100 jours avant les élections

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Alors que les jours se décomptent avant le scrutin du 1er octobre, quels sont les enseignements que nous pouvons tirer à 100 jours du déclenchement des élections générales au Québec ? Voici trois éléments de réponse :

1) Des élections sans passion

Si la communication politique s’échine à créer des évènements avec des candidatures tonitruantes et à générer du débat par de petites – mais récurrentes – polémiques, cette élection ne semble pas passionner les Québécois-es. Les raisons de cet ennui généralisé sont multiples : le manque de leaders charismatiques, des anciens débats qui finissent par devenir redondant, une trop forte anticipation de l’agenda électoral par les acteurs du champ politique qui aura fini par lasser eux-mêmes et, surtout, une dépolitisation croissante de la population que les partis politiques ne cherchent pas à enrayer, bien au contraire. Quoi que le nombre d’indécis se réduit à 7% ; pour l’heure, aucun enjeu central n’aura été soulevé. S’il est fort probable que l’été endorme les passions autant qu’elle éveille les foules, on  peut espérer que la campagne s’accélère à la rentrée de septembre.

2) Un nouveau clivage

L’enjeu de cette élection n’est pas tant répondre aux fractures qui divisent la société québécoise, ni même aux défis futurs qui la préoccupent, mais que les rapports de forces partisans s’y expriment pour que se répartissent les rôles définis selon la nouvelle redéfinition des clivages. Si le clivage souverainisme-fédéralisme demeure structurant socialement, ses effets politiques tendent à s’amenuiser. Lorsque les intentions de votes donnent le Parti québécois (PQ) troisième avec seulement 5 sièges (sur 125) à l’Assemblée nationale, on pourrait être tenté de diagnostiquer que l’agonie de cette formation annonce la mort clinique de tout un mouvement. Sauf que cette conclusion est quelque peu hâtive puisque le souverainisme n’est finalement qu’une stratégie d’un nationalisme revendiqué partout et surtout ailleurs qu’au PQ. Souverainisme qui pourrait ainsi connaître de nouveaux avatars, peut-être même dans ce clivage qui se dessine peu à peu. Ce nouveau clivage oppose un centrisme multiculturel à un nationalisme conservateur. Si le PQ ne parvient pas à se positionner face à la Coalition avenir Québec (CAQ) qui monopolise la ligne conservatrice, il pourrait bien  disparaître  du champ politique.

3) Des libéraux perdants, mais pas vaincus

Malgré les défections dans les rangs du Parti libéral du Québec (PLQ) et les sondages qui n’augurent rien de bon pour la formation de Philippe Couillard, l’équipe du Premier ministre sortant se maintiendrait dans plusieurs circonscriptions.  Toutefois et à croire les sondages, le PLQ serait  principalement sauver par les populations non-francophones  sur l’île de Montréal, territorialisant ainsi le clivage mentionné plus haut. En effet, le gouffre déjà existant entre Montréal et ses banlieues, Montréal et les régions, se creuse de plus en plus. Un gouvernement majoritaire de la CAQ serait probablement aussi un gouvernement sans aucun appui dans la métropole, générant une forme d’incompréhension, voire de l’amertume, entre Montréal et le reste du Québec. In fine, on peut craindre que la territorialisation du clivage ne soit qu’un paramètre oeuvrant à une ethnicisation des politiques provinciales.

Conclusion :

En dépit de ce faux rythme, la campagne 2018 est passionnante pour qui veut l’observer en fonction des tendances lourdes de la politique québécoise. Je déplore seulement que seul ce blog, avec son audience bien modeste, aborde ces problématiques. Bien des articles auraient pu être écrits s’il existait une littérature politique au-delà des banalités,  des opinions faciles ou des simples descriptions qui ne décryptent rien puisqu’elles n’écornent pas grand chose. Ne faisant pas profession de mes écrits, je me contenterai alors de regretter cet état de fait qui semble contenter tout le monde. En attendant la rentrée et des annonces pour ce blog qui connaîtra sa deuxième saison, je me mets en vacances de la vie politique québécoise.

 

Trop de communication politique tue la politique

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Après des décennies de militantisme, un début de carrière dans le milieu politique et un doctorat dans la discipline, j’arrive au stade où la politique dans sa manière de communiquer au plus grand nombre – c’est-à-dans les médias – me provoque une réaction épidermique. Simple réflexe ou début d’un symptôme, je ne saurai dire. N’étant pas encore gagner à la lassitude collective, il me fallait établir un diagnostic de cette communication politique qui, d’après moi, nuit à la politique.

