Le moment populiste

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Image de l’événement de Québec Solidaire, appelant à la démission de Gaétan Barrette

Si la campagne électorale est belle et bien lancée avec son lot d’investitures, de grands et de petits coups politiques, le scrutin d’octobre semble encore bien éloigné des préoccupations des Québécoises et des Québécois. Et puis, comme tous les commentateurs répètent que le débat portera sur l’économie, l’enthousiasme pour celui-ci est quelque peu … timoré.

En effet,  ce sont de profondes questions de société qui ont harangué les foules lors des deux derniers scrutins : la Charte des valeurs québécoises en 2014,  le Printemps érable en 2012. Puisque le taux de chômage est bas, les impôts demeurent faibles, reste cette question en suspens : faut-il que l’État se désengage des services publics, ou inversement ?

À cette question, le Parti libéral du Québec (PLQ) semble vouloir s’inspirer de l’ordo-libéralisme ; c’est-à-dire déployer des politiques interventionnistes afin de garantir la libre-concurrence sur le marché intérieur et à préserver l’intérêt local sur le marché extérieur. Par cette doctrine, les services publics sont réduits a minima.

Inversement, le Parti québécois (PQ) souhaite un « État fort », prônant un nationalisme économique qui cherche à sanctuariser le marché intérieur et à conquérir des marchés extérieurs. Il en retourne un souci de maintenir le modèle de l’État-providence qui profite aux seul-e-s Québécoises et Québécois.

Québec solidaire (QS) s’inscrit également dans la perspective développée par le PQ, mais cette formation diverge toutefois dans les moyens comme dans les finalités. En effet, QS ambitionne la création d’un État social qui passerait par une collectivisation des biens publics et une généralisation de l’offre de service public (en d’autres termes, la gratuité).

Quant à la Coalition avenir Québec (CAQ), elle adopte une doctrine inspirée du néoconservatisme car, d’une part, il y a cette volonté de réduire l’imposition des particuliers et des entreprises  et, d’autre part, l’ambition de créer des services publics compétents. Face à cette contradiction évidente, la CAQ propose de réduire à peau de chagrin la bureaucratie pour réinvestir l’argent dans les charges utiles aux missions de service public. Sauf que la CAQ souhaite aussi faire des investissements… Mais cette fois, pour les financer, elle convoque des revenus d’un deus ex-machina : la croissance économique, laquelle aurait forcément le vent en poupe dans ce Québec gagnant dirigé par François Legault.

Nous y voilà….

En soi, les propositions de la CAQ sont bien plus libérales, bien plus à droite, que celles du PLQ puisque la Coalition propose une casse en règle des services publics, leur libéralisation et des investissements supportés par le secteur privé. Sauf que les choses ne sont jamais présentées de la sorte…   Aussi, et dès qu’une question cherche à détailler les mesures de la CAQ selon la doctrine économique, la Coalition avance sa carotte : 1000$ en moins d’impôt ! Et puisque c’est Noël avant l’heure, François Legault offre immédiatement une boule à neige qui – à la manière de ces villes miniatures mises sous un dôme de verre que l’on agite dans les magasins de souvenir – présente un Québec parfait, un Québec de toujours, sans que rien d’extérieur ne puisse l’altérer. Mais lorsque certains ne se contemplent pas dans ce tableau idyllique, la CAQ leur rétorque immédiatement : nous sommes le peuple.

Mais quel peuple ? Ce qui est intriguant dans le populisme de la CAQ, c’est qu’il n’est pas anti-élitaire. Au contraire, il a une vision très hiérarchisée de la société où les élites – pourvu qu’elles soient méritantes – dominent « naturellement » les autres. Non, son populisme est davantage celui qui oppose la périphérie au centre. Autrement dit, Québec, les régions et les banlieues face à la mégalopole : Montréal. Je ne le qualifierai donc pas de xénophobe ou de raciste, bien qu’il entretienne un nationalisme conservateur qui accentue la différence ethnoculturelle, mais ne l’exacerbe qu’utilement.

Le populisme anti-élitaire est davantage utilisé dans cette campagne par QS. Tout comme la CAQ, QS est mal à l’aise lorsqu’il s’agit de présenter son programme économique. Non qu’il veuille se présenter moins à gauche qu’il n’est, mais ses militants se sont peut-être rendus compte que, instruire la population à l’économie sociale, est chose de compliqué durant une campagne. Et puisque ce parti s’imagine comme l’équivalent québécois du Democratic Socialists of America (DSA) de Bernie Sanders ou de la France Insoumise (FI) de Jean-Luc Mélenchon, il s’emploie de plus en plus à opposer les élites à la masse, dans un « dégagisme » inspiré par l’une et l’autre de ces formations.  Dès lors, le site DehorsBarette.com (redirigeant vers l’événement Facebook, lequel invite à une manifestation pour réclamer la démission du ministre de la santé) est en plein cette ligne dégagiste

En comparaison avec d’autres contextes électoraux, ce moment populiste n’est pas prêt à perdre de la vitesse. Bien au contraire, tous les signaux concordent pour qu’il s’accélère, tant dans les échanges qu’en intensité.  Si certains partis pourraient être tentés par une dénonciation de la démagogie, mais il faudrait que la raison ait du cœur là où, justement, le coeur a ses raisons. C’est donc une lutte compliquée et douloureuse qui s’annonce, à moins que ce moment populiste ne fut qu’évanescence.

