La réforme du mode de scrutin

Quebec Election,

À l’occasion d’une rencontre avec la « jeunesse québécoise », les leaders de la Coalition avenir Québec (CAQ), du Parti québécois (PQ) et de Québec solidaire (QS) ont prôné une réforme du mode de scrutin. Si le Parti libéral du Québec (PLQ) au pouvoir demeure réservé sur cette mesure, les uns et les autres convergent pour l’introduction d’une dose de proportionnelle.

Tout changement politique étant vécu comme une « révolution » au Canada et a fortiori au Québec, on pourrait penser que cette proposition qui fait (presque) l’unanimité porte en elle son vent de changement. Oui, mais … c’est davantage une petite brise que l’on nous promet. La même petite brise qui fait tourner les girouettes, mais n’apporte rien d’autre qu’un soupçon de fraîcheur.

Évidemment, le scrutin majoritaire uninominal à un tour tel qu’il existe est loin d’être parfait. Certain-e-s candidat-e-s sont élu-e-s avec des scores somptuaires, à l’exemple de la co-porte-parole de QS et députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques et partisane de la réforme : Manon Massé. Cette dernière a été élue avec 30,6% des suffrages, pour une participation de 66% ; soit par un petit 20% des électeurs. La légitimité démocratique est plutôt faible.

Afin d’accroître la légitimité du scrutin, on envisage d’inclure une dose de proportionnelle. Idée brillante qui consiste à réserver – disons – la moitié des sièges aux scores électoraux réalisés par les partis en lice. Exemple hypothétique, admettons que le parti X présente des candidat-e-s pour les soixante sièges au scrutin majoritaire uninominal et nul n’est élu dans ses rangs. Malheur ! Sauf qu’avec la dose proportionnelle, ces 12% se convertiront en 7 sièges.

Dès lors, l’Assemblée nationale se retrouverait bien plus représentative des différentes sensibilités politiques qui traversent la société québécoise. Sauf que, la proportionnelle mixte comporte trois écueils :

  1. Elle privilégie à la fois le parti vainqueur et les petits partis, faisant en sorte que les majorités comme les oppositions doivent composer des alliances électorales pour gouverner. Les alliances n’étant vraiment pas dans la culture politique québécoise, le régime risquerait d’être fortement instable.
  2. Elle avantagerait le vote en fonction d’un parti plutôt qu’en faveur du ou de la candidat-e, éloignant d’un peu la vie politique provinciale des enjeux locaux. Sans chambre représentative des territoires qui équilibre le débat, la démocratie ne serait finalement que celle des antagonismes partisans.
  3. Si une dose de proportionnelle accroît la représentativité des formations minoritaires, elle n’augmente pas la participation. Pire, elle a souvent tendance à la faire baisser. Autrement dit, le champ politique – certes plus diversifié politiquement – serait moins bien élu, et donc certaines couches de la société ayant tendance à l’abstention (pêle-mêle : les jeunes, les travailleurs précaires, les immigrants, etc.) en seraient moins bien représentées.

Si une réforme du mode de scrutin s’impose (et dans lequel une dose proportionnelle pourrait avoir des effets bénéfiques quant au renouvellement de la vie politique), elle ne peut s’effectuer sans une réforme des institutions démocratiques. En dépit de quoi, ladite réforme risque d’être seulement oratoire, un faire-valoir pour le pouvoir afin de dissimuler l’absence de changements et une démocratie de plus en plus éloignée des citoyen-ne-s.

Ce que ne disent pas les sondages

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Scores très équilibrés quant à la popularité de Politisme sur les internets

Chaque jour, abondent des sondages pour savoir quel parti est susceptible de l’emporter aux prochaines échéances, quelle personnalité politique est la préférée de la population, quelle est la côte de popularité de celles et ceux qui nous gouvernent. Une fois le tableau de l’opinion dressé, on peut se demander si celle-ci est conforme à la réalité.

Dans les démocraties représentatives, ce n’est pas le peuple qui gouverne directement. Des femmes et des hommes politiques impopulaires peuvent le rester durant tout leur mandat sans que les sondages n’y fassent quoi que ce soit. Pis, malgré une impopularité crasse, elles ou ils risquent d’être réélu-e-s. Par ailleurs, nombreuses prédictions jugées sérieuses quant à la méthode employée ou la tendance observée se sont avérées non-fondées.