Un élément de contextualisation au préalable : je vis au Québec. Bien que la situation ici décrite ne se limite nullement à la Belle-Province, mon observation est induite par une observation de plusieurs semaines de la campagne électorale. Celle-ci emprunte un faux rythme, une forme de routine, qui conduit les événements à se dérouler comme sur du papier à musique : avec l’immanquable polémique, les annonces de candidats ou candidates vedettes, les «analyses» des médias sur des points souvent anecdotiques, le sondage d’opinion, etc. Cette même récurrence des faits,  la conformité des acteurs dans leur(s) rôle(s) et position(s), m’invitent à croire que les «stratèges» en communication ont tous été à la même école : celle du mainstream.

Il y a, dans le milieu politique, une confusion insidieuse entre la conformité et le conformisme du message. Je m’explique. Pour qu’un message soit entendu, compris et assimilé par le plus grand nombre, qu’il crée de l’adhésion, il lui faut être conforme à des normes culturelles et sociales, un certain registre et – évidemment – aux médias qui le véhiculeront. S’il est nécessaire de se conformer aux moyens de transmission dans l’émission du message politique, chose qui influence quelque peu son contenu, il ne faut pas faire non plus faire de cette conformité l’unique substance du message. De même, il faut parfois savoir jouer des marges de la conformité pour atteindre d’autres populations, transmettre un autre propos.

C’est donc un équilibre délicat qu’il faut entretenir. Et comme il est plus aisé de le rompre que d’y travailler, les spin doctors débordent de pratiques communicationnelles pour donner aux électrices et électeurs des artifices d’originalité. Dès lors, ils communiquent tout le temps, sur tout, n’important quand. L’important, c’est de parler… de parler encore… d’avoir une opinion sur tout, sur n’importe quoi. Mais à force de s’apostropher et de se répondre, les communicants de tous bords finissent par mettre leurs pratiques au diapason, par animer exactement de la même manière le débat public. LE message politique se réduit alors à sa communication … Ce qui, au mieux, crée de l’ennui au sein de la population ; au pire, la désintéresse totalement.

Ne croyez surtout pas que le désintérêt d’une population envers la politique démontre de son ignorance ou qu’elle est symptomatique de son désengagement. Non, il est une étape dans ce procédé qui conduit à l’abstentionnisme. Crée, entretenu, suggéré par l’élite au pouvoir, il lui permet d’exclure la plèbe du débat démocratique. Rendre la politique ennuyeuse comme un dimanche pluvieux ou, inversement, aussi décérébrée que ces shows télévisés braillards, c’est le plan de l’idéologie dominante pour accroître l’abstention. Après, ils viendront avec leur morale : «des gens sont morts pour ces droits», pour assujettir le peuple au choix dominant. Mais le mal sera fait : la communication politique finira par tuer la politique.

Les libéraux peuvent-ils encore gagner ?

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Bas, très bas dans les enquêtes d’opinion, le Parti libéral du Québec (PLQ) cherche à remonter la pente. Mais le PLQ peut-il encore gagner les élections d’octobre qui s’annoncent compliquées ? Analyse. 

Gagner des élections en contexte hostile est un art complexe et délicat. S’il y a plusieurs manières de procéder, celle pour laquelle PLQ semble avoir opté est celle de la carotte et du bâton. Sauf que cette stratégie – si elle a fait ses preuves par le passé – semble de plus en plus inopérante face aux populismes.

La stratégie de la carotte et du bâton pourrait être elle-même assimilée à du populisme si elle n’était pas si mécanique, si peu passionnelle. Elle consiste à alterner – selon les contingences – la rétribution et la punition.

D’une part, le PLQ tend la carotte en espérant que l’on y morde. En la circonstance, la carotte consiste en une série d’engagements de redistributions, par une multiplication de chantiers infrastructuraux, sectoriels et industriels à venir. Elle est une promesse de prospérité offerte aux Québécoises et aux Québécois pour susciter leur adhésion malgré des réticences objectives. Quoi que l’on puisse objecter sur la méthode, elle est possible uniquement lorsque le parti au pouvoir peut se prévaloir de l’embellie économie. En d’autres mots, il est plus délicat de proposer les fruits (ou les légumineuses, pour reprendre notre allégorie) de la croissance lorsqu’ils sont inexistants.

