Faire de la «politique autrement»

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Annoncée depuis plusieurs jours, une fronde tout ce qu’il y a de plus symbolique devrait amener une centaine de «marcheurs» (désignation des membres du parti d’Emmanuel Macron : La République En Marche, LREM) à démissionner bruyamment à la veille du congrès de leur parti.  Dans une tribune, ceux qui se surnomment les « 100 démocrates » espéraient :

(…) pouvoir s’engager derrière un homme, avec la promesse d’en finir avec la politique comme profession réglementée et tout faire pour que les citoyens soient mieux associés aux décisions qui les concernent.

Sauf que la «politique autrement» n’est jamais advenue. À en croire leurs propos, c’est plutôt une professionnalisation rampante, un marketing électoral agressif, une absence de démocratie interne, un culte de la personnalité quasi-sectaire et des violences partisanes qui décrivent le mieux le fonctionnement interne de la LREM. Ambiance.

On pourrait expliquer ces espoirs gâchés d’une manière cynique, soulignant la naïveté de ces honnête citoyens, mystifiés par des politiciens professionnels qui – comme des charlatans – leur ont vendu de la poudre de perlimpinpin. Mais cette assertion a une limite quantifiable : pourquoi certains y ont cru et d’autres non ?

Je pense en effet que ceux qui ont été fascinés par le personnage d’Emmanuel Macron avant de perdre la foi, ou les victimes de la manipulation médiatique, forment une minorité. Une minorité car les citoyens politisés sont bien moins irrationnels et bien plus raisonnés qu’on veut bien les présenter. Le vote tient du contrat. Et comme dans tous contrats, ceux qui votent pour une promesse acceptent le risque qu’elle ne soit pas tenue puisque la représentation politique n’est pas reliée à un mandat impératif.

Si l’explication cynique ne tient pas, c’est peut-être parce que ceux qui – s’engageant au-delà de cette expression privée qu’est le vote en soutenant publiquement l’objet de la promesse – acquièrent grâce à elle un certain capital symbolique. À l’épreuve de la réalité, ce même capital s’épuise et ils ressentent de la déception. Autrement dit, ceux qui désertent LREM au prétexte que la politique autrement n’ait pas fonctionné sont les responsables malheureux de cet échec.

Mais rassurons-les, la politique autrement n’aurait jamais pas su s’imposer tant que les marcheurs collent aux talons d’Emmanuel Macron.

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Explications.

Emmanuel Macron n’est pas le premier à plaider pour une autre manière de faire de la politique. Citons par exemple Ségolène Royal en 2007, avec son mouvement et sa démocratie participative. Ne-pas-faire-comme-tout-le-monde est d’ailleurs le titre d’une petite musique qui se joue à chaque campagne. Si l’on tend bien l’oreille, elle raisonne plus spécialement à un moment précis : lorsque le (la) candidat(e) s’aperçoit que ses rangs sont clairsemés.

La politique autrement devient alors le cri de ralliement pour s’adjoindre des forces vives, lesquelles ont besoin d’un fait légitimant pour migrer vers le (la) candidat(e) en question ou capitaliser sur une nouvelle légitimité puisqu’elles sont composés principalement d’outsiders sur le champ politique. Sauf que la politique autrement sonne faux à mesure que la campagne avance. Il suffit d’avoir un peu de succès, quelques transfuges de poids, et les pratiques habituelles du champ politique impriment immédiatement leur marque.

La politique autrement reste alors un slogan à destination des électeurs, un élément de langage pour les journalistes, un moyen de garder certains militants qui ne mouillerait pas la chemise s’il s’agissait juste de politique, mais pour le personnel politique, pour les élus, ça n’engage à rien. On revient donc aux bonnes vieilles pratiques dès que l’on obtient le pouvoir. La politique autrement, face à la professionnalisation du politique, aux institutions républicaines, à l’idéologie dominante, ce n’est qu’un répertoire d’action.

Outre cet argument, il y a aussi quelque chose qui coince théoriquement. Comme je l’ai écrit précédemment (Qu’est-ce que la macronisme ?), les idées … ce n’est pas le fort d’Emmanuel Macron. Surtout que l’idée d’une alternative aux pratiques politiques de la démocratie représentative est davantage l’apanage des idéologies qui la contestent. Vous ne voyez pas où je veux en venir ? Alors permettez-moi d’insister : comment peut-on gouverner en utilisant toutes les institutions de la Ve République – et plus spécifiquement les ordonnances  – et espérer « associer les citoyens à la décision » ?

