Les brèves – L’Hebdo #1

Au programme de cet hebdo : les élections en Allemagne et celles en France; le référendum au Kurdistan et celui en Catalogne ; la victoire Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD.

 

Élections fédérales en Allemagne

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À mon sens, ces élections sont un bon exemple quant au décalage de plus en plus croissant entre certains commentateurs du politique et la vie politique en tant que telle.  Il ne s’agit pas là du décalage entre desdites «élites» face à une «masse» insondable, mais bien celui des commentateurs face à leur objet: c’est-à-dire la politique. Ces journalistes, ces intellectuels, sont devenus des agents d’une industrie de divertissement et, à force de tronquer la réalité pour en servir les intérêts, ils s’aveuglent eux-mêmes.

La preuve en est que, selon eux, Angela Merkel devait gagner haut la main face à face à un Martin Schulz dont le SPD (Parti social-démocrate allemand) a été l’allié complaisant de la CDU (Union chrétienne-démocrate d’Allemagne) et dont le charisme ne faisait pas leur bagou. Certes, Angela Merkel a gagner, mais sa victoire est entachée de celle du parti d’extrême-droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) – devenu troisième force politique à l’échelon fédéral. À vrai dire, tous les petits partis ont bénéficié de l’échec conjoint de la CDU et du SPD.

La participation n’est pas vraiment la responsable de cette déroute, vu qu’elle a atteint un bon 76,2 % ; soit le meilleur score depuis les trois dernières éditions. Non, ces élections fédérales allemandes sentent la fin d’une époque, et avec elle vient cette peur qui a installé au Bundestag un nouveau joueur : populiste, europhobe, xénophobe. Il sonne le glas du début de la fin de l’ère dont Merkel était la parfaite incarnation.

 

Élections sénatoriales en France

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Les élections sénatoriales en France se déroulent au scrutin indirect ; c’est-à-dire que des collèges de grands électeurs – soit les édiles républicains – désignent qui parmi leurs petits copains va devenir sénateurs. Cette dimension aristocratique des institutions m’exaspère et c’est pour ça que je préfère ne pas rentrer dans des détails qui fleurent bon l’anachronisme et les ronds de chapeau.

Par contre, j’insiste sur le fait que les commentateurs, après avoir révérés Emmanuel Macron, avoir été subjugués par les happy few de La République En Marche (LREM) lors des législatives, minimisent l’échec de ce parti aux sénatoriales.

Pour faire vite puisque c’est une brève, certains sénateurs du PS (Parti socialiste) ou LR (Les Républicains) avaient d’ores et déjà rejoint LREM avant les élections. Le groupe comptait 29 sénateurs. Après ces élections, il n’en compte plus que 28. Autrement dit, il n’y a pas de casse, mais il n’y a pas de gain. Pis encore, le « renouvellement de la classe politique » promis par Macron s’arrête aux marches du Palais du Luxembourg. Le problème de tout marketing, c’est qu’il faut un jour livrer le produit.

 

Référendum au Kurdistan

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J’invite à la prudence celles et à ceux qui, comparant à peu près tout et surtout n’importe quoi, font déjà un parallèle entre la Catalogne et le Kurdistan.  Si la coïncidence des calendriers n’est pas une preuve recevable, pas plus que votre horoscope est un motif d’excuse pour rester au lit le lundi matin, il suffit de comprendre pourquoi le Kurdistan déclenche maintenant son référendum afin comprendre que certaines comparaisons n’ont pas lieu d’être.

En effet, le Kurdistan irakien est dans une situation rêvée pour déclarer son indépendance puisque la Turquie est fortement délégitimée aux yeux de l’occident à cause du régime établi par Erdogan, parce l’Irak ne parvient à se remettre de sa guerre civile et, surtout, parce que la lutte héroïque des différentes milices kurdes contre Daesh attire sur elles une sympathie internationale. Autrement dit, les Kurdes espèrent que leur alliance militaire et stratégique avec les occidentaux se concrétise par la reconnaissance de leur indépendance.