La scientificité précaire des sondages

Pour comprendre pourquoi les sondages échouent à dresser un portrait fidèle de l’opinion, il faut comprendre la méthode sur laquelle ils se basent.

Généralement, il est dit que les sondages mesurent l’opinion à un moment donné, qu’ils établissent une tendance à plus ou moins long terme, qu’ils prédisent plus ou moins les résultats d’une élection, voire qu’ils l’influencent puisque ces mêmes prédictions orientent les électrices et électeurs dans leurs choix, les politiciennes et politiciens dans leurs positionnements, etc. Si toutes ses assertions se vérifient rapidement par des exemples, elles peuvent être infirmées par d’autres et avec la même célérité. Où est donc la vérité ?

À vrai dire, la vérité importe peu puisqu’un sondage n’a de véracité que celle qu’on veut bien lui prêter. En soi, un sondage n’est pas la réalité du champ politique, pas même un extrait de celle-ci, mais un échantillon plus ou moins représentatif d’individus déterminé en fonction de critère arbritairement fixés . Le choix politique de ces individus est par ailleurs réifié, réduit, parfois discriminé lorsqu’il exprime des opinions trop complexes ou fort marginales, des sentiments ambivalents. Ce nivelement par le bas favorise la quantification de certitudes simples. Autrement dit, les sondages ne sont pas des probabilités qui cherchent à représenter une situation dans sa complexité, mais des pronostics sur des préférences. De plus, tout sondage – et même lorsqu’il est associé avec d’autres – ne peut être qu’une tendance faussée puisque sa temporalité n’est pas déterminée sur des critères scientifiques, mais provient des demandes de clients et de la proportion des prestataires à répondre à celles-ci.

Évidemment, il existe des enquêtes d’opinion qui reflètent plus fidèlement les disparités du champ politique, la pluralité des opinions, lesquelles sont menées sur un espace et une temporalité déterminés scientifiquement. Un sondage peut donc être bien fait, très bien fait, et ma critique ne vise aucunement la méthode quantitative, mais l’industrie du sondage qui travestit la scientificité avec une pseudo-science servant à ses intérêts premiers.

Le marché de l’opinion

Si le sondage ne décrit pas une réalité, il transmet un message : l’opinion est un marché concurrentiel sur lequel il est nécessaire d’investir pour exister.

Un marché concurrentiel puisque les formations ou les personnalités politiques se partagent des parts d’opinion en rivalisant les unes envers les autres. Ce qui est déjà là un point de vue très problématique puisque le sondage présente l’électorat comme une masse informe qui se contracte, qui convulse ou se montre volatile à la réaction du moinde fait, dont la politisation est nécessairement partisane, les partis eux-mêmes s’articulant sous la figure du chef ou de quelques personnalités «nationales». Les individus, les idéologies et les tendances – stéréotypées à l’extrême – ne sont finalement que des marques.

Et puisqu’il s’agit de marques, les entreprises proposent à leurs clients les mêmes instruments de branding que dans le monde de l’entreprise (j’y consacrerai prochainement un article). Et puis, il y a cette rivalité instrumentalisée. Si nul ne conteste son existence, tout conflit ne réduit pas à la confrontation à mort. À tel point que les sondages nous font croire que le travail politique est celui de quelques uns, minimisant les coopérations effectives qui font – par exemple – qu’une loi appelle souvent au travail de l’opposition et à une légion d’acteurs non-politiques.

L’idée sous-tendu par le marché de l’opinion que régulent les entreprises de sondages est que, tous les acteurs, s’ils veulent participer à l’opinion, doivent investir sur le marché. Investir sur le marché permet à un journal qui commande un sondage de proposer à ses lecteurs un spectacle politique sous forme de pronostics (similaire en cela aux courses hippiques), qui va faire de lui le producteur momentané et exclusif d’une information sur laquelle il compte capitaliser. De même, un parti politique paye un sondage pour exister sur le marché de l’opinion, sans quoi il se peut que sa marque disparaisse du débat public. On parlera ainsi du «parti X», de «monsieur Y», de «madame Z», le temps de commenter leurs résultats.

Les logiques économiques ont donc remplacé la prétention démocratique de l’industrie de représenter le panorama de la volonté populaire. Résultat, les sondages que vous observez ne proviennent plus ou que trop rarement d’instituts scientifiques, mais bien d’entreprises dont les bénéfices avoisinent des dizaines de millions de dollars/d’euros par an.

