’ai l’intuition qu’on peut généraliser ce propos à d’autres contextes – n’en est pas un. Il est une polémique, souvent entretenue entre deux visions du monde stéréotypées, souvent simplifiées à l’extrême pour faciliter le travail des médias, rendues irréconciliables pour les impératifs du spectacle. Dans ce contexte délétère, la critique d’Israël est souvent simple, simpliste et donc forcément blessant. J’en tiens ces raccourcis intellectuels qui comparent Israël à l’Allemagne nazi ou au régime d’apartheid en Afrique du Sud. En réponse à celle-ci, les figures publiques et les instances du judaïsme français – et c’est pareil au Québec, là où je réside – reproduisent les mêmes procédés en réduisant bien souvent les critiques justifiées à de l’antisémitisme.

Pourtant, ces critiques émanent parfois de Juifs, voire mieux : de Juifs israéliens qui ont servi sous les drapeaux. S’ils ne sont pas accusés de «haine de soi», l’insulte qui revient le plus souvent dans la bouche des soutiens déclarés du Likoud – voire autres partis classés à l’extrême-droite – est celle de «gauchisme». Car, voilà, autant certains instrumentalisent la cause palestinienne et stigmatisent Israël pour leur propre intérêt, autant d’autres font de la défense irraisonnée d’Israël celle de leur idéologie politique. C’est donc une bataille de partisans qui s’engage, aux dépends des Israéliens et des Palestiniens dont les sociétés pourraient être perfectibles si l’intelligence collective le souhaitait.

Où en est la gauche québécoise?

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Affiche électorale de Fred Rose, ancien député (fédéral) communiste élu au Québec 

Si l’on en croit les différents sondages, Québec solidaire (QS) – formation chevillée à gauche sur l’échiquier politique provincial – se porterait plutôt bien, affichant entre 12 à 14 % d’intentions de voix. Certes, pas de quoi obtenir le pouvoir aux prochaines élections à l’automne 2018, mais cette bonne santé sondagière laisse entrevoir la possibilité pour cette formation d’obtenir plus de député(e)s qu’à présent et, donc, peser sur les rapports de force. Mais réduire la gauche à QS serait, quelque part, laisser à cette formation souverainiste le monopole d’idéaux dont elle n’est pas l’unique dépositaire.

Petit tour d’horizon de la gauche québécoise.

Québec solidaire, héritier de la social-démocratie

Si vous êtes parmi les lecteurs et les lectrices assidu(e)s de Politisme, vous devez connaître ma thèse voulant que le clivage souverainisme/fédéralisme tend à s’amoindrir au profit d’un clivage plus classique : le clivage gauche/droite (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018).

Ce truchement opère une repositionnement des partis politiques : tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) s’agrippe au centre, le Parti québécois (PQ) glisse à droite et la Coalition avenir Québec (CAQ) s’assume de plus en plus comme le parti conservateur à l’échelon provincial.

Il existe donc un espace béant laissé à gauche de l’échiquier politique, guère menacé par les positions controversées de Jean-François Lisée quant aux questions identitaires et nationales et par le néolibéralisme assumé de Philippe Couillard en matière économique. Le succès actuel de QS tient donc plus de la désertion du PQ et du PLQ pour ce qui faisait la social-démocratie québécoise, plus que d’un renouvellement des idées de gauche ou d’une conviction nouvelle de l’électorat pour celles-ci.

D’ailleurs, QS – par sa fusion avec la très indépendantiste Option nationale (ON) – est de plus en plus l’héritier de cette ligne social-démocrate et souverainiste qu’était celle du PQ. Certes, il insiste sur d’autres enjeux comme la lutte contre le racisme systémique, la reconnaissance des LGBT+, l’émancipation des nations autochtones, la perspective écologiste, etc., mais ceux-ci préexistaient au sein du PQ.

Vers une gauche fédéraliste ?

La fusion avec ON aura peut-être pour conséquence d’additionner les efforts militants de ces deux formations, mais aussi – et surtout – de positionner encore plus nettement QS comme un parti souverainiste. Or, celles et ceux qui n’adhèrent pas en l’idée d’une indépendance du Québec mais qui se satisfaisaient de la modération de QS sur la question nationale avant la fusion,  reconsidéreront peut-être leur soutien.

Dans le champ politique québécois, il existe en effet un vide partisan : celui de la gauche fédéraliste. Ce vide s’explique pour des raisons historiques qui tiennent de la structuration du mouvement social au Québec, mais aussi pour des raisons idéologiques. En effet, la gauche québécoise n’est pas (ou à de rares exceptions, à l’instar de groupuscules qui gravitent à son extrême) internationaliste. Aussi, elle est circonspecte sur le principe de fédération, associé au nationalisme concurrent : le nationalisme canadien.

