La fin du clivage fédéralisme / souverainisme ?

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Si l’on devait résumer à grands traits la situation politique au Québec depuis la Révolution tranquille, on pourrait l’observer comme une opposition entre deux forces : l’une réputée «fédéraliste» et l’autre «souverainiste». S’il a l’avantage de décrire une tendance lourde de la vie politique locale, ce clivage est fortement problématique. D’une part, car il est réducteur. D’autre part, car il a cessé de dominer le débat politique.

Évidemment, opposer fédéralistes et souverainistes est là une réduction du politique à sa plus simple expression, puisque nul clivage – aussi dominant soit-il – ne saurait être unique. Il recoupe d’autres polarités comme les oppositions entre centre et périphérie, État et Église, propriété et travail, ruralité et urbanité, monisme et pluralisme, etc.

À analyser les intentions de vote pour le Parti libéral du Québec (PLQ) ou la Coalition avenir Québéc (CAQ) réputés «fédéralistes» et le Parti québécois (PQ) ou Québec solidaire (QS) ouvertement «souverainistes», les sociologies électorales coïncident avec ces clivages. On peut même aller plus loin en faisant l’hypothèse que, si environ 62 % des non-francophones (lesquels vivent à 95% dans l’agglomération de Montréal) soutiennent le Parti libéral du Québec (PLQ) ce n’est pas tant parce que celui-ci est simplement fédéraliste mais parce qu’il est le parti du centre, de l’urbanité, du travail, de l’immigration, du multiculturalisme, etc.

Autrement dit, les non-francophones optent aussi pour le PLQ en fonction de démarcations autres que celle de l’indépendance ou non du Québec. À mesure du temps, cette question a su habiller d’autres conflits sociaux sous-jacents, mais qui nullement réductibles à la seule souveraineté.  Bien sûr, on opposera à cette assertion qu’il existe des non-francophones souverainistes, mais également des francophones qui ne le sont pas. Ce qui est entièrement exact, mais qui démontre une fois de plus le poids des déterminismes sociaux puisque les francophones fédéralistes et les non-francophones souverainistes correspondent à des sociologies distinctes puisque la classe d’âge, le capital culturel, le capital social, le rapport au centre et à la périphérie, etc. ; tout cela joue sur les accointances des uns et des autres.

Et justement, la question nationale ne semble plus au goût du jour. On peut expliquer ce phénomène selon trois causes que je pense concomitantes.

Premièrement, il y a cette prise de conscience des élites souverainistes que les nations minoritaires (c’est-à-dire le Québec, mais également la Catalogne et l’Écosse) ne parviennent pas à obtenir leur souveraineté par le processus démocratique. L’optique d’un référendum est donc repoussée pour mettre en oeuvre une future pédagogie ; propos bien déclaratoire puisqu’il suffirait que la société civile s’y évertue.

Deuxièmement, et cette cause est liée à la dernière, le PQ à l’échelon provincial et le Bloc québécois (BQ) à l’échelon fédéral se rendent compte d’un essoufflement électoral. Si l’on prend les récents suffrages, au fédéral le BQ avait 49 députés en 2008, 4 en 2011, puis 10 en 2015. Au niveau provincial, le PQ obtient 45 députés en 2003, 54 en 2012, puis 30 en 2014. Si l’on compare les deux échelons, on ne vote donc plus un parti souverainiste pour la souveraineté, mais bien parce qu’une sociologie électorale y invite ou non.

Troisièmement, dans le quasi-État du Québec, l’enjeu n’est plus tant la distinction déjà actée avec le Canada anglais, mais bien la définition de la communauté nationale en soi et pour soi ; c’est-à-dire, en fonction d’autres altérités. Si le PLQ et QS reproduisent un multiculturalisme canadien et l’attellent à une vision politique qui oscille entre social-démocratie et libéralisme, le PQ et la CAQ éprouvent un certain malaise. Un malaise qui ne dépend donc pas du positionnement fédéralisme / souverainisme, mais davantage du pluralisme tel qu’il conçut politiquement. Il est plus difficile pour une perspective républicaine (et donc moniste) comme celle du PQ d’envisager le pluralisme, de même pour le nationalisme conservateur de la CAQ.