Si le paradoxe est là, je suspecte toutefois qu’il existe une ambition véritable chez Emmanuel Macron pour faire de la politique autrement : celle qui consiste à substituer la décision démocratique à la gestion publique. C’est là le programme du managérialisme, auquel la plupart des marcheurs n’adhèrent pas. Alors, aucune inquiétude start-up nation followers !

Valse avec Tariq

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Pascal Boniface

C’est une polémique bien française qui en dit finalement long sur les dangers qui pèsent sur le raisonnement cartésien dans l’hexagone.

Mais puisqu’il faut parler de la polémique en tant que telle, résumons la à grands traits. Elle débute lorsque deux femmes déposent plainte contre Tariq Ramadan, l’accusant de viol. La polémique grossit d’autant plus que Charlie Hebdo – dans son rôle d’agitateur public – déchaîne la colère des partisans de l’islamologue, tandis que l’ex-Premier ministre Manuel Valls se fend d’un tweet :

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Et puis d’un autre, remettant son statut d’«intellectuel» en question :

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Après la dénonciation, Valls accuse des personnalités publiques de complicité avec Tariq Ramadan, dont Edwy Plenel (Médiapart).

Et puisque l’affaire Ramadan ne serait que la partie immergée de l’iceberg, l’ex-Premier ministre « accuse » plusieurs intellectuels de gauche de complaisance avec un islamisme viscéralement antisémite.

Parmi ces derniers, se retrouve Pascal Boniface :

Je considère, par exemple que ce qu’écrit l’universitaire Pascal Boniface depuis des années pose un vrai problème. J’ai d’ailleurs saisi les ministres des Affaires étrangères et des Armées qui financent l’Iris de ce sujet, même s’il ne parle pas au nom de l’Iris.

Marianne (10-11-2017)

Si j’ai toujours été dubitatif sur la qualité des travaux du directeur de l’IRIS et plus que mitigé sur la manière dont est menée la recherche dans cet institut, qu’une personnalité politique s’estime en droit de juger de la recevabilité d’écrits académiques au seul critère qu’ils ne lui conviennent pas en dit long sur la liberté académique.

Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Boniface, celui-ci ne s’est jamais dit détenteur de la Vérité et il s’est toujours plié aux règles du débat scientifique. Maintenant, Boniface n’est pas «neutre» non plus. C’est d’ailleurs le cas tous les scientifiques, puisqu’ils s’appuient sur une hypothèse de réalité qui impose en toutes occurrences un choix arbitraire (cf. un article précédent sur la neutralité en science politique).

S’il n’y a pas toujours du politique dans l’arbitraire et au risque de choquer certains moralistes, qu’un universitaire soit complaisant à l’endroit d’une idéologie – même discutable – ne donne aucun droit au politique de s’immiscer dans le débat scientifique. Aucun droit, car il n’existe rien de supérieur dans le débat scientifique que la science elle-même ! Dans ce même débat, les théories qui sont suspectées d’être mues par d’autres considérations que scientifiques sont rejetées, de même que sont falsifiées les théories qui montrent aucun gage de scientificité. Puisque la science se construit sur la critique raisonnée et raisonnable, non sur des cabales, cet exercice prend certes du temps. Un temps qui n’est pas celui de la polémique.

Nier la qualité d’intellectuel à Tariq Ramadan puisqu’il pèse sur lui des accusations, ou celle de Pascal Boniface puisqu’il serait complaisant à son endroit, c’est priver la science de son droit à la critique. Pire, c’est les situer dans conflit où, in fine, s’affrontent une morale contre une autre. Dans ce conflit, seule la puissance du vainqueur lui donne raison, et non la Raison elle-même. Et en disant cela, je suis complaisant envers rien, je me comporte en scientifique. Si les accusations contre Tariq Ramadan sont fondées, il ne relève plus de la science mais de la justice. C’est triste à dire, mais ce type de propos est de moins en moins accepté dans le débat public car n’y subsistent que des pro- et des anti- Untel, faisant le jeu du manichéisme des imbéciles.

Un État peut-il être neutre ?