D’autre part, le PLQ agite le bâton pour écarter les formations rivales. Dès lors, il articule une communication véhémente, composée de déclarations tonitruantes de Philippe Couillard qui ne manque pas de comparer la Coalition avenir Québec (CAQ) à un parti d’extrême-droite, investie massivement dans les médias et sur les réseaux sociaux. On pourrait se demander pourquoi tant d’efforts, alors que le PLQ gouverne la province et jouit donc d’une couverture médiatique proportionnellement plus importante que celle de ces rivaux ? Trois raisons expliquent ce phénomène. Premièrement, et à l’exception d’un interlude de moins de deux ans, le PLQ gouverne le Québec depuis 2003. Il accuse une usure du pouvoir de plus en plus problématique puisqu’il essuie de fortes critiques. Sans relais d’opinion suffisamment puissant pour se faire entendre, il est donc dans une position quasi-équivalente à celle d’un outsider. Pour se faire entendre, il est donc obliger de donner de la voix. Deuxièmement, le PLQ doit reconquérir des espaces qu’il a laissé à l’abandon, notamment les réseaux sociaux. Puisque ces espaces se nourrissent de polémiques, il lui faut y être agressif pour ne pas être immédiatement agressé. Troisièmement, le moment populiste oblige un durcissement du propos afin que le PLQ puisse attaquer frontalement ses adversaires.

Il est bien trop tôt pour savoir si la carotte et le bâton ramèneront ces électrices et électeurs qui se laissent tenter par la CAQ ou celles et ceux qui – sans choisir le parti de François Legault – désertent le PLQ choisi autrefois par défaut et désormais quitté par dégoût à la suite des différents scandales de corruption et collusion, les années d’austérité économique, etc. Faire le choix de rejoindre ces deux publics – qui sont sociologiquement et politiquement différents – n’est pas une mauvaise tactique, mais la stratégie en cours n’est peut-être pas la meilleure à cet effet.

Je m’explique.

La stratégie de la carotte et du bâton revient à se montrer attractif, tout en agitant l’épouvantail du populisme. Or, cette stratégie présente quatre difficultés. Premièrement, le message risque de ne pas être reçu par les intéressé-e-s puisqu’il fait appel à deux sentiments contradictoires : l’attraction et la répulsion.  Elle risque donc d’être perçue comme une campagne de dénigrement ou, inversement, comme un appel au clientélisme. Deuxièmement, elle subodore que la CAQ sera conforme à elle-même ; c’est-à-dire qu’elle fasse campagne en s’opposant à l’État-providence et en attisant les peurs. Si c’est amplement dans ses cordes, la Coalition a démontré par le passé qu’elle sait prendre ses adversaires par revers. Autrement dit, il ne faut pas minimiser l’intelligence stratégique de ses dirigeants et la souplesse idéologique des électrices et électeurs caquistes. Troisièmement, cette stratégie anticipe que le Parti québécois (PQ) et Québec solidaire (QS) seront plutôt passifs, ou tout simplement inoffensifs. C’est là un pari extrêmement dangereux, puisque le PQ s’aligne sur la CAQ et QS cherche à se légitimer comme le seul parti social-démocrate. Quatrièmement, cette stratégie expose les faiblesses du PLQ à ses adversaires, lesquelles deviennent facilement exploitables. Il suffit donc de développer des procédés contradictoires pour affaiblir le PLQ, chose aisée pour qui a un minimum d’intelligence stratégique.

Bien évidemment, le PLQ est en mesure de gagner son pari avec sa stratégie, mais il faudrait alors que la CAQ perde le sien et que le PQ s’enlise définitivement dans les conflits internes au souverainisme. Le plus sage serait de réviser la stratégie lorsque la campagne s’accélérera, soit en la réduisant à un seul et unique angle d’attaque, soit en la complexifiant afin de la rendre d’une redoutable efficacité. Il y aurait également d’autres voies envisageables, mais – si la stratégie contribue à la victoire – faut-il encore que ceux qui l’espèrent s’en donnent les moyens.

 

Syrie : la guerre des polémistes

Cet article ne souhaite pas traiter du fond des propos  jugés controversés de Claude El Khal sur Le Média (vidéo ci-dessus), mais souligner une tendance nouvelle dans le traitement médiatique du conflit syrien : la polémique.