Il existe toutefois une exception : le Nouveau Parti Démocratique du Québec (NPDQ). Faisant un retour quelque peu timoré sur la scène provincial, le NPDQ n’avait pas présenté de candidats en 2014, ni aux (trop) nombreuses élections partielles depuis cette date. Il aura fallu attendre 2017 pour que le NPDQ présente Denis Blanchette à  Louis-Hébert. Le «grand» retour a toutefois été gâché, vu le score plus qu’anecdotique du candidat avec 1,35% des suffrages.

D’ailleurs, la course à la chefferie de cette formation ne semble pas créer d’enthousiasme, laissant donc les potentiels électeurs d’un parti de gauche fédéraliste sur leur faim. Il y a donc quelque chose qui grippe…

Quelle gauche au Québec ?

Peut-être ce qui grippe réside dans le manque patent de proposition de la gauche fédéraliste. Non pas qu’elle soit illégitime sur la scène provinciale, mais peut-être que son positionnement ne suffit plus pour faire la différence. Autrement dit, il faut trouver d’autres aspirations que mimer le Nouveau Parti Démocrate (NPD) fédéral en contexte québécois. Plus généralement, c’est ce défaut doctrinal qui fait en sorte que l’échiquier politique, malgré des décennies de social-démocratie latente, glisse de plus en plus à droite.

Pourtant, il existerait bien des pistes pour que la gauche québécoise se renouvelle. Comme toutes les gauches démocratiques, elle est confrontée à trois catégories d’enjeux : la première est «prolétarienne», c’est-à-dire les enjeux relatifs au sort des travailleur et travailleuses, et à la pérennité du modèle sociale ; la seconde est identitaire, focalisée sur le désir d’émancipation de la société en son ensemble et la reconnaissance de certaines de ses couches ; la troisième est idéologique, dans une redéfinition constante face aux évolutions environnementales et technologiques.

Si QS incarne parfaitement la deuxième catégorie d’enjeux, il tarde à développer une ligne idéologique pour les deux autres. On assiste davantage à une recontextualisation des propositions émises par le NPD ou par l’organisation Democratic Socialists of America (DSA) – galvanisée par sa proximité avec Bernie Sanders. Si QS aimerait se comparer à Syriza, à Podemos ou à la France Insoumise, son poids politique et son influence idéologique sont relativement faibles.

C’est justement que la gauche québécoise n’a pas besoin d’une identification partisane forte. En cela, il existe une nébuleuse d’organisations dans la société civile qui participent à faire vibrer les idéaux de gauche sans nécessairement qu’ils pénètrent le champ politique. Quoi que QS demeure réceptif, le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois – auréolé de sa capital symbolique du «printemps» québécois – n’est pas tant la traduction de leurs demandes dans le champ politique, mais davantage la modernisation de la social-démocratie vieillissante du PQ.

C’est justement dans cette mutation que se jouera l’avenir de la gauche québécoise. Un avenir prometteur, puisque Projet Montréal a su incarner à l’échelon municipal une forme de progressisme non doctrinal, mais délicat car – en toute logique – le PLQ cherchera à développer ce type de discours pour contrecarrer la CAQ.

Le «bon» et le «mauvais» nationalisme

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Lors de ses vœux pour souligner la nouvelle année, Emmanuel Macron déclarait :

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Cette phrase n’aurait rien d’ambiguë si le Président de la République française n’avait insisté précédemment sur la nation, sur sa grandeur et son besoin de cohésion. Autrement dit, si Emmanuel Macron n’avait pas lui-même affiché un certain degré de nationalisme.

Pourtant, en France, les nationalistes ce sont les autres : les eurosceptiques de gauche comme de droite, les autonomistes alsaciens, bretons et corses, ceux des pays étrangers qui menacent les intérêts français. Bref, ceux qui n’avalisent pas les institutions existantes ou qui les menacent directement.

Afin de distinguer le «bon» du «mauvais» nationalisme, Emmanuel Macron se déclare volontiers «patriote», tandis que ces prédécesseurs se préféraient «républicains». Si le recours au patriotisme en dit long sur la sémantique du macronisme, l’actuel locataire de L’Élysée s’inscrit bel et bien dans une longue tradition française où le nationalisme est un tabou entretenu.