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La question de la neutralité devient de plus en plus redondante dans le débat public. Elle s’est imposée en France l’été dernier avec la polémique sur le burkini. Après l’initiative populaire contre la construction des minarets de 2009, la Suisse va bientôt se la poser de nouveau puisqu’une initiative populaire visant à interdire la burqa a été déposée. Au Québec, c’est le controversé projet de loi 62 (ou Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État et visant notamment à encadrer les demandes d’accommodements pour un motif religieux dans certains organismes) qui interroge la neutralité par son intitulé même. Puisque la francophonie est décidée à vivre un psychodrame, il me fallait article sur ce sujet en espérant injecter un peu de raison dans cette folie collective.

Les lecteurs de Politisme se souviennent probablement d’un article précédent : Vers une science politique «neutre» ?, où j’interrogeai la partialité chez les politistes, politologues et différents experts appelés à intervenir dans le débat public. Le propos ici n’interrogera pas tant des acteurs de la politique en particulier pour débattre quant à l’entité censée la réguler, c’est-à-dire l’État.

Certes, il n’existe pas d’État sans les individus qui l’incarnent et, donc, qui créent, modifient ou annulent les règles existantes. Toutefois, il existe bel et bien un État au-delà de ces derniers puisqu’il génère des représentations et des pratiques auxquelles ils se conforment ou, inversement, s’opposent. L’État est donc à la fois un objet politique et un sujet politique. Cette duplicité est la raison pour laquelle la question de la neutralité crée bien souvent des incompréhensions.

Développons.

Comme objet politique, l’État est la raison pour laquelle s’affrontent différents groupes sociaux dans leur but de conquérir ou de garder le pouvoir. Ces groupes ne sont jamais neutres, puisque leur affrontement politique est corollaire à des tensions sociales qui s’expriment par différentes idéologies. Le groupe victorieux aura donc tendance à orienter l’État selon l’idéologie devenue alors dominante.

Si l’État n’est jamais neutre idéologiquement, la sécularisation croissante de la société fait-elle en sorte qu’il puisse l’être religieusement ?

Si vous avez visionné la vidéo consacrée à l’idéologie, vous savez d’ores et déjà que toute idéologie est un ensemble de concepts concourant à définir un concept décontesté. Parmi ces concepts, certaines interprétations sont d’origine ou d’influence religieuse. S’il existe peu de partis politiques dans la francophonie qui se réclament explicitement d’une religion, la religion a grandement participé à définir la politique dans ces pays. C’est le cas par exemple des contributions de Thomas D’Aquin ou de Francisco de Vitoria (pour ne citer qu’eux) au droit des gens , l’«ancêtre» du droit international.

Maintenant, reconnaître un biais religieux au sein d’une idéologie ne veut pas dire qu’elle soit religieuse pour autant. Si vous vous exclamez d’un « Oh mon Dieu ! » en lisant mes articles, ça ne fait pas de vous les promoteurs du monothéisme. Néanmoins, cette expression signifie que vous évoluez dans un contexte où le monothéisme est suffisamment dominant pour moduler votre langage. Il en va de même pour la politique où des religions sont intervenues dans les représentations et dans les pratiques ordinaires, sans que la religion y subside partout, en tout, pour tout. L’État n’est pas donc pas neutre, mais il peut le devenir.

Et ce constat de manque de neutralité de l’État est plutôt ancien. Sans aller trop loin dans la démonstration que nos polémiques contemporaines ne sont que la continuité de problèmes multiséculaires, c’est le libéralisme de John Locke qui, dans le contexte d’une Angleterre embrasée par les conflits de religions, déduit la nécessité d’un pluralisme des expressions religieuses au sein de l’État comme objet politique et, réciproquement, d’une sécularisation l’État comme sujet politique pour faciliter par tolérance de cette diversité de points de vue. Autrement dit, ce ne sont pas les expressions politiques qui doivent être neutres, mais bien le cadre dans lequel elles s’expriment.

C’est pourquoi, selon Locke, l’État n’a pas à réglementer les attitudes, les conduites, les pratiques ou les représentations religieuses. Malgré le principe, la tolérance qu’invoque Locke dépend in fine des acteurs qui incarnent l’État. Locke, lui-même, ne parlait de tolérance que pour les différentes confessions chrétiennes. Quant aux autres… Et bien… On pourrait objecter qu’une démocratie «neutre» au possible qu’est la France – car les fonctionnaires ont cette obligation en vertu du droit – y échappe partiellement. En effet, elle octroie comme jours fériés des fêtes catholiques. On me rétorquera probablement à cette assertion : «Oui, mais l’histoire !» L’histoire, c’est justement ce qui empêche l’État d’être un sujet politique pour en faire l’objet d’un héritage, d’une chasse-gardée de certains individus. Et puis à l’argument historique, il me plaît de répondre : autrefois, on fêtait l’anniversaire roi, et pourtant la République…