Finalement, le clivage fédéralisme / souverainisme est donc bien moins opérant pour définir les représentations actuelles qu’autrefois, mais c’est le champ politique lui-même – et plus spécifiquement les partis souverainistes – qui a décidé de déplacer ce clivage en arrière-plan. La fin du clivage est donc temporaire, circonstanciée aux nouvelles réalités sociologiques de la société québécoise et aux facultés de son champ politique d’y répondre. En annonçant cette fin temporaire du clivage, je ne commets donc pas la même faute que ceux qui lui accordent malgré tout et encore trop d’importance, je lui donne du temps.

Faut-il enterrer le souverainisme québécois ?

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Le souverainisme québécois – devenu synonyme d’indépendantisme – est-il mort ? Avec les sondages en berne pour le Parti québécois sur le plan provincial et un Bloc québécois qui se déchire sur le plan fédéral, on pourrait conclure que cette option est de moins en moins viable puisque de moins en moins représentée politiquement. Sauf que la réalité est quelque peu plus complexe.

À la suite d’un conflit interne, 7 des 10 députés du Bloc Québécois (ou «Bloc») ont déserté leur caucus. Parmi les reproches qu’ils adressent à leur cheffe, Martine Ouellet, ces derniers relèvent un conflit stratégique. Pour tenter de l’exposer brièvement, les «déserteurs» conçoivent le Bloc comme un parti nationaliste servant à la défense des intérêts du Québec, tandis que Martine Ouellet et consorts se le représentent comme l’instrument de promotion de l’indépendance sur le champ politique fédéral.  Si ces deux positions partagent une frontière ténue, il faut croire que celle-ci est suffisamment large pour alimenter un conflit.  Sauf que ce conflit qui n’occupe que 10 députés du Bloc (sur les 78 sièges réservé au Québec) semble tout de suite d’importance moindre.

Il faut dire que le souverainisme québécois se porte plutôt mal.

Et c’est au coeur même de la vie politique québécoise qu’il tachycarde puisque, sur le plan provincial, le Parti québécois (PQ) a obtenu un score historiquement bas aux élections de 2014, ne gagnant que 30 sièges (sur 125). Si on cumule avec les sièges de Québec solidaire (QS) – autre formation souverainiste -, on atteint les 34 sièges. Selon toutes les projections, ça risque d’être pire encore pour les élections de 2018. D’après Too Close to Call, le PQ obtiendrait un petit 23,5%, conservant difficilement 27 sièges aux élections 2018. QS pourrait – quant à lui – en obtenir 5 pour 13,5%. Soit un score cumulé de 27% pour le mouvement souverainiste.

Faisant un tout petit mieux que les partis politiques, l’option souverainiste oscillerait entre 35 et 40% dans les sondages d’opinion. Autrement dit, elle n’est pas vraiment populaire.

Face à ces chiffres, il serait aisé de conclure que le souverainisme québécois est passé d’époque, passé de mode. On argumenterait alors que l’évolution du PQ vers un nationalisme conservateur (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018) n’est que la réaction d’une idéologie devenue anachronique qui se crispe avant de disparaître. À mon sens, ces explications oublient que le souverainisme n’est qu’une tendance du nationalisme et que, au sein même de cette tendance, il existe plusieurs acceptions du souverainisme.

Plutôt que disparaître, ces mêmes tendances se reformulent. Elles se reformulent justement parce qu’elles agonisent. Sauf que ce processus est extrêmement lent et la conséquence immédiate est la captation de l’électorat du Bloc et du PQ. Ainsi, et bien qu’elle se défende d’être souverainiste, la Coalition avenir Québec (CAQ) a un discours au nationalisme appuyé, ferme, lequel véhicule la défense des intérêts québécois, la volonté de réaliser un projet de société propre au Québec, proposant une forme floue d’indépendance au sein de la fédération. Une partie de l’électorat souverainiste – plus sensible à la question ethnolinguistique qu’à l’opposition avec le Canada, mais aussi plus libérale sur le plan économique – se porte donc vers la CAQ.