Le « mauvais » nationalisme

Le «nationalisme, c’est la guerre». Dans ce discours prononcé en 1995, l’ancien Président de la République française traduisait ce qui apparaissait comme une évidence à l’époque : le nationalisme, universellement condamné pour ses crimes, mais également apaisé par la fin des guerres coloniales et la dislocation du Rideau de fer, était devenu caduc avec la construction des grands ensemble régionaux comme l’Union européenne. Le livre de Francis Fukuyama : La fin de l’histoire ou le dernier des hommes, qui annonçait la fin des idéologies comme moteurs de l’histoire et la victoire du libéralisme, était passé par là.

Les nationalismes violents en Irlande du Nord, au Pays Basque espagnol, en Corse, etc., étaient dès lors perçus comme des survivances d’un passé révolu, tandis que les extrême-droites ont été décrites comme autant de bégaiements d’une histoire qui ne devaient en aucun cas se répéter. Le nationalisme – qu’il soit l’oeuvre de minorités nationales ou de la majorité – est devenu synonyme d’exclusion dans la plupart des pays d’Europe occidentale.

Pourtant, le nationalisme y a survécu.

Le  nationalisme banal

Dans un livre devenu un classique, Michael Billig décrivait l’envahissement du quotidien des individus par un «nationalisme banal», c’est-à-dire un nationalisme qui s’impose dans la vie de tous les jours par les symboles comme les drapeaux aux frontons des édifices publics, les pièces de monnaie ou les hymnes qui résonnent durant les rencontres sportives.

Le nationalisme va également intégrer l’imaginaire des individus par le biais de l’éducation scolaire, les médias de masse, les arts et les sciences, la culture populaire, etc. Bref, autant de sources qui participent à produire et à diffuser un récit national dont l’objectivité est plus que relative.

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Deux décennies après le discours de François Mitterrand, si le mot «nation» n’est jamais devenu honteux, celui de «nationalisme» reste encore subversif. Comment l’amour de la patrie, la croyance en un destin manifeste de la nation ou la défense de son intégrité, peuvent-elles se dénommer ? Emmanuel Macron a opté : c’est du patriotisme.

La nation selon Emmanuel Macron

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D’après les mots du Président de la République, la nation française serait un collectif au caractère transcendantal, puisque somme des volontés individuelles qui s’y engagent et démultiplicateur de celles-ci formant alors la volonté générale.

Si cette définition républicaine de la nation est assez classique, elle prend toutefois une orientation collectiviste puisqu’elle postule que les individus sont débiteurs de la nation. Autrement dit, puisque la nation les protège ils contractent une dette envers qu’ils se doivent d’honorer par leur engagement. Inversement, une orientation autonomiste postule que le citoyen ou la citoyenne qui abandonne sa volonté propre dans la volonté générale obtient de la nation un crédit, laquelle s’efforcera de lui rendre en l’émancipant.

Historiquement, l’orientation collectiviste est davantage celle d’un nationalisme moniste, tandis que l’orientation autonomiste est celle d’un nationalisme pluraliste. Si le nationalisme moniste n’est pas l’apanage de la droite conservatrice puisqu’il persiste au sein d’une certaine gauche l’idée d’un universalisme nivelant, il est stupéfiant d’en lire les réminiscences sous la plume d’un Président qui se présente volontiers comme un européaniste convaincu, comme un progressiste au libéralisme assumé.

C’est là une contradiction qu’Emmanuel Macron va tenter de combler en recourant au «patriotisme»

Patriotisme vs. Républicanisme

Emmanuel Macron aurait très bien pu opposer l’idée d’un «nationalisme» des eurosceptiques à un «républicanisme» respectueux de l’idée d’une Europe des nations, et cela tout en conservant sa définition. Dans les représentations, la confusion entre l’idée de nation et celle de république est telle que nul n’aurait détecté les écarts théoriques.

Sauf que Macron a tenté de donner une nouvelle portée au «patriotisme» :

Être patriote, ce n’est pas la gauche qui s’est rétrécie sur ses utopies. Être patriote, ce n’est pas la droite qui se perd dans ses avanies et l’esprit de revanche. Être patriote, ce n’est pas le Front national, le repli et la haine qui conduira à la guerre civile. Être patriote, c’est vouloir une France forte, ouverte dans l’Europe et regardant le monde.

Emmanuel Macron, 1er avril 2017

Sauf que le patriotisme n’est pas l’apanage du centre qu’incarne Macron, mais bien de l’extrême-droite française. En effet, cette dernière ne se présente pas, elle-même, comme nationaliste puisque le terme est tabou. Elle est donc « patriote ».