Si l’on croit en la neutralité de l’État, il faut donc le séculariser en neutralisant toute acceptation religieuse. La problématique avec cette assertion, c’est qu’elle est soit émise par des antireligieux caricaturaux, soit stigmatisée à l’extrême par leurs adversaires. À vrai dire, on pourrait très bien séculariser l’État sans nécessairement raser des églises, décrocher des croix, renommer les édifices ou les villages, etc.

Pour ce faire, il suffirait de réduire ce qui est l’ordre du patrimoine à ce qu’il est : des biens meubles et immeubles, acceptant que d’autres bien deviennent «patrimoniaux» sans qu’ils en dépendent expressément de l’État. Concernant le calendrier, il existe un système qui a fait ses preuves : celui des congés payés. Ainsi il suffirait de définir un nombre moyen de jours fériés religieux que l’individu prendrait à sa guise. Et si quelqu’un ne croit en rien et n’est sujet à aucune tradition, libre à lui d’écourter ses semaines ! Pareil pour dimanche, lequel pourrait devenir un jour hebdomadaire sans bloquer un jour en particulier.

Si des solutions existent, pourquoi rien n’est fait pour rendre l’État concrètement neutre ? Et bien, tout simplement car la neutralité de l’État n’arrange pas ceux qui  ont le pouvoir, ni même ceux qui souhaitent l’obtenir.

Il existe plusieurs explications à cela.

Premièrement, parce que la question de la neutralité est bien plus large que la seule neutralité religieuse. Elle questionne la neutralité sociale, idéologique, académique, etc. Tout ceci impliquerait une meilleure distribution des rôles et des positions, voire empêcherait la reproduction de la classe dominante ou l’accession au pouvoir d’une autre.

Deuxièmement, parce que la neutralité est davantage un faire-valoir qu’un véritable programme. Pas besoin de mener une enquête pour comprendre que ses promoteurs exigent que certaines populations soient plus neutres que les autres. C’est d’ailleurs étrange que les partisans les plus farouches de ladite «neutralité» épargnent toujours d’autres populations dont l’idéologie, la religion ou le mode de vie n’aurait pas à se conformer aux obligations de neutralité.

En guise de conclusion, une citation :

La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime.

Élie Wiesel

Les brèves – L’Hebdo #1

Au programme de cet hebdo : les élections en Allemagne et celles en France; le référendum au Kurdistan et celui en Catalogne ; la victoire Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD.

 

Élections fédérales en Allemagne

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À mon sens, ces élections sont un bon exemple quant au décalage de plus en plus croissant entre certains commentateurs du politique et la vie politique en tant que telle.  Il ne s’agit pas là du décalage entre desdites «élites» face à une «masse» insondable, mais bien celui des commentateurs face à leur objet: c’est-à-dire la politique. Ces journalistes, ces intellectuels, sont devenus des agents d’une industrie de divertissement et, à force de tronquer la réalité pour en servir les intérêts, ils s’aveuglent eux-mêmes.

La preuve en est que, selon eux, Angela Merkel devait gagner haut la main face à face à un Martin Schulz dont le SPD (Parti social-démocrate allemand) a été l’allié complaisant de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne) et dont le charisme ne faisait pas leur bagou. Certes, Angela Merkel a gagner, mais sa victoire est entachée de celle du parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) – devenu troisième force politique à l’échelon fédéral. À vrai dire, tous les petits partis ont bénéficié de l’échec conjoint de la CDU et du SPD.

La participation n’est pas vraiment la responsable de cette déroute, vu qu’elle a atteint un bon 76,2 % ; soit le meilleur score depuis les trois dernières éditions. Non, ces élections fédérales allemandes sentent la fin d’une époque, et avec elle vient cette peur qui a installé au Bundestag un nouveau joueur : populiste, europhobe, xénophobe. Il sonne le glas du début de la fin de l’ère dont Merkel était la parfaite incarnation.

 

Élections sénatoriales en France

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Les élections sénatoriales en France se déroulent au scrutin indirect ; c’est-à-dire que des collèges de grands électeurs – soit les édiles républicains – désignent qui parmi leurs petits copains va devenir sénateurs. Cette dimension aristocratique des institutions m’exaspère et c’est pour ça que je préfère ne pas rentrer dans des détails qui fleurent bon l’anachronisme et les ronds de chapeau.