Sauf que si le Bloc et le PQ ne régissent pas très vite, sans se hasarder à cette facilité intellectuelle et destinée à l’échec qui consiste à  singer la formation rivale, ils risqueront de disparaître. Le souverainisme leur survivra peut-être, mais dans une forme altérée.

Où en est la gauche québécoise?

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Affiche électorale de Fred Rose, ancien député (fédéral) communiste élu au Québec 

Si l’on en croit les différents sondages, Québec solidaire (QS) – formation chevillée à gauche sur l’échiquier politique provincial – se porterait plutôt bien, affichant entre 12 à 14 % d’intentions de voix. Certes, pas de quoi obtenir le pouvoir aux prochaines élections à l’automne 2018, mais cette bonne santé sondagière laisse entrevoir la possibilité pour cette formation d’obtenir plus de député(e)s qu’à présent et, donc, peser sur les rapports de force. Mais réduire la gauche à QS serait, quelque part, laisser à cette formation souverainiste le monopole d’idéaux dont elle n’est pas l’unique dépositaire.

Petit tour d’horizon de la gauche québécoise.

Québec solidaire, héritier de la social-démocratie

Si vous êtes parmi les lecteurs et les lectrices assidu(e)s de Politisme, vous devez connaître ma thèse voulant que le clivage souverainisme/fédéralisme tend à s’amoindrir au profit d’un clivage plus classique : le clivage gauche/droite (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018).

Ce truchement opère une repositionnement des partis politiques : tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) s’agrippe au centre, le Parti québécois (PQ) glisse à droite et la Coalition avenir Québec (CAQ) s’assume de plus en plus comme le parti conservateur à l’échelon provincial.

Il existe donc un espace béant laissé à gauche de l’échiquier politique, guère menacé par les positions controversées de Jean-François Lisée quant aux questions identitaires et nationales et par le néolibéralisme assumé de Philippe Couillard en matière économique. Le succès actuel de QS tient donc plus de la désertion du PQ et du PLQ pour ce qui faisait la social-démocratie québécoise, plus que d’un renouvellement des idées de gauche ou d’une conviction nouvelle de l’électorat pour celles-ci.

D’ailleurs, QS – par sa fusion avec la très indépendantiste Option nationale (ON) – est de plus en plus l’héritier de cette ligne social-démocrate et souverainiste qu’était celle du PQ. Certes, il insiste sur d’autres enjeux comme la lutte contre le racisme systémique, la reconnaissance des LGBT+, l’émancipation des nations autochtones, la perspective écologiste, etc., mais ceux-ci préexistaient au sein du PQ.

Vers une gauche fédéraliste ?

La fusion avec ON aura peut-être pour conséquence d’additionner les efforts militants de ces deux formations, mais aussi – et surtout – de positionner encore plus nettement QS comme un parti souverainiste. Or, celles et ceux qui n’adhèrent pas en l’idée d’une indépendance du Québec mais qui se satisfaisaient de la modération de QS sur la question nationale avant la fusion,  reconsidéreront peut-être leur soutien.

Dans le champ politique québécois, il existe en effet un vide partisan : celui de la gauche fédéraliste. Ce vide s’explique pour des raisons historiques qui tiennent de la structuration du mouvement social au Québec, mais aussi pour des raisons idéologiques. En effet, la gauche québécoise n’est pas (ou à de rares exceptions, à l’instar de groupuscules qui gravitent à son extrême) internationaliste. Aussi, elle est circonspecte sur le principe de fédération, associé au nationalisme concurrent : le nationalisme canadien.

Il existe toutefois une exception : le Nouveau Parti Démocratique du Québec (NPDQ). Faisant un retour quelque peu timoré sur la scène provincial, le NPDQ n’avait pas présenté de candidats en 2014, ni aux (trop) nombreuses élections partielles depuis cette date. Il aura fallu attendre 2017 pour que le NPDQ présente Denis Blanchette à  Louis-Hébert. Le «grand» retour a toutefois été gâché, vu le score plus qu’anecdotique du candidat avec 1,35% des suffrages.