Outre la situation géopolitique positive, le référendum intervient dans contexte local qui est, lui, particulièrement délétère. Il se joue à Erbil le maintien au pouvoir du Président Massoud Barzani, accusé de despotisme dans la mesure où son mandat s’est officiellement terminé le 19 août et que ce dernier l’a prolongé aux marges de légalité. De plus, le bilan de Barzani n’est pas bon car on lui reproche d’avoir failli sur la question de Kirkouk (ville revendiquée par les kurdes, dont les ressources pétrolifères importantes assureraient une viabilité économique au Kurdistan irakien). Bref, il obtiendrait une légitimité renouvelée pour avoir été le premier à créer l’État kurde moderne.

 

Violences durant le référendum en Catalogne

Pour reprendre la comparaison, si les Catalans ont souffert du franquisme et souffrent encore de l’hégémonie culturelle castillane, ils n’ont jamais été des citoyens de seconde zone ; ils n’ont pas subi un génocide à l’arme chimique ; ils n’ont pas pour voisins des pays ou des groupes terroristes hostiles ; et le conflit avec l’Espagne – malgré ces tensions – a largement été contenu dans l’arène politique.

Sauf que la situation s’est dégradée dimanche, car elle a débordé en-dehors du cadre politique. Et puisque la politique concède sa défaite dès qu’elle use du pouvoir de police, elle a échoué aux yeux de tous. En l’absence de politique, il reste plus que les moralistes de tous bords, lesquels la réduisent utilement dans cette dichotomie abominable qui oppose l’ami et l’ennemi.

Je pense que l’on peut être ami de la Catalogne et favorable à son indépendance, tout en faisant remarquer – comme j’ai pu le faire dans l’article Troubles en Catalogne – que le procédé engagé relève d’une stratégie politique qui accroît opiniâtrement les tensions. Si je suis d’avis qu’il n’existe parfois pas d’autres choix que le conflit, les belligérants ont toujours le choix des armes. Celle qu’a brandi Barcelone est irresponsable, celle qu’a utilisé Madrid est abjecte pour avoir causé 90 blessés.

À mon humble avis, il serait sage qu’une médiation départage les uns et les autres. Une médiation qui serait, d’ailleurs, plus profitable à l’Espagne qu’à la Catalogne. S’il ne fait plus aucun doute que cette dernière a gagné la bataille de l’opinion, l’Espagne aurait tout à perdre que le conflit dégénère.

 

Victoire de Jagmeet Singh, nouveau leader du NPD

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Pour avoir écrit un article : Le débat du NPD (Nouveau Parti-Démocrate) lors de la course au leadership et avoir couvert sur Twitter les différentes polémiques qui ont émaillé la campagne, il me fallait souligner la victoire de Jagmeet Singh.

Comme le titrait très justement The Guardian, il est le premier homme politique non-blanc à devenir le leader d’un parti canadien et – derechef – le premier sikh. Mais Singh est plus qu’un turban, une barbe et un kirpan, c’est un stratège qui a parfaitement compris comment gagner l’électorat néo-démocrate.

Le NPD est divisé entre le centrisme timide de Thomas Muclair et une orientation plus à gauche, inspirée des luttes des communautés culturelles, des ersatz du mouvement Occupy et des différentes grèves étudiantes. Singh a réalisé la synthèse entre ces deux polarités, tout en cherchant à les consolider en recourant à mémoire de Jack Layton, devenu une véritable figure totémique.

Le victoire de Singh va redistribuer les cartes au sein du parti, et plus encore dans sa composante québécoise qui semble ne pas avoir digérée la victoire du nouveau leader.

Québec solidaire à gauche, le Parti québécois à droite ?

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À défaut de se parler, Gabriel Nadeau-Dubois – co-porte-parole de Québec solidaire (QS) – et Jean-François Lisée – chef du Parti québécois (PQ) – se répondent indirectement. Plus exactement, l’un et l’autre s’emploient à se positionner dans le clivage gauche/droite, longtemps délaissé par le débat public au profit du clivage souverainisme/fédéralisme.

Sur l’extrême-droite :

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 Sur l’immigration :

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Sur les signes religieux :

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Le positionnement de Nadeau-Dubois n’est pas nécessairement plus à gauche, mais celui de Lisée glisse toujours un peu plus à droite. En effet, on retrouve dans les gazouillis ci-dessus les argumentaires habituels des formations conservatrices : la montée des extrêmes est la conséquence du tabou entretenu par le pouvoir quant à l’immigration et la laïcité ; l’immigration illégale est provoquée par la responsabilité d’une puissance tierce (l’Allemagne, pour les droites européennes ; le fédéral, pour la droite québécoise) ; comme le voile intégral est interdit ailleurs, raison de plus de l’interdire ici, etc.