Par contre, j’insiste sur le fait que les commentateurs, après avoir révérés Emmanuel Macron, avoir été subjugués par les happy few de La République En Marche (LREM) lors des législatives, minimisent l’échec de ce parti aux sénatoriales.

Pour faire vite puisque c’est une brève, certains sénateurs du PS (Parti socialiste) ou LR (Les Républicains) avaient d’ores et déjà rejoint LREM avant les élections. Le groupe comptait 29 sénateurs. Après ces élections, il n’en compte plus que 28. Autrement dit, il n’y a pas de casse, mais il n’y a pas de gain. Pis encore, le « renouvellement de la classe politique » promis par Macron s’arrête aux marches du Palais du Luxembourg. Le problème de tout marketing, c’est qu’il faut un jour livrer le produit.

 

Référendum au Kurdistan

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J’invite à la prudence celles et à ceux qui, comparant à peu près tout et surtout n’importe quoi, font déjà un parallèle entre la Catalogne et le Kurdistan.  Si la coïncidence des calendriers n’est pas une preuve recevable, pas plus que votre horoscope est un motif d’excuse pour rester au lit le lundi matin, il suffit de comprendre pourquoi le Kurdistan déclenche maintenant son référendum afin comprendre que certaines comparaisons n’ont pas lieu d’être.

En effet, le Kurdistan irakien est dans une situation rêvée pour déclarer son indépendance puisque la Turquie est fortement délégitimée aux yeux de l’occident à cause du régime établi par Erdogan, parce l’Irak ne parvient à se remettre de sa guerre civile et, surtout, parce que la lutte héroïque des différentes milices kurdes contre Daesh attire sur elles une sympathie internationale. Autrement dit, les Kurdes espèrent que leur alliance militaire et stratégique avec les occidentaux se concrétise par la reconnaissance de leur indépendance.

Outre la situation géopolitique positive, le référendum intervient dans contexte local qui est, lui, particulièrement délétère. Il se joue à Erbil le maintien au pouvoir du Président Massoud Barzani, accusé de despotisme dans la mesure où son mandat s’est officiellement terminé le 19 août et que ce dernier l’a prolongé aux marges de légalité. De plus, le bilan de Barzani n’est pas bon car on lui reproche d’avoir failli sur la question de Kirkouk (ville revendiquée par les kurdes, dont les ressources pétrolifères importantes assureraient une viabilité économique au Kurdistan irakien). Bref, il obtiendrait une légitimité renouvelée pour avoir été le premier à créer l’État kurde moderne.

 

Violences durant le référendum en Catalogne

Pour reprendre la comparaison, si les Catalans ont souffert du franquisme et souffrent encore de l’hégémonie culturelle castillane, ils n’ont jamais été des citoyens de seconde zone ; ils n’ont pas subi un génocide à l’arme chimique ; ils n’ont pas pour voisins des pays ou des groupes terroristes hostiles ; et le conflit avec l’Espagne – malgré ces tensions – a largement été contenu dans l’arène politique.

Sauf que la situation s’est dégradée dimanche, car elle a débordé en-dehors du cadre politique. Et puisque la politique concède sa défaite dès qu’elle use du pouvoir de police, elle a échoué aux yeux de tous. En l’absence de politique, il reste plus que les moralistes de tous bords, lesquels la réduisent utilement dans cette dichotomie abominable qui oppose l’ami et l’ennemi.

Je pense que l’on peut être ami de la Catalogne et favorable à son indépendance, tout en faisant remarquer – comme j’ai pu le faire dans l’article Troubles en Catalogne – que le procédé engagé relève d’une stratégie politique qui accroît opiniâtrement les tensions. Si je suis d’avis qu’il n’existe parfois pas d’autres choix que le conflit, les belligérants ont toujours le choix des armes. Celle qu’a brandi Barcelone est irresponsable, celle qu’a utilisé Madrid est abjecte pour avoir causé 90 blessés.

À mon humble avis, il serait sage qu’une médiation départage les uns et les autres. Une médiation qui serait, d’ailleurs, plus profitable à l’Espagne qu’à la Catalogne. S’il ne fait plus aucun doute que cette dernière a gagné la bataille de l’opinion, l’Espagne aurait tout à perdre que le conflit dégénère.