D’ailleurs, la course à la chefferie de cette formation ne semble pas créer d’enthousiasme, laissant donc les potentiels électeurs d’un parti de gauche fédéraliste sur leur faim. Il y a donc quelque chose qui grippe…

Quelle gauche au Québec ?

Peut-être ce qui grippe réside dans le manque patent de proposition de la gauche fédéraliste. Non pas qu’elle soit illégitime sur la scène provinciale, mais peut-être que son positionnement ne suffit plus pour faire la différence. Autrement dit, il faut trouver d’autres aspirations que mimer le Nouveau Parti Démocrate (NPD) fédéral en contexte québécois. Plus généralement, c’est ce défaut doctrinal qui fait en sorte que l’échiquier politique, malgré des décennies de social-démocratie latente, glisse de plus en plus à droite.

Pourtant, il existerait bien des pistes pour que la gauche québécoise se renouvelle. Comme toutes les gauches démocratiques, elle est confrontée à trois catégories d’enjeux : la première est «prolétarienne», c’est-à-dire les enjeux relatifs au sort des travailleur et travailleuses, et à la pérennité du modèle sociale ; la seconde est identitaire, focalisée sur le désir d’émancipation de la société en son ensemble et la reconnaissance de certaines de ses couches ; la troisième est idéologique, dans une redéfinition constante face aux évolutions environnementales et technologiques.

Si QS incarne parfaitement la deuxième catégorie d’enjeux, il tarde à développer une ligne idéologique pour les deux autres. On assiste davantage à une recontextualisation des propositions émises par le NPD ou par l’organisation Democratic Socialists of America (DSA) – galvanisée par sa proximité avec Bernie Sanders. Si QS aimerait se comparer à Syriza, à Podemos ou à la France Insoumise, son poids politique et son influence idéologique sont relativement faibles.

C’est justement que la gauche québécoise n’a pas besoin d’une identification partisane forte. En cela, il existe une nébuleuse d’organisations dans la société civile qui participent à faire vibrer les idéaux de gauche sans nécessairement qu’ils pénètrent le champ politique. Quoi que QS demeure réceptif, le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois – auréolé de sa capital symbolique du «printemps» québécois – n’est pas tant la traduction de leurs demandes dans le champ politique, mais davantage la modernisation de la social-démocratie vieillissante du PQ.

C’est justement dans cette mutation que se jouera l’avenir de la gauche québécoise. Un avenir prometteur, puisque Projet Montréal a su incarner à l’échelon municipal une forme de progressisme non doctrinal, mais délicat car – en toute logique – le PLQ cherchera à développer ce type de discours pour contrecarrer la CAQ.

Québec solidaire à gauche, le Parti québécois à droite ?

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À défaut de se parler, Gabriel Nadeau-Dubois – co-porte-parole de Québec solidaire (QS) – et Jean-François Lisée – chef du Parti québécois (PQ) – se répondent indirectement. Plus exactement, l’un et l’autre s’emploient à se positionner dans le clivage gauche/droite, longtemps délaissé par le débat public au profit du clivage souverainisme/fédéralisme.

Sur l’extrême-droite :

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 Sur l’immigration :

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Sur les signes religieux :

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Le positionnement de Nadeau-Dubois n’est pas nécessairement plus à gauche, mais celui de Lisée glisse toujours un peu plus à droite. En effet, on retrouve dans les gazouillis ci-dessus les argumentaires habituels des formations conservatrices : la montée des extrêmes est la conséquence du tabou entretenu par le pouvoir quant à l’immigration et la laïcité ; l’immigration illégale est provoquée par la responsabilité d’une puissance tierce (l’Allemagne, pour les droites européennes ; le fédéral, pour la droite québécoise) ; comme le voile intégral est interdit ailleurs, raison de plus de l’interdire ici, etc.

Outre les «débats de société» qui invitent chacun à préciser son positionnement auprès d’un large public, les deux leaders paraissent préoccupés par la réception de celui-ci auprès de leurs partisans. En témoignes ces tentatives timides de réanimer des sujets appartenant à la chasse-gardée de leur formation respective.