Des erreurs lucratives

Malgré la bonne santé économique de cette industrie, il lui arrive de commettre des erreurs. Ces erreurs tiennent au peu de scientificité déjà rapporté, mais pas seulement : les sondages ont acquis un rôle social du fait de leur généralisation. Pour reprendre la métaphore hippique, ils permettent de coter des formations politiques, des personnalités et/ou leurs actions. Évidemment, ces cotes sont un indice instable, mais sur lequel les acteurs parient.

D’autres variables plus stables permettraient d’amoindrir les risques, puisqu’il suffirait d’étudier les structures partisanes, la politisation des sympathisants et des militants, les représentations individuelles et collectives, les dynamiques locales, etc., pour corriger les écueils sondagiers. Sauf qu’il existe des raisons structurelles qui écartent ce genre d’analyse.

La première raison structurelle tient à la monopolisation du marché de l’opinion par l’industrie. Une monopolisation facilitée par les sommes colossales engendrées par ces compagnies. Logiquement, elles ne veulent pas que leur modèle économique soit concurrencé par d’autres.

La deuxième raison est liée à la conservation et la reproduction des positions dominantes dans le champ politique. En effet, parmi les critiques les plus virulentes des sondages, il y a des formations politiques qui sont loin d’être marginales politiquement puisqu’elles ont des élu-e-s et des finances prospères. Ce qui leur permettent d’apparaître dans ces sondages et, parfois même, être commanditaires de certains d’entre eux.

La troisième raison est la conséquence de la division du travail politique. Dans les cabinets, il y a cette tendance lourde à vouloir remplacer le ou la stratège avec un profil recherche par le ou la communicant-e avec un profil marketing. La même tendance s’observe dans la professionnalisation des fonctions partisanes ou associatives. Dans ce cas, il est difficile d’avoir d’autres analyses de la situation si on vire les seul-e-s qui pouvaient en fournir.

La quatrième raison se base sur l’efficacité supposée des sondages. Car le temps politique se réduit, l’action publique se limite et la communication prend des formats lapidaires pour rester aux normes des médias dominants, le sondage est jugé comme la ressource idéale puisque il est chiffré, court et imagé. Il fait donc office d’argument savant, sans cette science longue et complexe, qu’il faut en plus comprendre avec de l’expliquer.

La cinquième raison est sensiblement la même que la troisième, mais cette fois-ci se déplace dans les champs adjacents au politique que sont les champs médiatiques et académiques. En effet, les médias se composent de plus en plus de journalistes-éditeurs, lesquels produisent de moins en moins du contenus longs. Les entreprise de sondages – qui offrent leur expertise moyennant (peu de) finances – pallient à cette situation. L’académisme amorce, quant à lui, son tournant quantitatif dans le domaine des sciences sociales, achète sa mathématisation en économie et, s’il existe une fois de plus des scientifiques sérieux, reprendre les chiffres fournis par les entreprises de sondage va tout de même plus vite que de récolter, vérifier et contre-balancer les données soi-même. C’est là une conséquence du «publish or perish» .

Conclusion

Ce que ne disent pas les sondages, c’est comment se structure la société politique. Certes, les analyses structurelles échouent à prédire le résultat des élections. Il en va de même pour ces méthodes excessivement complexes qui allient les faits objectifs aux subjectivités individuelles. Puisque toutes les approches méthodologies parviennent que difficilement à décrire les phénomènes existants, les phénomènes futurs se hasardent souvent à des exercices de politique fiction.

Les petits partis

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Visuel du Parti Pirate, qui pastiche la devise républicaine

Les démocraties représentatives – mais pas seulement ces dernières – s’articulent sur un système partisan. Outre les idéologies, les clivages sociaux, les modes et les degrés d’organisation, la forme légale, etc., les partis politiques se distinguent selon leur propension à détenir le pouvoir.

La distinction courante est celle entre le(s) parti(s) au pouvoir face à celui (ceux) dans l’opposition. Sauf que cette distinction sépare utilement les partis dominants (insiders) qui évoluent au sein des institutions, des partis prétendantes (outsiders) qui – sans responsabilité politique – n’en sont pas moins des acteurs du champ politique. Généralement, on parle de «petits» partis pour les formations avec peu ou proue d’élu-e-s.

Toutefois, accoler l’adjectif «petit» à un parti politique a un côté quelque peu dépréciatif. Évidemment, on pourrait estimer que, avec le nombre de militantes et militants,  les scores électoraux, les finances et autres, il existe des critères objectifs qui établissent une échelle au bout de laquelle il y aurait de «grands» partis politiques, et donc de «petits» à l’autre extrémité. Sauf que cette conception est un subterfuge. Un subterfuge crée par les  dominants pour se maintenir et consolider leur pouvoir.