En effet, pendant plusieurs années, le conflit était traité de manière univoque : un journaliste présentait la situation, un expert donnait un éclairage, un témoin ou un leader d’opinion offrait ou retirerait sa caution morale. La France était alors présentée comme opposante au régime de Bachar Al-Assad, ralliée au combat contre Daesh, tout en se désolidarisant des groupuscules islamistes.

Sauf que cette position conventionnelle est de plus en plus contestée. On peut expliquer cette contestation par deux raisons :

Premièrement, les positions marginales gagnent en popularité. En effet, il existe depuis le début de la guerre des positions marginales, défendues par celles et ceux qui soutiennent l’islamisme ou, inversement, le régime. Ces positions se sont très peu exprimées dans le débat public, mais ont trouvé des modes de diffusion alternatifs. Ces mêmes modes de diffusion ont gagné en popularité et en public, notamment en devenant francophones et en parvenant à capter une plus large audience par la reproduction des standards médiatiques. L’exemple le plus parlant est peut-être le canal russe qui, par le biais des agences Sputnik et Russia Today devenues francophones depuis peu (2014 et 2017), diffuse le message pro-Assad.

Secondement, la position de la France est devenue intenable avec l’évolution du conflit. Sans vouloir reconnaître les Kurdes pour ne pas froisser la Turquie, sans vouloir soutenir les groupes islamistes contre le régime et n’ayant plus d’interlocuteur «respectable» puisque ce qui restait de l’opposition laïque est désormais représentative de plus rien, la France – comme la plupart des pays occidentaux – ne sait plus où se positionner comme survient une crise comme celle de Ghouta. Sans positionnement clair et martelé par les leaders d’opinion dans l’espace public, des idées subversives surviennent avec plus d’aisance.

Puisque la position conventionnelle s’érode, les médias créent de la polémique afin de la réanimer.

Mais créer une polémique n’est pas mince affaire. En témoignent les nombreuses déclarations de femmes et hommes politiques français qui se sont rangé-e-s après les attentats – et sans que ça ne provoque d’émoi – derrière l’idée gaullienne qu’il vaille mieux un personnage peu fréquentable comme Bachar Al-Assad que la chienlit. De même, il y a peu, j’écoutais cette émission à succès de France Culture : Du grain à moudre, où Caroline Galacteros préférait l’unité nationale syrienne – c’est-à-dire le régime – au terrorisme, appelant à un axe Washington-Moscou dans la défende des intérêts de l’occident. Ce genre de positions, inacceptables il y a peu, s’expriment désormais facilement et sans nécessairement créer la polémique. Pour qu’il y ait polémique, il faut du spectaculaire et non l’adhésion de personnalités de second rang ou des propos d’universitaire.

Pour créer de la polémique, il suffit certes d’opposer une position présentée comme conventionnelle à une position présentée comme subversive, mais pas seulement. Une position devient subversive lorsqu’elle contredit les conventions auxquelles elle se rapporte en outrepassant un tabou. C’est pourquoi une position marginale peut être reçue comme une position subversive dans le débat public lorsqu’elle reconnaît la légitimité des acteurs (dans notre cas, le régime ou les rebelles) dans de lutte au profit d’un dessein supérieur comme la lutte contre le terrorisme ou la lutte contre la tyrannie.

À l’inverse de la polémique, un débat ne poursuit aucun procédé. Il comprend une pluralité indéfinie de positions, lesquelles peuvent être – certes – majoritaires ou marginales, conventionnelles ou subversives, simplistes ou complexes, irréductibles les unes des autres ou plus souples, interprétables, etc. Sauf que, dans un débat, aucune position ne prévaut sur l’autre. D’où le pourquoi, un même orateur parviendra à défendre des idées contradictoires, à changer d’avis à mesure de la conversation et, parfois même, à se ranger du côté de son adversaire. Plus que le débat, la polémique exige du spectaculaire, lequel intervient lorsque des positions antagonistes, réifiant au possible la pensée des uns et des autres, alimentent la controverse autour d’un personnage ou d’une institution facilement identifiable. Le Média est donc une cible de choix.

Ainsi et n’en déplaise à Claude El Khal, mais sa position importe peu. Toute position qu’aurait prise Le Média – outre la conventionnelle – aurait immédiatement créé une polémique. Le Média bénéfice d’ailleurs de celle, car elle lui permet de s’affirmer dans le paysage médiatique français. Pour conclure avec des idées, celles d’El Khal ne sont finalement que  l’expression d’une tierce partie : du nationalisme laïc libanais. Renvoyer dos à dos régime et rebelles pour s’affirmer le tord de tous est un échappatoire tentant, sauf que, dans cette guerre, nul n’aura jamais raison.