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Qu’un parti de gauche comme QS ait besoin de préciser qu’il s’occupera – le temps d’une saison – des travailleurs et que le PQ doive rappeler que la langue française est son credo, tout cela augure d’un durcissement. Mais d’un durcissement bien tranquille, comme le fut la révolution au Québec…

Pourquoi il n’existe pas d’extrême-droite au Québec ?

 

bonhommenaziJe me suis fait dire récemment qu’il n’existe pas d’extrême-droite au Québec, au sens d’une formation politique structurée qui participe au champ politique. Un peu comme aux États-Unis, il n’y aurait là que des groupuscules ultra-radicalisés et minoritaires à l’instar de ceux qui ont défilé à Charlottesville le 12 août 2017.  Si l’on peut reconnaître qu’aucun parti n’a d’équivalence avec le Front national (FN) en France, l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne ou l’UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni, il faut toutefois relativiser cette absence supposée.

En effet, un champ politique n’évolue pas en vase clos. Outre les partis politiques, il existe des mouvements, des idées et des institutions sociales qui contribuent au politique.

Les thématiques d’extrême-droite persistent, au Québec, dans cet espace non-partisan. Par exemple, la Meute est un groupuscule opposée à l’islamisation du Québec qui revendique près de 50.000 membres. À hauteur des 8 millions d’individus que compte la province, c’est fort peu. Mais en comparaison avec les 37.000 membres du Parti libéral du Québec (PLQ), des 90.000 membres du Parti Québécois (PQ) et des 11.500 membres de la Coalition Avenir Québec (CAQ), le chiffre est considérable.

Concernant les idées, des médias à forte audience diffusent des messages que l’on pourrait classer comme « subversifs » (c’est-à-dire entre l’intolérance socialement acceptée, et des dérapages plus ou moins contrôlés). C’est ainsi le cas des Fillion, Durocher, Martineau, Maurais et Bock-Côté, lesquels sévissent sur le Journal de Montréal (premier journal en nombre de lecteurs), sur LCN (principale chaîne d’informations en continue) et/ou sur CHOI Radio X (troisième radio au Québec).

Quant aux institutions sociales, prenons la discrimination la plus évidente car parfaitement légale : la citoyenneté. Au Québec, et plus généralement au Canada, il existe une préférence accordée aux citoyens canadiens et résidents permanents dans l’attribution des emplois publics et de certains subsides donnés par l’État provincial. Si cette préférence est légale car publique, elle s’est lentement déplacée dans le domaine privé. Ce déplacement a tendance à privilégier l’entre-soi, à l’exemple de ce rejet structurel des expériences professionnelles et de certaines formations obtenues hors Québec pour la plupart des employeurs, et bien que ces dernières soient avalisées par l’État. Cette discrimination officieuse a pour argumentation que tout ce qui est accompli à l’étranger est – sauf de rares exceptions –  « déficient » au Québec*. Si ce n’est pas de la xénophobie,  ce phénomène contribue à créer un climat xénophobe.

Ce rapide exposé cherche à démontrer que  l’absence d’une extrême-droite partisane au Québec – et plus généralement en Amérique du Nord – ne s’explique pas car cette société serait plus vertueuse que les sociétés européennes. La raison principale appartient à la structuration du champ politique québécois. Exactement comme pour le champ politique canadien, le champ politique québécois se structure en partie autour d’un clivage gauche/droite où la droite, précisément, ne s’est scindée qu’en deux : une droite « libérale » et une droite « conservatrice », et non en trois. Pourquoi ? Tout simplement car l’opportunité politique de constituer un parti d’extrême droite y est moindre que dans d’autres contextes.