À vrai dire, on peut percevoir le champ politique comme une guerre de positions. Une guerre toutefois «moralisée» puisqu’il existe des règles que tous les belligérant-e-s acceptent, même tacitement. Sauf que ces règles sont rarement neutres. Elles servent à réguler, voire à restreindre, la pratique du politique.

Évidemment, dans toute démocratie représentative, les charges électives sont en nombre limité. Mais lorsqu’on compte environ 72 000 habitant-e-s pour un-e parlementaire en France (contre 8 200 habitant-e-s pour un-e parlementaire au Canada), on peut se dire qu’il existe encore de la marge avant d’arriver à saturation sur le plan national (ou fédéral). Si les places sont limitées, c’est que le pouvoir est, lui, disputé par des formations politiques aux aspirations hégémoniques.

Autrement dit, plus les règles favorisent la contestation de l’hégémonie, plus  elles contraignent les partis dominants à coopérer entre eux. Si le pluralisme des expressions politiques est aux fondements de la démocratie, l’exercice démocratique en-soi et pour-soi tolère finalement que très peu le partage du pouvoir. Ce phénomène concoure à la fameuse «loi d’airain de l’oligarchie».

Mais, si la démocratie représentative a tendance à se compresser, à prendre la forme d’une oligarchie élective, comment explique-t-on cette véritable profusion de partis politiques qualifiés par leurs adversaires de «petits» partis ?

D’emblée, je tiens à évacuer cette théorie pour laquelle il y aurait un «éclatement» des grands partis au bénéfice des petits. D’une part, les compositions et recomposions partisanes sont monnaie courante et ne constituent en rien un «éclatement». Au mieux, il s’agit de repositionnements. Et puis, il faudrait pour cela qu’un nouvel acteur révolutionne le système partisan. Peut-être que lesdits «mouvements» – à l’instar de La République en Marche (LMRE) ou la France Insoumise (FI) – transforment les pratiques politiques, mais ils ne remettent aucunement en question le système. Pis, ils y évoluent et s’y complaisent. D’autre part, cette théorie présente l’écueil de croire qu’il existerait une échelle avec des «petits», des «moyens» et des «grands» partis et la trimbale sans le moindre discernement, sans se rendre compte qu’elle pérennise l’oligarchie  puisqu’elle contribue à populariser ce genre de fadaises. Enfin, les rapports de force ne sont pas une simple arithmétique dans laquelle je soustraits 1 à X, ce qui fait que Y gagne 1. C’est malheureusement un calcul plus complexe que un échange de billes sous le préau.

À vrai dire, les «petits» partis survivent politiquement puisqu’ils remplissent des rôles et fonctions différents. On peut catégoriser ces rôles et fonctions ainsi, chaque catégorie n’excluant pas nécessairement une autre  :

  • Les partis satellites correspondent à ces formations alliées à des partis dominants ou des partis prétendants, et dont le rôle est, utilement, de diversifier l’offre politique pour atteindre d’autres électorats.
  • Les partis refuges sont les formations dans lesquelles se regroupent les élu-e-s marginalisé-e-s par des partis dominants ou des partis prétendants, mais dont ils-elles partagent la ligne idéologique et/ou stratégique.
  • Les partis hétérodoxes sont ceux qui incarnent une perspective idéologique ou stratégique divergente à celle défendue par un parti dominant ou par un parti prétendant.
  • Les partis minoritaires sont les formations dont l’offre est rare ou est devenue rare sur le champ politique.

Puisque lesdits «petits» partis permettent de diversifier leur offre politique et feindre le pluralisme, ils sont donc utiles aux «grands». Ils sont ces variables d’ajustement de la démocratie représentative en vue de son propre perpétuation. Et c’est justement pour cela qu’ils pullulent, non parce qu’ils la contestent ou qu’ils remettent en cause les forces dominantes en son sein.

Les 3 raisons du succès de Valérie Plante, première mairesse de Montréal

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Valérie Plante a d’ores et déjà marqué l’histoire puisqu’elle est devenue la première mairesse de Montréal avec le score de 51.36%. Elle intègre alors le club très fermé des femmes qui dirigent une grande agglomération en Amérique du Nord, devant son second membre après Muriel Bowser (élue à Washington).

