Syrie : la guerre des polémistes

Cet article ne souhaite pas traiter du fond des propos  jugés controversés de Claude El Khal sur Le Média (vidéo ci-dessus), mais souligner une tendance nouvelle dans le traitement médiatique du conflit syrien : la polémique.

En effet, pendant plusieurs années, le conflit était traité de manière univoque : un journaliste présentait la situation, un expert donnait un éclairage, un témoin ou un leader d’opinion offrait ou retirerait sa caution morale. La France était alors présentée comme opposante au régime de Bachar Al-Assad, ralliée au combat contre Daesh, tout en se désolidarisant des groupuscules islamistes.

Sauf que cette position conventionnelle est de plus en plus contestée. On peut expliquer cette contestation par deux raisons :

Premièrement, les positions marginales gagnent en popularité. En effet, il existe depuis le début de la guerre des positions marginales, défendues par celles et ceux qui soutiennent l’islamisme ou, inversement, le régime. Ces positions se sont très peu exprimées dans le débat public, mais ont trouvé des modes de diffusion alternatifs. Ces mêmes modes de diffusion ont gagné en popularité et en public, notamment en devenant francophones et en parvenant à capter une plus large audience par la reproduction des standards médiatiques. L’exemple le plus parlant est peut-être le canal russe qui, par le biais des agences Sputnik et Russia Today devenues francophones depuis peu (2014 et 2017), diffuse le message pro-Assad.

Secondement, la position de la France est devenue intenable avec l’évolution du conflit. Sans vouloir reconnaître les Kurdes pour ne pas froisser la Turquie, sans vouloir soutenir les groupes islamistes contre le régime et n’ayant plus d’interlocuteur «respectable» puisque ce qui restait de l’opposition laïque est désormais représentative de plus rien, la France – comme la plupart des pays occidentaux – ne sait plus où se positionner comme survient une crise comme celle de Ghouta. Sans positionnement clair et martelé par les leaders d’opinion dans l’espace public, des idées subversives surviennent avec plus d’aisance.

Puisque la position conventionnelle s’érode, les médias créent de la polémique afin de la réanimer.

Mais créer une polémique n’est pas mince affaire. En témoignent les nombreuses déclarations de femmes et hommes politiques français qui se sont rangé-e-s après les attentats – et sans que ça ne provoque d’émoi – derrière l’idée gaullienne qu’il vaille mieux un personnage peu fréquentable comme Bachar Al-Assad que la chienlit. De même, il y a peu, j’écoutais cette émission à succès de France Culture : Du grain à moudre, où Caroline Galacteros préférait l’unité nationale syrienne – c’est-à-dire le régime – au terrorisme, appelant à un axe Washington-Moscou dans la défende des intérêts de l’occident. Ce genre de positions, inacceptables il y a peu, s’expriment désormais facilement et sans nécessairement créer la polémique. Pour qu’il y ait polémique, il faut du spectaculaire et non l’adhésion de personnalités de second rang ou des propos d’universitaire.

Pour créer de la polémique, il suffit certes d’opposer une position présentée comme conventionnelle à une position présentée comme subversive, mais pas seulement. Une position devient subversive lorsqu’elle contredit les conventions auxquelles elle se rapporte en outrepassant un tabou. C’est pourquoi une position marginale peut être reçue comme une position subversive dans le débat public lorsqu’elle reconnaît la légitimité des acteurs (dans notre cas, le régime ou les rebelles) dans de lutte au profit d’un dessein supérieur comme la lutte contre le terrorisme ou la lutte contre la tyrannie.

À l’inverse de la polémique, un débat ne poursuit aucun procédé. Il comprend une pluralité indéfinie de positions, lesquelles peuvent être – certes – majoritaires ou marginales, conventionnelles ou subversives, simplistes ou complexes, irréductibles les unes des autres ou plus souples, interprétables, etc. Sauf que, dans un débat, aucune position ne prévaut sur l’autre. D’où le pourquoi, un même orateur parviendra à défendre des idées contradictoires, à changer d’avis à mesure de la conversation et, parfois même, à se ranger du côté de son adversaire. Plus que le débat, la polémique exige du spectaculaire, lequel intervient lorsque des positions antagonistes, réifiant au possible la pensée des uns et des autres, alimentent la controverse autour d’un personnage ou d’une institution facilement identifiable. Le Média est donc une cible de choix.