Outre les «débats de société» qui invitent chacun à préciser son positionnement auprès d’un large public, les deux leaders paraissent préoccupés par la réception de celui-ci auprès de leurs partisans. En témoignes ces tentatives timides de réanimer des sujets appartenant à la chasse-gardée de leur formation respective.

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Qu’un parti de gauche comme QS ait besoin de préciser qu’il s’occupera – le temps d’une saison – des travailleurs et que le PQ doive rappeler que la langue française est son credo, tout cela augure d’un durcissement. Mais d’un durcissement bien tranquille, comme le fut la révolution au Québec…

Le grand remplacement

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Les théories du complot sont pour l’analyste du politique ce que la dystopie est pour l’amateur de littérature. Face à celles-ci, il y a les partisans qui y adhèrent, voire même qui y croient au point de leur donner un gage de crédibilité intellectuel ; leurs opposants qui les repoussent dans le côté sombre de la force, et se montrent volontiers méprisant envers ces « ignorants » qui auraient l’audace de s’y référer ; et puis, il y a ceux qui démontrent que ces théories fantasques appartiennent bien à l’ordre de la fiction, mais qu’elles sont là un indicateur de peurs bien réelles.

Appartenant à la troisième catégorie, je tenterai de vous exposer et de vous expliquer une théorie du complot qui a le vent en poupe : le grand remplacement.

Rendue populaire par l’écrivain Renaud Camus, cette théorie veut qu’un processus soit à l’oeuvre, faisant en sorte que les populations de souche européenne se fassent lentement remplacer par des populations non-européennes. Cette théorie prend pour exemple l’immigration qu’elle suspecte d’être souhaitée, voire déclenchée et nourrie par l’Union Européenne, l’Organisation des Nations Unies, le gouvernement fédéral États-Unis ou Canadien, bref toute organisation d’envergure dont les instances sont accusées par les partisans de ladite théorie d’être composées d’élites mondialisées.

Remarquons que pareilles théories ont été émises pour dénoncer tantôt la judaïsation, tantôt l’islamisation de la société. On les retrouve à moindre frais pour d’autres groupes socioculturels. Par exemple, certaines dénonciations relatives à la gentrification d’un quartier ou à l’embourgeoisement d’un groupe social empruntent parfois un registre similaire. Dans tous les cas, il y a lieu d’un groupe réputé comme homogène qui vit cette insécurité de de se voir remplacer par un ou plusieurs éléments exogènes. Chacune d’entre elles mêle adroitement les thèmes de l’intégrité du groupe et de la manipulation des élites.

Ce qui fait la popularité de la théorie grand remplacement est qu’elle se déplace dans le répertoire de la subversion, moins connoté à l’extrême-droite. Ce répertoire est d’une efficacité déconcertante car il agit non comme un agent producteur d’une connaissance, mais comme un agent perturbateur. Son modus operandi est simple. Au début, il se présente comme la victime d’un état de fait, à l’instar de ladite «pensée unique», sans jamais la définir, sans jamais la circonscrire, sans jamais proposer la moindre alternative à celle-ci. Mais l’enjeu est ailleurs. Il se situe dans cet effort constant pour délégitimer ceux accusés d’être complices de l’état de fait par l’agent subversif . Sur un sujet inopiné, un «par exemple» à peine dirigé, il en appelle alors à d’autres méthodes d’appréciation puisqu’elles ne disent jamais pas la vérité. Aussi, l’agent subversif se fait toujours sondeur de l’improbable ou porte-parole d’un peuple qu’il ne connaît pas. Mais qu’importe ce qu’il démontre, nul ne lui reprochera jamais car il n’est pas présent dans le débat académique. L’important n’est pas dans la vérité de son propos, mais dans le doute qu’il émet à l’encontre de ses adversaires. Et lorsque le doute s’installe, qui croire ?

Le tour de force de la théorie du grand remplacement est d’être parvenue à se présenter comme un moyen de subvertir le système, et non comme un énième théorie xénophobe. Elle y est parvenue en se greffant sur une problématique extrêmement complexe qu’est celle de l’immigration et en la simplifiant à peau de chagrin par des raccourcis hasardeux et des réifications assumées anti-politiquement correct, par des pseudo-études scientifiques et surtout par l’aide de ces journalistes et d’experts, brimés au point de passer à la télévision tous les jours et de vivre richement de leur martyr.