S’il fallait souligner cette victoire historique (et si nous conclurons cet article sur les nombreux défis qui l’attendent), il est important de se demander pourquoi Valérie Plante a réussi à gagner l’Hôtel de ville. En effet, Denis Coderre a été longtemps jugé indétrônable par l’ensemble de la presse et une part notable des commentateurs politiques.

Sauf que leurs analyses – parfois partiales, mais bien plus souvent partielles – ont oublié certains critères.

Voici donc les 3 raisons du succès de Valérie Plante :

1- Une vision de Montréal

Dans un article précédent, je soulignais que l’opposition entre Plante et Coderre se résume à deux projets :

Valérie Plante (Projet Montréal) propose une ville centrée sur la notion d’urbanité, privilégiant les familles, l’écomobilité et la considération de l’espace public. Tandis que Denis Coderre (Équipe Coderre) privilégie le rayonnement international de la ville, notamment à l’aide de partenariats public-privé, et le statu quo urbanistique.

Alors Plante a parfaitement incarné sa vision de la ville, celle de Coderre a semblé déconnecté des priorités. De plus, et n’en déplaise à un cynisme ambiant qui aimerait croire en la fin des idéologies et dans celle des partis, les hommes et les femmes politiques dépourvu-e-s de vision sont toujours sanctionné-e-s par les urnes.

2- Une campagne performative

Puisque la politique est un art discursif, une vision ne suffit pas : il faut marquer les esprits. Aussi, je tiens à réitérer mon propos alors que je faisais un bilan de la campagne :

Valérie plante a fait une campagne irréprochable, aider par une communication parfaite et des candidats engagés sur le terrain. Elle a orienté les débats, parvenant à proposer une vision cohérente et compréhensible de son projet. Perdante comme gagnante, la campagne de Plante peut faire pâlir certains candidats aux élections provinciales et fédérales.

La puissance du discours a donc permis à Valérie Plante d’exister comme une option crédible, se construisant au passage l’image d’une «vraie» personne avec la proximité, la sympathie et le tutti quanti.

3- Des militants et des candidats engagés

S’il ne fait pas mépriser les ressources symboliques, cette campagne a surtout permis de faire sortir le vote. Pour cela, Valérie Plante a bénéficié de militants et de candidats particulièrement engagés.

Il ne suffit donc pas de « cogner à des portes » pour se faire élire (car, généralement, on ne convainc personne ou trop peu de monde avec cet exercice ; celui-ci servant donc à toute autre chose), mais d’avoir les ressources humaines et matérielles pour faire sortir le vote. C’est exactement l’erreur que Denis Coderre a fait : il a été peu présent sur le terrain, ainsi incapable de jauger ces chances, puis il a mobilisé un réseau de notables.

Conclusion :

Ces raisons : avoir une vision, la répandre et faire sortir le vote, ne s’improvisent pas. La victoire de Valérie Plante n’est donc pas une surprise puisqu’elle était probable. J’insiste sur le terme de « probable », puisqu’il y aura toujours ceux pour rétorquer : « oui, mais toi tu l’as pas prévue ». Évidemment, puisque je suis analyste politique et non devin.

Sur ce rappel, s’achève cette série d’articles sur l’élection municipale à Montréal. Il me faut néanmoins conclure en faisant deux remarques :

Premièrement, cette victoire – aussi historique et symbolique soit-elle – est gâchée par une participation déplorable (42,46%). Il ne s’agit pas de faire la morale à celles et à ceux qui se sont abstenus, ni même de contester la légitimité indéniable de la mairesse et des élus municipaux qui se sont pliés au jeu démocratique, mais de relever que l’abstention a des causes structurelles bien souvent niées par ceux qui la déplorent. Ces causes tiennent – entre autres – à l’hégémonie de la province sur la démocratie au local, entretenue par une classe politique, une classe médiatique et une classe intellectuelle dans la poursuite de leurs agendas politiques respectifs. L’aspiration du peuple à se gouverner est, il me semble, plus important que les petites guérillas nationalitaires.