Si Emmanuel Macron a échoué à imposer sa définition du patriotisme, elle en dit long sur le prégnance de son nationalisme. En effet, je concluais mon article sur le macronisme sur ces mots :

Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcendent comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc.

Dès lors, ces valeurs «positives» ne peuvent être ordinaires, mais doivent être spectaculaires, démonstratives, aussi vrai que le patriotisme peut l’être aux États-Unis d’Amérique. Macron reproduit alors la définition de la nation du libéral-conservatisme, sans pour autant endosser le reste de son discours. C’est pourquoi il oppose son patriotisme vertueux à un «mauvais» nationalisme.

Conclusion

Le «mauvais» nationalisme a un caractère polymorphe puisqu’il est celui des ennemis du nationalisme de la classe dominante. Si j’ai cité les nationalismes minoritaires, le nationalisme d’extrême-droite et les nationalismes étrangers, il manque de plus en plus à ce tableau ce que je dénomme l’«alternationalisme», c’est-à-dire des formes d’affirmation nationale qui ne tiennent pas nécessairement compte du nationalisme mais reprennent ses répertoires d’action (je développerai ce sujet dans ma série de podcasts : La fabrique du politique). Quoi qu’il en soit, l’opposition entre un «bon» et un «mauvais» nationalisme n’est nullement restreint au contexte français et me semble généralisé à la plupart des contextes européens.

Un front «tout sauf la CAQ» ?

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La bonne santé sondagière de la Coalition avenir Québec (CAQ) et son chef François Legault provoque de petites secousses politiques, que certains perçoivent déjà comme les signes annonciateurs d’une victoire future de cette formation aux élections générales de 2018.

Ces petites secousses sont provoquées par une front officieux dont le slogan pour être «tout sauf la CAQ». Un front qui réunit le  Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS), mais auquel il manque une composante déterminante : le Parti québécois (PQ).

Florilège :

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Pourtant, le PQ est loin d’être l’allié objectif de la CAQ ! Bien au contraire, il est son premier concurrent puisque Jean-François Lisée cherche à lui reprendre les classes moyennes péri-urbaines qui – par crainte de la mondialisation – votent massivement pour la formation de François Legault.

À vrai dire, cette désertion du front «tout sauf la CAQ» par le PQ est tactique. C’est d’ailleurs exactement la même tactique qu’empruntait jusqu’à peu le PLQ : minimiser le phénomène pour le décrédibiliser. Si le PLQ est revenu de cette stratégie puisqu’elle n’a pas su freiner l’engouement à l’égard de la CAQ, pourquoi le PQ embraie dans cette voie ? Peut-être parce qu’il n’a pas le choix… Rallier le front serait un aveu d’un échec car le PQ collaborerait – du moins tacitement – avec son rival de toujours : le PLQ, et avec sa gauche perdue : QS, mais surtout un aveu de faiblesse concédé à la CAQ.

L’absence remarquée et remarquable du PQ dans le front anti-CAQ m’amène à penser que le clivage gauche-droite s’accentue et se substitue de plus en plus au clivage souverainisme-fédéralisme. Le PQ a plus qu’amorcé sa mue conservatrice depuis la victoire de Jean-François Lisée : il n’est pas prêt à abandonner cette orientation en dépit de tout et surtout de sa mauvaise santé sondagière. Il se murmure que – plutôt que changer le fond, il va soigner la forme en recrutant la même agence de relations publiques qui a contribué à la bonne campagne de Valérie Plante.

Loin d’être anecdotique et quoi que le phénomène soit – pour l’heure – encore contenu, notons une forte de crispation de la campagne à quelques 300 jours du scrutin (ce qui est extrêmement long dans le temps politique). Les attaques ad hominem – créées ou en réponse à ce front – ne sont pas dans la tradition québécoise. Si le Québec ne connaît pas encore son moment populiste, l’ambiance délétère risque de le provoquer.

L’islamo-gauchisme

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Dessin de Riss

C’est un qualificatif qui revient souvent dans le débat public pour désigner celles et ceux qui, à gauche, auraient des accointances réelles ou supposées avec l’islam radical. Diagnostic d’une convergence supposée…

Une idéologie ?

Si vous n’avez pas encore visionné ma vidéo : L’idéologie, laquelle vous explique les subtilités de la chose en quelques minutes, c’est le moment de le faire.

Pour celles et ceux qui préfèrent la lecture, on peut définir une idéologie comme un ensemble de représentations et de pratiques œuvrant à décontester un concept dont s’en revendique un groupe dans et pour son action politique.