Ce que ne disent pas les sondages

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Scores très équilibrés quant à la popularité de Politisme sur les internets

Chaque jour, abondent des sondages pour savoir quel parti est susceptible de l’emporter aux prochaines échéances, quelle personnalité politique est la préférée de la population, quelle est la côte de popularité de celles et ceux qui nous gouvernent. Une fois le tableau de l’opinion dressé, on peut se demander si celle-ci est conforme à la réalité.

Dans les démocraties représentatives, ce n’est pas le peuple qui gouverne directement. Des femmes et des hommes politiques impopulaires peuvent le rester durant tout leur mandat sans que les sondages n’y fassent quoi que ce soit. Pis, malgré une impopularité crasse, elles ou ils risquent d’être réélu-e-s. Par ailleurs, nombreuses prédictions jugées sérieuses quant à la méthode employée ou la tendance observée se sont avérées non-fondées.

La scientificité précaire des sondages

Pour comprendre pourquoi les sondages échouent à dresser un portrait fidèle de l’opinion, il faut comprendre la méthode sur laquelle ils se basent.

Généralement, il est dit que les sondages mesurent l’opinion à un moment donné, qu’ils établissent une tendance à plus ou moins long terme, qu’ils prédisent plus ou moins les résultats d’une élection, voire qu’ils l’influencent puisque ces mêmes prédictions orientent les électrices et électeurs dans leurs choix, les politiciennes et politiciens dans leurs positionnements, etc. Si toutes ses assertions se vérifient rapidement par des exemples, elles peuvent être infirmées par d’autres et avec la même célérité. Où est donc la vérité ?

À vrai dire, la vérité importe peu puisqu’un sondage n’a de véracité que celle qu’on veut bien lui prêter. En soi, un sondage n’est pas la réalité du champ politique, pas même un extrait de celle-ci, mais un échantillon plus ou moins représentatif d’individus déterminé en fonction de critère arbritairement fixés . Le choix politique de ces individus est par ailleurs réifié, réduit, parfois discriminé lorsqu’il exprime des opinions trop complexes ou fort marginales, des sentiments ambivalents. Ce nivelement par le bas favorise la quantification de certitudes simples. Autrement dit, les sondages ne sont pas des probabilités qui cherchent à représenter une situation dans sa complexité, mais des pronostics sur des préférences. De plus, tout sondage – et même lorsqu’il est associé avec d’autres – ne peut être qu’une tendance faussée puisque sa temporalité n’est pas déterminée sur des critères scientifiques, mais provient des demandes de clients et de la proportion des prestataires à répondre à celles-ci.

Évidemment, il existe des enquêtes d’opinion qui reflètent plus fidèlement les disparités du champ politique, la pluralité des opinions, lesquelles sont menées sur un espace et une temporalité déterminés scientifiquement. Un sondage peut donc être bien fait, très bien fait, et ma critique ne vise aucunement la méthode quantitative, mais l’industrie du sondage qui travestit la scientificité avec une pseudo-science servant à ses intérêts premiers.

Le marché de l’opinion

Si le sondage ne décrit pas une réalité, il transmet un message : l’opinion est un marché concurrentiel sur lequel il est nécessaire d’investir pour exister.

Un marché concurrentiel puisque les formations ou les personnalités politiques se partagent des parts d’opinion en rivalisant les unes envers les autres. Ce qui est déjà là un point de vue très problématique puisque le sondage présente l’électorat comme une masse informe qui se contracte, qui convulse ou se montre volatile à la réaction du moinde fait, dont la politisation est nécessairement partisane, les partis eux-mêmes s’articulant sous la figure du chef ou de quelques personnalités «nationales». Les individus, les idéologies et les tendances – stéréotypées à l’extrême – ne sont finalement que des marques.

Et puisqu’il s’agit de marques, les entreprises proposent à leurs clients les mêmes instruments de branding que dans le monde de l’entreprise (j’y consacrerai prochainement un article). Et puis, il y a cette rivalité instrumentalisée. Si nul ne conteste son existence, tout conflit ne réduit pas à la confrontation à mort. À tel point que les sondages nous font croire que le travail politique est celui de quelques uns, minimisant les coopérations effectives qui font – par exemple – qu’une loi appelle souvent au travail de l’opposition et à une légion d’acteurs non-politiques.