C’est pour cette raison que la théorie du grand remplacement traduit une forme d’«insécurité culturelle»* pour une frange de la population qui comprend difficilement les flux migratoires ou veut se convaincre du danger qu’ils constituent. Mais elle n’est pas que l’expression d’une peur naïve de perdre ou voir travestir sa culture : cette théorie a une dimension millénariste, rendue sympathique à des individus viscéralement opposés au pluralisme. Autrement dit, elle préfigure à la création d’un mythe propre à cette zone grise entre droite-extrême et extrême-droite.

*Les guillemets sont ici positionnés pour insister quant à désaccord avec ce concept qui s’est malheureusement popularisé. Préparant un texte sur ce sujet, je ne développerai pas davantage mes arguments. Les lecteurs assidus de Politisme en auront toutefois la primeur 

Pourquoi il n’existe pas d’extrême-droite au Québec ?

 

bonhommenaziJe me suis fait dire récemment qu’il n’existe pas d’extrême-droite au Québec, au sens d’une formation politique structurée qui participe au champ politique. Un peu comme aux États-Unis, il n’y aurait là que des groupuscules ultra-radicalisés et minoritaires à l’instar de ceux qui ont défilé à Charlottesville le 12 août 2017.  Si l’on peut reconnaître qu’aucun parti n’a d’équivalence avec le Front national (FN) en France, l’Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne ou l’UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni, il faut toutefois relativiser cette absence supposée.

En effet, un champ politique n’évolue pas en vase clos. Outre les partis politiques, il existe des mouvements, des idées et des institutions sociales qui contribuent au politique.

Les thématiques d’extrême-droite persistent, au Québec, dans cet espace non-partisan. Par exemple, la Meute est un groupuscule opposée à l’islamisation du Québec qui revendique près de 50.000 membres. À hauteur des 8 millions d’individus que compte la province, c’est fort peu. Mais en comparaison avec les 37.000 membres du Parti libéral du Québec (PLQ), des 90.000 membres du Parti Québécois (PQ) et des 11.500 membres de la Coalition Avenir Québec (CAQ), le chiffre est considérable.

Concernant les idées, des médias à forte audience diffusent des messages que l’on pourrait classer comme « subversifs » (c’est-à-dire entre l’intolérance socialement acceptée, et des dérapages plus ou moins contrôlés). C’est ainsi le cas des Fillion, Durocher, Martineau, Maurais et Bock-Côté, lesquels sévissent sur le Journal de Montréal (premier journal en nombre de lecteurs), sur LCN (principale chaîne d’informations en continue) et/ou sur CHOI Radio X (troisième radio au Québec).

Quant aux institutions sociales, prenons la discrimination la plus évidente car parfaitement légale : la citoyenneté. Au Québec, et plus généralement au Canada, il existe une préférence accordée aux citoyens canadiens et résidents permanents dans l’attribution des emplois publics et de certains subsides donnés par l’État provincial. Si cette préférence est légale car publique, elle s’est lentement déplacée dans le domaine privé. Ce déplacement a tendance à privilégier l’entre-soi, à l’exemple de ce rejet structurel des expériences professionnelles et de certaines formations obtenues hors Québec pour la plupart des employeurs, et bien que ces dernières soient avalisées par l’État. Cette discrimination officieuse a pour argumentation que tout ce qui est accompli à l’étranger est – sauf de rares exceptions –  « déficient » au Québec*. Si ce n’est pas de la xénophobie,  ce phénomène contribue à créer un climat xénophobe.

Ce rapide exposé cherche à démontrer que  l’absence d’une extrême-droite partisane au Québec – et plus généralement en Amérique du Nord – ne s’explique pas car cette société serait plus vertueuse que les sociétés européennes. La raison principale appartient à la structuration du champ politique québécois. Exactement comme pour le champ politique canadien, le champ politique québécois se structure en partie autour d’un clivage gauche/droite où la droite, précisément, ne s’est scindée qu’en deux : une droite « libérale » et une droite « conservatrice », et non en trois. Pourquoi ? Tout simplement car l’opportunité politique de constituer un parti d’extrême droite y est moindre que dans d’autres contextes.

