Québec solidaire à gauche, le Parti québécois à droite ?

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À défaut de se parler, Gabriel Nadeau-Dubois – co-porte-parole de Québec solidaire (QS) – et Jean-François Lisée – chef du Parti québécois (PQ) – se répondent indirectement. Plus exactement, l’un et l’autre s’emploient à se positionner dans le clivage gauche/droite, longtemps délaissé par le débat public au profit du clivage souverainisme/fédéralisme.

Sur l’extrême-droite :

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 Sur l’immigration :

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Sur les signes religieux :

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Le positionnement de Nadeau-Dubois n’est pas nécessairement plus à gauche, mais celui de Lisée glisse toujours un peu plus à droite. En effet, on retrouve dans les gazouillis ci-dessus les argumentaires habituels des formations conservatrices : la montée des extrêmes est la conséquence du tabou entretenu par le pouvoir quant à l’immigration et la laïcité ; l’immigration illégale est provoquée par la responsabilité d’une puissance tierce (l’Allemagne, pour les droites européennes ; le fédéral, pour la droite québécoise) ; comme le voile intégral est interdit ailleurs, raison de plus de l’interdire ici, etc.

Outre les «débats de société» qui invitent chacun à préciser son positionnement auprès d’un large public, les deux leaders paraissent préoccupés par la réception de celui-ci auprès de leurs partisans. En témoignes ces tentatives timides de réanimer des sujets appartenant à la chasse-gardée de leur formation respective.

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Qu’un parti de gauche comme QS ait besoin de préciser qu’il s’occupera – le temps d’une saison – des travailleurs et que le PQ doive rappeler que la langue française est son credo, tout cela augure d’un durcissement. Mais d’un durcissement bien tranquille, comme le fut la révolution au Québec…

Pourquoi il n’existe pas d’extrême-droite au Québec ?

 

bonhommenaziJe me suis fait dire récemment qu’il n’existe pas d’extrême-droite au Québec, au sens d’une formation politique structurée qui participe au champ politique. Un peu comme aux États-Unis, il n’y aurait là que des groupuscules ultra-radicalisés et minoritaires à l’instar de ceux qui ont défilé à Charlottesville le 12 août 2017.  Si l’on peut reconnaître qu’aucun parti n’a d’équivalence avec le Front national (FN) en France, l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne ou l’UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni, il faut toutefois relativiser cette absence supposée.

En effet, un champ politique n’évolue pas en vase clos. Outre les partis politiques, il existe des mouvements, des idées et des institutions sociales qui contribuent au politique.

Les thématiques d’extrême-droite persistent, au Québec, dans cet espace non-partisan. Par exemple, la Meute est un groupuscule opposée à l’islamisation du Québec qui revendique près de 50.000 membres. À hauteur des 8 millions d’individus que compte la province, c’est fort peu. Mais en comparaison avec les 37.000 membres du Parti libéral du Québec (PLQ), des 90.000 membres du Parti Québécois (PQ) et des 11.500 membres de la Coalition Avenir Québec (CAQ), le chiffre est considérable.

Concernant les idées, des médias à forte audience diffusent des messages que l’on pourrait classer comme « subversifs » (c’est-à-dire entre l’intolérance socialement acceptée, et des dérapages plus ou moins contrôlés). C’est ainsi le cas des Fillion, Durocher, Martineau, Maurais et Bock-Côté, lesquels sévissent sur le Journal de Montréal (premier journal en nombre de lecteurs), sur LCN (principale chaîne d’informations en continue) et/ou sur CHOI Radio X (troisième radio au Québec).

Quant aux institutions sociales, prenons la discrimination la plus évidente car parfaitement légale : la citoyenneté. Au Québec, et plus généralement au Canada, il existe une préférence accordée aux citoyens canadiens et résidents permanents dans l’attribution des emplois publics et de certains subsides donnés par l’État provincial. Si cette préférence est légale car publique, elle s’est lentement déplacée dans le domaine privé. Ce déplacement a tendance à privilégier l’entre-soi, à l’exemple de ce rejet structurel des expériences professionnelles et de certaines formations obtenues hors Québec pour la plupart des employeurs, et bien que ces dernières soient avalisées par l’État. Cette discrimination officieuse a pour argumentation que tout ce qui est accompli à l’étranger est – sauf de rares exceptions –  « déficient » au Québec*. Si ce n’est pas de la xénophobie,  ce phénomène contribue à créer un climat xénophobe.