L’idée sous-tendu par le marché de l’opinion que régulent les entreprises de sondages est que, tous les acteurs, s’ils veulent participer à l’opinion, doivent investir sur le marché. Investir sur le marché permet à un journal qui commande un sondage de proposer à ses lecteurs un spectacle politique sous forme de pronostics (similaire en cela aux courses hippiques), qui va faire de lui le producteur momentané et exclusif d’une information sur laquelle il compte capitaliser. De même, un parti politique paye un sondage pour exister sur le marché de l’opinion, sans quoi il se peut que sa marque disparaisse du débat public. On parlera ainsi du «parti X», de «monsieur Y», de «madame Z», le temps de commenter leurs résultats.

Les logiques économiques ont donc remplacé la prétention démocratique de l’industrie de représenter le panorama de la volonté populaire. Résultat, les sondages que vous observez ne proviennent plus ou que trop rarement d’instituts scientifiques, mais bien d’entreprises dont les bénéfices avoisinent des dizaines de millions de dollars/d’euros par an.

Des erreurs lucratives

Malgré la bonne santé économique de cette industrie, il lui arrive de commettre des erreurs. Ces erreurs tiennent au peu de scientificité déjà rapporté, mais pas seulement : les sondages ont acquis un rôle social du fait de leur généralisation. Pour reprendre la métaphore hippique, ils permettent de coter des formations politiques, des personnalités et/ou leurs actions. Évidemment, ces cotes sont un indice instable, mais sur lequel les acteurs parient.

D’autres variables plus stables permettraient d’amoindrir les risques, puisqu’il suffirait d’étudier les structures partisanes, la politisation des sympathisants et des militants, les représentations individuelles et collectives, les dynamiques locales, etc., pour corriger les écueils sondagiers. Sauf qu’il existe des raisons structurelles qui écartent ce genre d’analyse.

La première raison structurelle tient à la monopolisation du marché de l’opinion par l’industrie. Une monopolisation facilitée par les sommes colossales engendrées par ces compagnies. Logiquement, elles ne veulent pas que leur modèle économique soit concurrencé par d’autres.

La deuxième raison est liée à la conservation et la reproduction des positions dominantes dans le champ politique. En effet, parmi les critiques les plus virulentes des sondages, il y a des formations politiques qui sont loin d’être marginales politiquement puisqu’elles ont des élu-e-s et des finances prospères. Ce qui leur permettent d’apparaître dans ces sondages et, parfois même, être commanditaires de certains d’entre eux.

La troisième raison est la conséquence de la division du travail politique. Dans les cabinets, il y a cette tendance lourde à vouloir remplacer le ou la stratège avec un profil recherche par le ou la communicant-e avec un profil marketing. La même tendance s’observe dans la professionnalisation des fonctions partisanes ou associatives. Dans ce cas, il est difficile d’avoir d’autres analyses de la situation si on vire les seul-e-s qui pouvaient en fournir.

La quatrième raison se base sur l’efficacité supposée des sondages. Car le temps politique se réduit, l’action publique se limite et la communication prend des formats lapidaires pour rester aux normes des médias dominants, le sondage est jugé comme la ressource idéale puisque il est chiffré, court et imagé. Il fait donc office d’argument savant, sans cette science longue et complexe, qu’il faut en plus comprendre avec de l’expliquer.

La cinquième raison est sensiblement la même que la troisième, mais cette fois-ci se déplace dans les champs adjacents au politique que sont les champs médiatiques et académiques. En effet, les médias se composent de plus en plus de journalistes-éditeurs, lesquels produisent de moins en moins du contenus longs. Les entreprise de sondages – qui offrent leur expertise moyennant (peu de) finances – pallient à cette situation. L’académisme amorce, quant à lui, son tournant quantitatif dans le domaine des sciences sociales, achète sa mathématisation en économie et, s’il existe une fois de plus des scientifiques sérieux, reprendre les chiffres fournis par les entreprises de sondage va tout de même plus vite que de récolter, vérifier et contre-balancer les données soi-même. C’est là une conséquence du «publish or perish» .

Conclusion

Ce que ne disent pas les sondages, c’est comment se structure la société politique. Certes, les analyses structurelles échouent à prédire le résultat des élections. Il en va de même pour ces méthodes excessivement complexes qui allient les faits objectifs aux subjectivités individuelles. Puisque toutes les approches méthodologies parviennent que difficilement à décrire les phénomènes existants, les phénomènes futurs se hasardent souvent à des exercices de politique fiction.