Où en est la gauche québécoise?

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Affiche électorale de Fred Rose, ancien député (fédéral) communiste élu au Québec 

Si l’on en croit les différents sondages, Québec solidaire (QS) – formation chevillée à gauche sur l’échiquier politique provincial – se porterait plutôt bien, affichant entre 12 à 14 % d’intentions de voix. Certes, pas de quoi obtenir le pouvoir aux prochaines élections à l’automne 2018, mais cette bonne santé sondagière laisse entrevoir la possibilité pour cette formation d’obtenir plus de député(e)s qu’à présent et, donc, peser sur les rapports de force. Mais réduire la gauche à QS serait, quelque part, laisser à cette formation souverainiste le monopole d’idéaux dont elle n’est pas l’unique dépositaire.

Petit tour d’horizon de la gauche québécoise.

Québec solidaire, héritier de la social-démocratie

Si vous êtes parmi les lecteurs et les lectrices assidu(e)s de Politisme, vous devez connaître ma thèse voulant que le clivage souverainisme/fédéralisme tend à s’amoindrir au profit d’un clivage plus classique : le clivage gauche/droite (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018).

Ce truchement opère une repositionnement des partis politiques : tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) s’agrippe au centre, le Parti québécois (PQ) glisse à droite et la Coalition avenir Québec (CAQ) s’assume de plus en plus comme le parti conservateur à l’échelon provincial.

Il existe donc un espace béant laissé à gauche de l’échiquier politique, guère menacé par les positions controversées de Jean-François Lisée quant aux questions identitaires et nationales et par le néolibéralisme assumé de Philippe Couillard en matière économique. Le succès actuel de QS tient donc plus de la désertion du PQ et du PLQ pour ce qui faisait la social-démocratie québécoise, plus que d’un renouvellement des idées de gauche ou d’une conviction nouvelle de l’électorat pour celles-ci.

D’ailleurs, QS – par sa fusion avec la très indépendantiste Option nationale (ON) – est de plus en plus l’héritier de cette ligne social-démocrate et souverainiste qu’était celle du PQ. Certes, il insiste sur d’autres enjeux comme la lutte contre le racisme systémique, la reconnaissance des LGBT+, l’émancipation des nations autochtones, la perspective écologiste, etc., mais ceux-ci préexistaient au sein du PQ.

Vers une gauche fédéraliste ?

La fusion avec ON aura peut-être pour conséquence d’additionner les efforts militants de ces deux formations, mais aussi – et surtout – de positionner encore plus nettement QS comme un parti souverainiste. Or, celles et ceux qui n’adhèrent pas en l’idée d’une indépendance du Québec mais qui se satisfaisaient de la modération de QS sur la question nationale avant la fusion,  reconsidéreront peut-être leur soutien.

Dans le champ politique québécois, il existe en effet un vide partisan : celui de la gauche fédéraliste. Ce vide s’explique pour des raisons historiques qui tiennent de la structuration du mouvement social au Québec, mais aussi pour des raisons idéologiques. En effet, la gauche québécoise n’est pas (ou à de rares exceptions, à l’instar de groupuscules qui gravitent à son extrême) internationaliste. Aussi, elle est circonspecte sur le principe de fédération, associé au nationalisme concurrent : le nationalisme canadien.

Il existe toutefois une exception : le Nouveau Parti Démocratique du Québec (NPDQ). Faisant un retour quelque peu timoré sur la scène provincial, le NPDQ n’avait pas présenté de candidats en 2014, ni aux (trop) nombreuses élections partielles depuis cette date. Il aura fallu attendre 2017 pour que le NPDQ présente Denis Blanchette à  Louis-Hébert. Le «grand» retour a toutefois été gâché, vu le score plus qu’anecdotique du candidat avec 1,35% des suffrages.

D’ailleurs, la course à la chefferie de cette formation ne semble pas créer d’enthousiasme, laissant donc les potentiels électeurs d’un parti de gauche fédéraliste sur leur faim. Il y a donc quelque chose qui grippe…

Quelle gauche au Québec ?