Ce rapide exposé cherche à démontrer que  l’absence d’une extrême-droite partisane au Québec – et plus généralement en Amérique du Nord – ne s’explique pas car cette société serait plus vertueuse que les sociétés européennes. La raison principale appartient à la structuration du champ politique québécois. Exactement comme pour le champ politique canadien, le champ politique québécois se structure en partie autour d’un clivage gauche/droite où la droite, précisément, ne s’est scindée qu’en deux : une droite « libérale » et une droite « conservatrice », et non en trois. Pourquoi ? Tout simplement car l’opportunité politique de constituer un parti d’extrême droite y est moindre que dans d’autres contextes.

Il suffit d’observer les tendances idéelles par le biais des clivages. Le clivage dominant au Québec – au sens du clivage qui répartit les opportunités politiques – est celui qui oppose le « souverainisme » au « fédéralisme ». Il oscille habituellement entre deux positionnements paroxysmiques : l’indépendance québécoise et l’unité canadienne. Ce clivage se précise à l’aide d’une dialectique plus classique, laquelle oppose deux visions de la nation : un nationalisme exclusif qui définit la nation en fonction de critères uniques, face à un nationalisme inclusif qui précise les limites de ces mêmes critères, mais ne les restreint pas à une définition. Concrètement, chaque nationalisme a sa part d’exclusion et sa part d’inclusion. Mais cette part varie en intensité selon les positionnements des différents acteurs politiques. Et ces variations font justement incliner l’autre clivage dominant : le clivage gauche/droite.

Dans sa structuration autour du clivage historique souverainisme/fédéralisme, le champ politique québécois n’a pas connu des oppositions comme celles entre royalisme contre républicanisme, autoritarisme contre parlementarisme, religion contre sécularisme, militarisme contre pacifisme, nationalisme contre transnationalisme, etc., qui ont fortement mobilisés certaines franges de l’électorat conservateur en Europe. Ces franges se sont politisées, ayant vécues des expériences qui les ont amenées à se désolidariser du conservatisme. Cette prise de distance a été facilitée par des opportunités qui créent de nouvelles légitimités politiques. Par exemple, le sentiment anti-européen a toujours été vif au sein du conservatisme anglais. Mais face aux dissensions entre ses pro et ses anti durant le débat sur le traité de Maastricht, c’est la Anti-Federalist League qui va saisir l’opportunité de se présenter comme la formation l’eurosceptique. Grâce à cette nouvelle légitimité, cette faction se désolidarise du conservatisme traditionnel et fonde à sa droite UKIP.

Rien de tel n’est arrivé au Québec. Non qu’il n’y ait jamais eu ce genre d’opportunités : les débats peuvent y être houleux et profondément clivant comme partout . À vrai dire, ceci tient davantage à deux phénomènes. Premièrement, le champ politique québécois est jeune et a été longtemps marqué par l’opposition entre souverainisme et fédéralisme. Puisqu’elles existent depuis peu et car le conservatisme contemporain est lui-même balbutiant**, les franges extrêmes sont assez faibles politiquement. Deuxièmement, la droite libérale censure systématiquement toute tentative des franges extrêmes qui évoluent à son immédiate périphérie de capter un positionnement qui lui serait concurrent. D’où le retour du clivage historique durant les élections et un glissement du débat vers celui-ci dès que les termes se hasardent sur d’autres considérations que les monopoles des deux grands partis : PLQ et PQ.

Néanmoins, lorsque la CAQ parle d’une seuil maximal d’immigrants et dénonce le risque d’islamisation du Québec, on s’aperçoit que le conservatisme québécois glisse lui-même vers une « droite extrême ». Il faut dire que cette formation politique cherche à se légitimer avec des thématiques radicales car de plus en plus prospères au sein des représentations de son électorat, celui des classes moyennes à l’immédiate périphérie des grandes villes et des petits propriétaires inquiets par la mondialisation. Qui plus est, le PQ a tendance à se positionner de plus en plus à droite du champ politique afin de redéfinir son nationalisme, faisant évoluer un peu plus la CAQ vers cette partie du spectre idéologique. Il y a donc là une double opportunité, mobilisée cette fois par une droite conservatrice très minoritaire au sein du champ politique québécois (et non pas, par des franges dissidentes du conservatisme comme dans l’exemple européen).

Il serait donc judicieux de dire qu’il n’existe pas encore d’extrême-droite au Québec, plutôt que croire par une foi de pèlerin que cette société serait plus vertueuse que d’autres.

*Si à ma connaissance, il n’existe aucune étude sociologique qui décrit tous les ressorts de ce phénomène encore fortement tabou dans la société, l’IRIS a toutefois commencé à le documenter. 

**Il existe certes un conservatisme historique au Québec, mais celui-ci a été dévoyé par l’émergence de la question nationale dans les années 1970 et le rôle qui lui a été prêté durant la Grande Noirceur. Depuis ce temps, le conservatisme ne parvient plus à s’installer durablement sur le champ politique québécois.