Il suffit d’observer les tendances idéelles par le biais des clivages. Le clivage dominant au Québec – au sens du clivage qui répartit les opportunités politiques – est celui qui oppose le « souverainisme » au « fédéralisme ». Il oscille habituellement entre deux positionnements paroxysmiques : l’indépendance québécoise et l’unité canadienne. Ce clivage se précise à l’aide d’une dialectique plus classique, laquelle oppose deux visions de la nation : un nationalisme exclusif qui définit la nation en fonction de critères uniques, face à un nationalisme inclusif qui précise les limites de ces mêmes critères, mais ne les restreint pas à une définition. Concrètement, chaque nationalisme a sa part d’exclusion et sa part d’inclusion. Mais cette part varie en intensité selon les positionnements des différents acteurs politiques. Et ces variations font justement incliner l’autre clivage dominant : le clivage gauche/droite.

Dans sa structuration autour du clivage historique souverainisme/fédéralisme, le champ politique québécois n’a pas connu des oppositions comme celles entre royalisme contre républicanisme, autoritarisme contre parlementarisme, religion contre sécularisme, militarisme contre pacifisme, nationalisme contre transnationalisme, etc., qui ont fortement mobilisés certaines franges de l’électorat conservateur en Europe. Ces franges se sont politisées, ayant vécues des expériences qui les ont amenées à se désolidariser du conservatisme. Cette prise de distance a été facilitée par des opportunités qui créent de nouvelles légitimités politiques. Par exemple, le sentiment anti-européen a toujours été vif au sein du conservatisme anglais. Mais face aux dissensions entre ses pro et ses anti durant le débat sur le traité de Maastricht, c’est la Anti-Federalist League qui va saisir l’opportunité de se présenter comme la formation l’eurosceptique. Grâce à cette nouvelle légitimité, cette faction se désolidarise du conservatisme traditionnel et fonde à sa droite UKIP.

Rien de tel n’est arrivé au Québec. Non qu’il n’y ait jamais eu ce genre d’opportunités : les débats peuvent y être houleux et profondément clivant comme partout . À vrai dire, ceci tient davantage à deux phénomènes. Premièrement, le champ politique québécois est jeune et a été longtemps marqué par l’opposition entre souverainisme et fédéralisme. Puisqu’elles existent depuis peu et car le conservatisme contemporain est lui-même balbutiant**, les franges extrêmes sont assez faibles politiquement. Deuxièmement, la droite libérale censure systématiquement toute tentative des franges extrêmes qui évoluent à son immédiate périphérie de capter un positionnement qui lui serait concurrent. D’où le retour du clivage historique durant les élections et un glissement du débat vers celui-ci dès que les termes se hasardent sur d’autres considérations que les monopoles des deux grands partis : PLQ et PQ.

Néanmoins, lorsque la CAQ parle d’une seuil maximal d’immigrants et dénonce le risque d’islamisation du Québec, on s’aperçoit que le conservatisme québécois glisse lui-même vers une « droite extrême ». Il faut dire que cette formation politique cherche à se légitimer avec des thématiques radicales car de plus en plus prospères au sein des représentations de son électorat, celui des classes moyennes à l’immédiate périphérie des grandes villes et des petits propriétaires inquiets par la mondialisation. Qui plus est, le PQ a tendance à se positionner de plus en plus à droite du champ politique afin de redéfinir son nationalisme, faisant évoluer un peu plus la CAQ vers cette partie du spectre idéologique. Il y a donc là une double opportunité, mobilisée cette fois par une droite conservatrice très minoritaire au sein du champ politique québécois (et non pas, par des franges dissidentes du conservatisme comme dans l’exemple européen).

Il serait donc judicieux de dire qu’il n’existe pas encore d’extrême-droite au Québec, plutôt que croire par une foi de pèlerin que cette société serait plus vertueuse que d’autres.

*Si à ma connaissance, il n’existe aucune étude sociologique qui décrit tous les ressorts de ce phénomène encore fortement tabou dans la société, l’IRIS a toutefois commencé à le documenter. 

**Il existe certes un conservatisme historique au Québec, mais celui-ci a été dévoyé par l’émergence de la question nationale dans les années 1970 et le rôle qui lui a été prêté durant la Grande Noirceur. Depuis ce temps, le conservatisme ne parvient plus à s’installer durablement sur le champ politique québécois.