Il suffit d’observer les tendances idéelles par le biais des clivages. Le clivage dominant au Québec – au sens du clivage qui répartit les opportunités politiques – est celui qui oppose le « souverainisme » au « fédéralisme ». Il oscille habituellement entre deux positionnements paroxysmiques : l’indépendance québécoise et l’unité canadienne. Ce clivage se précise à l’aide d’une dialectique plus classique, laquelle oppose deux visions de la nation : un nationalisme exclusif qui définit la nation en fonction de critères uniques, face à un nationalisme inclusif qui précise les limites de ces mêmes critères, mais ne les restreint pas à une définition. Concrètement, chaque nationalisme a sa part d’exclusion et sa part d’inclusion. Mais cette part varie en intensité selon les positionnements des différents acteurs politiques. Et ces variations font justement incliner l’autre clivage dominant : le clivage gauche/droite.

Dans sa structuration autour du clivage historique souverainisme/fédéralisme, le champ politique québécois n’a pas connu des oppositions comme celles entre royalisme contre républicanisme, autoritarisme contre parlementarisme, religion contre sécularisme, militarisme contre pacifisme, nationalisme contre transnationalisme, etc., qui ont fortement mobilisés certaines franges de l’électorat conservateur en Europe. Ces franges se sont politisées, ayant vécues des expériences qui les ont amenées à se désolidariser du conservatisme. Cette prise de distance a été facilitée par des opportunités qui créent de nouvelles légitimités politiques. Par exemple, le sentiment anti-européen a toujours été vif au sein du conservatisme anglais. Mais face aux dissensions entre ses pro et ses anti durant le débat sur le traité de Maastricht, c’est la Anti-Federalist League qui va saisir l’opportunité de se présenter comme la formation l’eurosceptique. Grâce à cette nouvelle légitimité, cette faction se désolidarise du conservatisme traditionnel et fonde à sa droite UKIP.

Rien de tel n’est arrivé au Québec. Non qu’il n’y ait jamais eu ce genre d’opportunités : les débats peuvent y être houleux et profondément clivant comme partout . À vrai dire, ceci tient davantage à deux phénomènes. Premièrement, le champ politique québécois est jeune et a été longtemps marqué par l’opposition entre souverainisme et fédéralisme. Puisqu’elles existent depuis peu et car le conservatisme contemporain est lui-même balbutiant**, les franges extrêmes sont assez faibles politiquement. Deuxièmement, la droite libérale censure systématiquement toute tentative des franges extrêmes qui évoluent à son immédiate périphérie de capter un positionnement qui lui serait concurrent. D’où le retour du clivage historique durant les élections et un glissement du débat vers celui-ci dès que les termes se hasardent sur d’autres considérations que les monopoles des deux grands partis : PLQ et PQ.

Néanmoins, lorsque la CAQ parle d’une seuil maximal d’immigrants et dénonce le risque d’islamisation du Québec, on s’aperçoit que le conservatisme québécois glisse lui-même vers une « droite extrême ». Il faut dire que cette formation politique cherche à se légitimer avec des thématiques radicales car de plus en plus prospères au sein des représentations de son électorat, celui des classes moyennes à l’immédiate périphérie des grandes villes et des petits propriétaires inquiets par la mondialisation. Qui plus est, le PQ a tendance à se positionner de plus en plus à droite du champ politique afin de redéfinir son nationalisme, faisant évoluer un peu plus la CAQ vers cette partie du spectre idéologique. Il y a donc là une double opportunité, mobilisée cette fois par une droite conservatrice très minoritaire au sein du champ politique québécois (et non pas, par des franges dissidentes du conservatisme comme dans l’exemple européen).

Il serait donc judicieux de dire qu’il n’existe pas encore d’extrême-droite au Québec, plutôt que croire par une foi de pèlerin que cette société serait plus vertueuse que d’autres.

*Si à ma connaissance, il n’existe aucune étude sociologique qui décrit tous les ressorts de ce phénomène encore fortement tabou dans la société, l’IRIS a toutefois commencé à le documenter. 

**Il existe certes un conservatisme historique au Québec, mais celui-ci a été dévoyé par l’émergence de la question nationale dans les années 1970 et le rôle qui lui a été prêté durant la Grande Noirceur. Depuis ce temps, le conservatisme ne parvient plus à s’installer durablement sur le champ politique québécois.