 

Victoire de Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD

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Pour avoir écrit un article : Le débat du NPD (Nouveau Parti-Démocrate) lors de la course au leadership et avoir couvert sur Twitter les différentes polémiques qui ont émaillé la campagne, il me fallait souligner la victoire de Jagmeet Singh.

Comme le titrait très justement The Guardian, il est le premier homme politique non-blanc à devenir le leader d’un parti canadien et – derechef – le premier sikh. Mais Singh est plus qu’un turban, une barbe et un kirpan, c’est un stratège qui a parfaitement compris comment gagner l’électorat néo-démocrate.

Le NPD est divisé entre le centrisme timide de Thomas Muclair et une orientation plus à gauche, inspirée des luttes des communautés culturelles, des ersatz du mouvement Occupy et des différentes grèves étudiantes. Singh a réalisé la synthèse entre ces deux polarités, tout en cherchant à les consolider en recourant à mémoire de Jack Layton, devenu une véritable figure totémique.

Le victoire de Singh va redistribuer les cartes au sein du parti, et plus encore dans sa composante québécoise qui semble ne pas avoir digérée la victoire du nouveau leader.

Qu’est-ce que le macronisme ?

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Do you speak English? Great, this article has been translated : Macronism:The ideology of Emmanuel Macron!

Avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, j’avais écrit quelque chose comme suit :

Après le coq, la France se dote d’un nouvel emblème : la girouette.

Puis, je supprimais immédiatement ce gazouillis quelque peu véhément, et peut-être trop partisan. Depuis, j’ai tenté d’analyser en toute objectivité quelle peut être l’idéologie qui s’est imposée sous le label du «macronisme».  Et c’est donc avec toute la scientificité possible que je dois en arriver à la conclusion suivant en forme de confession : mon tweet n’était pas justifié.

Pour expliquer mon propos, faut-il expliquer l’architecture conceptuelle du macronisme.

Inspiré par les travaux de Michael Freeden, je définis une idéologie politique comme un ensemble de concepts qui se configurent autour d’une ou plusieurs notion(s) centrale(s) qu’un groupe qui, s’en revendiquant dans et pour son orientation politique, cherche à la décontester ; c’est-à-dire à la soustraire du conflit interprétatif.

Par cette définition, tout porte à croire que le macronisme est une idéologie «particulière», aussi originale soit-elle qu’Emmanuel Macron est un être singulier. À vrai dire, pas tellement… Je pense que ceux qui ont vu en Emmanuel Macron le représentant d’un libéralisme rawlsien ou, inversement, d’un césarisme technocratique, détiennent chacun une partie de la vérité. Plus précisément, je pense que le macronisme est  la dénomination politique de l’idéologie managériale (ou managérialisme).

L’idéologie managériale que je décris dans ces lignes ne tient pas d’une approche de la gestion en particulier, mais plutôt d’une idéation selon laquelle la gestion constitue un phénomène substituable à toutes autres formes de modes décisionnels, voire de certaines interactions humaines. Parmi celles-ci, elle estime pouvoir outrepasser les déterminismes ou – inversement – les passions politiques qui faussent la « bonne » décision publique. L’idéologie managériale se caractérise par plusieurs concepts dont l’efficacité de la décision.

Cette perspective s’observe dans la faiblesse conceptuelle apparente du macronisme. Si je ne doute pas un seul instant que des individus se disent «macronistes» comme certains se disent «gaullistes», il faut toutefois souligner sur le plan idéologique que les «macronistes» traduisent que faiblement leur allégeance en termes politiques par rapport aux gaullistes. Le problème n’est pas le charisme de l’homme ou de la femme qui habite l’idéologie : toute idéologie – même celles qui se concentrent sur un référent individué – adjoint automatiquement d’autres concepts pour préciser la ou les notion(s) centrale(s). Ceci forme le « noyau conceptuel », lequel est au cœur de toute idéologie.

Celui du gaullisme, par exemple, renvoie certes à la figure tutélaire du Général, mais le qualifie politiquement comme nationaliste, conservateur, progressiste, républicain, césariste, collectiviste, etc. Chacun de ces concepts sont, eux-mêmes, précisés par d’autres concepts et pratiques qui permettent de les isoler dans un agrégat complexe de représentations. Que disent les macronistes ? Emmanuel Macron serait cosmopolite, pro-européen, progressiste, libéral, alternatif (ni gauche-ni droite) et … c’est à peu près tout.