Ainsi et n’en déplaise à Claude El Khal, mais sa position importe peu. Toute position qu’aurait prise Le Média – outre la conventionnelle – aurait immédiatement créé une polémique. Le Média bénéfice d’ailleurs de celle, car elle lui permet de s’affirmer dans le paysage médiatique français. Pour conclure avec des idées, celles d’El Khal ne sont finalement que  l’expression d’une tierce partie : du nationalisme laïc libanais. Renvoyer dos à dos régime et rebelles pour s’affirmer le tord de tous est un échappatoire tentant, sauf que, dans cette guerre, nul n’aura jamais raison.

Faut-il enterrer le souverainisme québécois ?

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Le souverainisme québécois – devenu synonyme d’indépendantisme – est-il mort ? Avec les sondages en berne pour le Parti québécois sur le plan provincial et un Bloc québécois qui se déchire sur le plan fédéral, on pourrait conclure que cette option est de moins en moins viable puisque de moins en moins représentée politiquement. Sauf que la réalité est quelque peu plus complexe.

À la suite d’un conflit interne, 7 des 10 députés du Bloc Québécois (ou «Bloc») ont déserté leur caucus. Parmi les reproches qu’ils adressent à leur cheffe, Martine Ouellet, ces derniers relèvent un conflit stratégique. Pour tenter de l’exposer brièvement, les «déserteurs» conçoivent le Bloc comme un parti nationaliste servant à la défense des intérêts du Québec, tandis que Martine Ouellet et consorts se le représentent comme l’instrument de promotion de l’indépendance sur le champ politique fédéral.  Si ces deux positions partagent une frontière ténue, il faut croire que celle-ci est suffisamment large pour alimenter un conflit.  Sauf que ce conflit qui n’occupe que 10 députés du Bloc (sur les 78 sièges réservé au Québec) semble tout de suite d’importance moindre.

Il faut dire que le souverainisme québécois se porte plutôt mal.

Et c’est au coeur même de la vie politique québécoise qu’il tachycarde puisque, sur le plan provincial, le Parti québécois (PQ) a obtenu un score historiquement bas aux élections de 2014, ne gagnant que 30 sièges (sur 125). Si on cumule avec les sièges de Québec solidaire (QS) – autre formation souverainiste -, on atteint les 34 sièges. Selon toutes les projections, ça risque d’être pire encore pour les élections de 2018. D’après Too Close to Call, le PQ obtiendrait un petit 23,5%, conservant difficilement 27 sièges aux élections 2018. QS pourrait – quant à lui – en obtenir 5 pour 13,5%. Soit un score cumulé de 27% pour le mouvement souverainiste.

Faisant un tout petit mieux que les partis politiques, l’option souverainiste oscillerait entre 35 et 40% dans les sondages d’opinion. Autrement dit, elle n’est pas vraiment populaire.

Face à ces chiffres, il serait aisé de conclure que le souverainisme québécois est passé d’époque, passé de mode. On argumenterait alors que l’évolution du PQ vers un nationalisme conservateur (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018) n’est que la réaction d’une idéologie devenue anachronique qui se crispe avant de disparaître. À mon sens, ces explications oublient que le souverainisme n’est qu’une tendance du nationalisme et que, au sein même de cette tendance, il existe plusieurs acceptions du souverainisme.

Plutôt que disparaître, ces mêmes tendances se reformulent. Elles se reformulent justement parce qu’elles agonisent. Sauf que ce processus est extrêmement lent et la conséquence immédiate est la captation de l’électorat du Bloc et du PQ. Ainsi, et bien qu’elle se défende d’être souverainiste, la Coalition avenir Québec (CAQ) a un discours au nationalisme appuyé, ferme, lequel véhicule la défense des intérêts québécois, la volonté de réaliser un projet de société propre au Québec, proposant une forme floue d’indépendance au sein de la fédération. Une partie de l’électorat souverainiste – plus sensible à la question ethnolinguistique qu’à l’opposition avec le Canada, mais aussi plus libérale sur le plan économique – se porte donc vers la CAQ.