Deuxièmement, Projet Montréal a beaucoup promis et à raison : ça va être compliqué de faire de Montréal une agglomération du XXIe siècle sans investir massivement, sans projet qui transforme la ville. Il existe deux manières de procéder. D’une part, la méthode Coué qui consiste à dire: Montréal est si différente, si extraordinaire, que l’on finit par y croire. Ça va peut-être convaincre le peuple rompu au même exercice lorsqu’il s’agit du Québec, mais pas les investisseurs, pas les savants, pas les dirigeants. D’autre part, la nouvelle administration peut affronter de manière rationnelle et raisonnée les défis. Cette manière a été celle de Projet Montréal jusqu’à maintenant, s’inspirant de ce qui se fait ailleurs sans jamais perdre de vue les ambitions locales. Espérons qu’il maintienne cette ligne, même à l’épreuve du pouvoir.

Coderre vs. Plante – 2nd débat 

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Hier soir a eu lieu le second et dernier débat en français entre les prétendants à la mairie de Montréal : Denis Coderre et Valérie Plante. Celui était organisé sous l’égide de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM). Retour sur épisode.

Une fois de plus (voir Coderre vs. Plante – 1er débat), son format ne m’invite guère à parler du fond. Pour y assister en personne, il vous en coûtait une modique somme entre 45 et 85$. Quant à la plèbe, elle pouvait toujours suivre les échanges via les réseaux sociaux et le site de la CCMM.

Ce qui est, tout simplement, antidémocratique.

Ma critique n’est pas celle de la webdiffusion (ou du webcasting), laquelle permet de rejoindre un public qui utilise de plus en plus d’autres modes d’information tels que les réseaux sociaux. Toutefois, dans le cadre d’une élection, privilégier ce mode de diffusion sur tous les autres supports a pour effet de reteindre la parole publique.

Pas besoin de faire une sociologie électorale complexe pour déduire que la spécialisation du mode et des canaux de diffusion touche une portion congrue de l’électorat. Si on ajoute à cela que la plupart des utilisateurs de la webdiffusion ont moins de 35 ans et que la participation des jeunes au Québec est plus faible le reste de la population*, arithmétiquement le débat a été suivi par très peu de personnes.

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Capture d’écran du Facebook Live de la CCMM au 20/10/2017

Le Facebook Live mentionne environ 12 000 vues. Si on double, voir même si l’on triple ce nombre … on est encore très loin du million d’électeurs potentiels.

Ajoutons à cela qu’il fallait acheter son siège pour assister publiquement à un débat censé être tenu dans un cadre démocratique (c’est-à-dire pluraliste, le pluralisme intégrant les classes sociales). C’est là une dérive ploutocratique qui n’est pas pour populariser l’élection.

Et après, chacun s’étonne du faible taux de participation. Denis Coderre peut être tenu pour responsable de cela, puisqu’il a exprimé son refus de multiplier les débats et a privilégié ce type de formats très arrêtés. C’est là une stratégie qui suscite l’abstention car elle est profitable à sa réélection (voir Montréal 2017 – Le parti des indécis).

Concernant le fond, je crains que cette heure de débat n’ait pas été très instructive. Certes, elle a permis d’établir plus nettement le positionnement de chacun des candidats. Ainsi, Valérie Plante (Projet Montréal) propose une ville centrée sur la notion d’urbanité, privilégiant les familles, l’écomobilité et la considération de l’espace public. Tandis que Denis Coderre (Équipe Coderre) privilégie le rayonnement international de la ville, notamment à l’aide de partenariats public-privé, et le statu quo urbanistique.

Pour ce qui est du reste, on a assisté à sempiternelle guerre de chiffres sur le financement de la ligne rose et les transports. Les candidats ont aussi parlé d’intégrité, notamment suite à la dénonciation d’inconduites sexuels par la campagne #moiaussi. Non que ces sujets soient intéressants, bien au contraire, mais le débat m’a vite ennuyé par son aspect comptable.

Pire, Denis Coderre – étrangement mal à l’aise – réagissait en passif-agressif, tandis que Valérie Plante se délectait un peu trop de la posture inconfortable de son adversaire. Ce débat n’était donc pas un débat d’idées, pas plus qu’un débat de personnalités, mais un énième exercice de communication.

À mon humble avis, Valérie Plante a gagné le débat. Mais la victoire de la candidate est nécessairement humble car elle l’a gagné devant ses partisans et ses opposants, non devant les Montréalais.

*À mon grand désespoir, il n’existe pas de données sur le vote des jeunes pour les élections municipales. On peut toutefois déduire que, en fonction de la tendance aux élections provinciales et fédérales, il est bas que celui de l’ensemble de la population (61% de participation des 18-35 ans contre 75%  pour le reste de la population sur l’île de Montréal, lors des élections provinciales de 2014).