Outre le manque d’exhaustivité, le problème reste que ces concepts sont définis de manière parcellaire. Son cosmopolitisme n’est pas vraiment rattaché à un post-nationalisme. Son européanisme n’invoque que rarement le projet fédéraliste. Son progressisme n’est que sociétale, et encore avec des limites concernant la gestation pour autrui et la reconnaissance des minorités. Son libéralisme est limité à la sphère économique, ne développant pas une critique libérale des institutions républicaines. À ce titre, l’alternance politique a promu les mêmes élites sociales et conserve un clivage gauche/droite qui – certes, fortement équilibré à son centre – produit des effets similaires.

Il y a donc un décalage problématique entre les représentations du macronisme et son existence politique. Ce décalage s’explique par un phénomène somme toute commun aux idéologies particulières : l’onguent idéologique. Il consiste à élargir le groupe porteur de l’idéologie en habillant – littéralement – celle-ci de concepts périphériques. À titre d’exemple, Nicolas Sarkozy avant l’élection de 2007 était un libéral de droite «à la française», c’est-à-dire un libéralisme économique et sociétale contrebalancé par un républicanisme aux institutions fortes. Pour élargir sa base, il a pris un concept périphérique du républicanisme de droite : le césarisme et tout ce qu’il véhicule (un État centralisé, fort et moniste) afin de travestir son image et emprunter un registre concurrent au Front national (FN). Ce travestissement faisait-il de Nicolas Sarkozy un républicain autoritaire ? Pas plus que l’onguent idéologique de François Mitterrand faisait de lui un communiste…

Le cosmétique en moins, c’est bel et bien l’idéologie managériale qui transparaît dans les interventions de Macron. Prenons l’exemple controverser des ordonnances pour réformer le code du travail. Alors candidat, Emmanuel Macron déclarait dans un discours que ce mode d’action permet «d’accélérer le débat». Face à la polémique, il précisait dans un second temps  ne vouloir utiliser les ordonnances que pour les réformes fondamentales, comme le droit du travail : «Je souhaite introduire dès l’été un projet de loi d’habilitation pour simplifier le droit du travail et décentraliser la négociation. Il s’agit de donner plus de place à l’accord majoritaire d’entreprise ou de branche, d’une part, d’encadrer les décisions des prud’hommes d’autres part. Le tout par ordonnances, pour procéder de manière rapide et efficace» (citations extraites de l’article publié sur RTL). Il suffit de relier les termes du propos : «simplifier», «décentraliser», «efficace» avec l’intention de réduire et d’accélérer le débat contre les passions politiques, pour comprendre que le propos relève de l’idéologie gestionnaire. Bien sur, il tente d’appliquer un onguent idéologique en tentant de convaincre qu’il s’agisse d’une «révolution», de «progrès» ou autre.

Mais si le propos est public, discernable malgré le vernis, les électeurs de La République En Marche (LREM) auraient-ils été abusés ? Les médias confondus ? Les théoriciens trompés ? Aucunement… Ils espèrent de Macron un renouvellement de la classe politique dans une certaine continuité, qu’il accélère la fin de la politique politicienne et ses éternelles divisions partisanes, et ils se définissent «libéraux» – au plus large du sens – un peu comme lui. Si les premiers ont cautionné le macronisme, les deuxièmes l’ont promu et les troisièmes en ont espéré quelque chose. L’erreur a été commise par ceux qui, aujourd’hui, relèvent que l’enfant prodige a trahis ses lectures une fois au pouvoir. Ne leur en déplaise, mais une idéologie n’est pas un pedigree intellectuel. Ce sont des représentations et des pratiques. Et celles qui relèvent du macronisme reflètent plus la théorie managériale enseignée des écoles de commerces juqu’à l’École nationale d’administration (ENA), et les préoccupations du management pratiquées un peu partout que les espoirs déçus de quelques théoriciens aux conclusions hautement normatives.

Macron n’est donc pas une girouette, pas plus qu’il est un simple phénomène de communication. Le macronisme est la doctrine d’une frange des élites françaises qui se désespèrent de la politique, tout en retenant persuadée qu’il existe des valeurs «positives» qui la transcende comme la construction européenne, le progrès social, l’union nationale, etc. Mais ces croyances restent accessoires en comparaison de la perspective d’une «bonne» gestion publique vue comme salvatrice, laquelle prône l’utilité et l’efficacité dans la décision.