Peut-être ce qui grippe réside dans le manque patent de proposition de la gauche fédéraliste. Non pas qu’elle soit illégitime sur la scène provinciale, mais peut-être que son positionnement ne suffit plus pour faire la différence. Autrement dit, il faut trouver d’autres aspirations que mimer le Nouveau Parti Démocrate (NPD) fédéral en contexte québécois. Plus généralement, c’est ce défaut doctrinal qui fait en sorte que l’échiquier politique, malgré des décennies de social-démocratie latente, glisse de plus en plus à droite.

Pourtant, il existerait bien des pistes pour que la gauche québécoise se renouvelle. Comme toutes les gauches démocratiques, elle est confrontée à trois catégories d’enjeux : la première est «prolétarienne», c’est-à-dire les enjeux relatifs au sort des travailleur et travailleuses, et à la pérennité du modèle sociale ; la seconde est identitaire, focalisée sur le désir d’émancipation de la société en son ensemble et la reconnaissance de certaines de ses couches ; la troisième est idéologique, dans une redéfinition constante face aux évolutions environnementales et technologiques.

Si QS incarne parfaitement la deuxième catégorie d’enjeux, il tarde à développer une ligne idéologique pour les deux autres. On assiste davantage à une recontextualisation des propositions émises par le NPD ou par l’organisation Democratic Socialists of America (DSA) – galvanisée par sa proximité avec Bernie Sanders. Si QS aimerait se comparer à Syriza, à Podemos ou à la France Insoumise, son poids politique et son influence idéologique sont relativement faibles.

C’est justement que la gauche québécoise n’a pas besoin d’une identification partisane forte. En cela, il existe une nébuleuse d’organisations dans la société civile qui participent à faire vibrer les idéaux de gauche sans nécessairement qu’ils pénètrent le champ politique. Quoi que QS demeure réceptif, le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois – auréolé de sa capital symbolique du «printemps» québécois – n’est pas tant la traduction de leurs demandes dans le champ politique, mais davantage la modernisation de la social-démocratie vieillissante du PQ.

C’est justement dans cette mutation que se jouera l’avenir de la gauche québécoise. Un avenir prometteur, puisque Projet Montréal a su incarner à l’échelon municipal une forme de progressisme non doctrinal, mais délicat car – en toute logique – le PLQ cherchera à développer ce type de discours pour contrecarrer la CAQ.

La fin des universités d’été

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La politique est rythmée par des rites, parsemée de symboles. Les analystes – et au premier rang desquels figure votre serviteur – ont tendance à suspecter quelque chose lorsque les rites dérapent et que les symboles ordinairement associés à ceux-ci s’évadent.

Parmi ces rites, la « rentrée » politique donne lieu à une série d’événements, dont les fameuses « universités d’été » qui annoncent, voire célèbrent, un nouveau cycle politique.

Pourtant, voici deux ans de suite que le Parti socialiste (PS) trouve une excuse pour éviter de les organiser. L’an dernier, des « raisons de sécurité » avaient été invoquées. Cette année, les caisses seraient vides… Du côté de la droite, Les Républicains (LR) et le Front National (FN) abandonneraient également ce format. Manque de moyens et divisions insurmontables, dit-on ici et là.

Allant comme toujours vite en conclusions, des commentateurs annoncent déjà  la fin des universités d’été. À les lire, ce genre de rendez-vous serait suranné, devenu bien peu convainquant face aux partis « non-traditionnels » qui, à l’aide du grand machinbiduling (ou l’usage de mot en anglais pour signifier la différence, l’efficacité, l’innovation et autre, tout ça dans la continuité du Marché), feraient mieux. Probablement, si La République En Marche (LREM) se serait prêtée au jeu, ses chiens de garde auraient aboyé différemment.

En dépit de leur désintérêt partisan et/ou de leur réduction intellectuelle, la non-traditionnelle France Insoumise (FI) organisera sa première grand-messe. Et quid de Podemos en Espagne pourtant jugée « originale » par ces mêmes annonciateurs de la fin de la politique et de la mort de la gauche, qui s’astreint chaque année à l’exercice ?

Bref, la « disparition » des universités ne tient pas à la contingence ou à une manière de faire de la politique passée de mode. Elle est stratégique. Au PS, les cadres du parti cherchent à se débarrasser de ce qui reste de l’aile gauche qui a encore de l’influence, surtout dans ces rendez-vous partisans encore fortement chargés symboliques. Pour LR, les ténors souhaitent ne pas entretenir le débat alors qu’un groupe parlementaire dissident – insistons – n’attend que ça.

Enfin, que les uns et les autres se rassurent : le Mouvements des entreprises de France (MEDEF) tiendra son université d’été