Il suffit de cette définition pour comprendre qu’on ne se réfère pas ici à une idéologie puisque nul ne se revendique de l’islamo-gauchisme. D’une part, parce que le «gauchisme» a une connotation péjorative à la fois à gauche, puisque Lénine le qualifiait de  «maladie infantile du communisme» dans son livre de référence, et à droite où il est un dénigrement ordinaire du camp opposé. D’autre part, parce que – même en faisant fi du qualificatif de «gauchisme» – l’adéquation entre l’islam et une gauche non-marxiste subodore l’adhésion à cette religion. Sauf que les personnes incriminées sont rarement, voire jamais, musulmanes.

L’insulte revient donc à suspecter le non-musulman d’être l’instrument d’une convergence des luttes entre l’islam et la gauche.

Une convergence des luttes plus que discutable

Admettre qu’il y ait convergence des luttes entre l’islam et la gauche revient à simplifier à l’extrême des réalités complexes, multiples, souvent contradictoires.

Pour la seule question de l’islam, les différentes obédiences sunnites et chiites sont rivales, voire franchement hostiles entre elles. S’il peut toutefois exister des convergences entre les unes et les autres, faut-il encore qu’elles réunissent autour d’un mot d’ordre différentes tendances, courants, institutions et personnalités, mais aussi des peuples, des langues et des cultures différents. Pour ce qui est de la gauche, je crains qu’elle connaissance encore plus de divisions que l’islam…

En réduisant le propos à un islam et une gauche flous et désincarnés, l’histoire regorge d’exemples où l’un et l’autre peuvent converger. Pourtant, il existe certains exemples qui désintéressent les pourfendeurs de l’islamo-gauchisme, à l’exemple d’Al Afghani inspiré par la philosophie des Lumières et qui s’opposait à l’impérialisme. De même, ces derniers relèvent en de trop rares occasions le contexte, comme celui qui fit que les Frères musulmans aient adopté certaines idées du socialisme dans les 1950/1960 en pleine guerre froide et alors que les guerres anticoloniales faisaient rage. Pas plus que ceux-ci ne reconnaissent des parallélismes avec ce qui pourrait être « islamo-droitisme ». Pourtant, avec la Révolution égyptienne de 2012, les Frères musulmans se sont dits nationalistes, attachés aux valeurs traditionnelles de l’islam et ont prôné une économie mixte d’inspiration capitaliste. En bref, ils ont viré conservateurs…

L’éternel complot

S’il n’existe pas une idéologie islamo-gauchiste et si la convergence des luttes entre un islam flou et une gauche toute aussi vaporeuse est très fortement relative, qui sont les islamo-gauchistes ?

À vrai dire, il existe surtout pour leurs critiques. Penser que la gauche aurait au pire des accointances pour l’islam radical, au mieux une passivité face à celui-ci, présente exactement le même écueil que de présenter la droite comme tolérante à l’endroit du christianisme fondamentaliste. Les obscurantismes ne sont ni de gauche ni de droite, ils veulent se substituer à la politique. Maintenant, que des politiques exploitent la religion à toutes fins utiles … c’est vieux comme la politique.

Puisqu’il ne s’agit pas de décrire une réalité, l’islamo-gauchisme d’aujourd’hui est comparable au judéo-bolchévisme d’hier. Je partage donc la lecture de Shlomo Sand, lequel écrivait :

Les juifs survivants et les bolchéviks, quasiment disparus, ont cessé de constituer une menace pour la position et l’identité des élites dominantes, mais l’état de crise permanent du capitalisme, et l’ébranlement de la culture nationale, consécutif à la mondialisation, ont incité à la quête fébrile de nouveaux coupables.

La menace se situe désormais du côté des immigrés musulmans et de leurs descendants, qui submergent la civilisation « judéo-chrétienne ». Et voyez comme cela est étonnant : de nouveaux incitateurs propagandistes les ont rejoints ! Tous ces gens de gauche qui ont exprimé une solidarité avec les nouveaux « misérables » ont fini par s’éprendre ouvertement des invités indésirables venus du sud.

Ces antipatriotes extrémistes trahissent une nouvelle fois la glorieuse tradition de la France dont ils préparent l’humiliante soumission « houellebecquienne ». L’appellation « islamo-gauchiste » a émergé parmi les intellectuels, avant de passer dans l’univers de la communication, pour, finalement, être récupérée par des politiciens empressés.

L’Obs – Le plus [08-06-2016]