Sauf que si le Bloc et le PQ ne régissent pas très vite, sans se hasarder à cette facilité intellectuelle et destinée à l’échec qui consiste à  singer la formation rivale, ils risqueront de disparaître. Le souverainisme leur survivra peut-être, mais dans une forme altérée.

Québec 2018 #3 – Le moment populiste

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Image de l’événement de Québec Solidaire, appelant à la démission de Gaétan Barrette

Si la campagne électorale est belle et bien lancée avec son lot d’investitures, de grands et de petits coups politiques, le scrutin d’octobre semble encore bien éloigné des préoccupations des Québécoises et des Québécois. Et puis, comme tous les commentateurs répètent que le débat portera sur l’économie, l’enthousiasme pour celui-ci est quelque peu … timoré.

En effet,  ce sont de profondes questions de société qui ont harangué les foules lors des deux derniers scrutins : la Charte des valeurs québécoises en 2014,  le Printemps érable en 2012. Puisque le taux de chômage est bas, les impôts demeurent faibles, reste cette question en suspens : faut-il que l’État se désengage des services publics, ou inversement ?

À cette question, le Parti libéral du Québec (PLQ) semble vouloir s’inspirer de l’ordo-libéralisme ; c’est-à-dire déployer des politiques interventionnistes afin de garantir la libre-concurrence sur le marché intérieur et à préserver l’intérêt local sur le marché extérieur. Par cette doctrine, les services publics sont réduits a minima.

Inversement, le Parti québécois (PQ) souhaite un « État fort », prônant un nationalisme économique qui cherche à sanctuariser le marché intérieur et à conquérir des marchés extérieurs. Il en retourne un souci de maintenir le modèle de l’État-providence qui profite aux seul-e-s Québécoises et Québécois.

Québec solidaire (QS) s’inscrit également dans la perspective développée par le PQ, mais cette formation diverge toutefois dans les moyens comme dans les finalités. En effet, QS ambitionne la création d’un État social qui passerait par une collectivisation des biens publics et une généralisation de l’offre de service public (en d’autres termes, la gratuité).

Quant à la Coalition avenir Québec (CAQ), elle adopte une doctrine inspirée du néoconservatisme car, d’une part, il y a cette volonté de réduire l’imposition des particuliers et des entreprises  et, d’autre part, l’ambition de créer des services publics compétents. Face à cette contradiction évidente, la CAQ propose de réduire à peau de chagrin la bureaucratie pour réinvestir l’argent dans les charges utiles aux missions de service public. Sauf que la CAQ souhaite aussi faire des investissements… Mais cette fois, pour les financer, elle convoque des revenus d’un deus ex-machina : la croissance économique, laquelle aurait forcément le vent en poupe dans ce Québec gagnant dirigé par François Legault.

Nous y voilà….

En soi, les propositions de la CAQ sont bien plus libérales, bien plus à droite, que celles du PLQ puisque la Coalition propose une casse en règle des services publics, leur libéralisation et des investissements supportés par le secteur privé. Sauf que les choses ne sont jamais présentées de la sorte…   Aussi, et dès qu’une question cherche à détailler les mesures de la CAQ selon la doctrine économique, la Coalition avance sa carotte : 1000$ en moins d’impôt ! Et puisque c’est Noël avant l’heure, François Legault offre immédiatement une boule à neige qui – à la manière de ces villes miniatures mises sous un dôme de verre que l’on agite dans les magasins de souvenir – présente un Québec parfait, un Québec de toujours, sans que rien d’extérieur ne puisse l’altérer. Mais lorsque certains ne se contemplent pas dans ce tableau idyllique, la CAQ leur rétorque immédiatement : nous sommes le peuple.

Mais quel peuple ? Ce qui est intriguant dans le populisme de la CAQ, c’est qu’il n’est pas anti-élitaire. Au contraire, il a une vision très hiérarchisée de la société où les élites – pourvu qu’elles soient méritantes – dominent « naturellement » les autres. Non, son populisme est davantage celui qui oppose la périphérie au centre. Autrement dit, Québec, les régions et les banlieues face à la mégalopole : Montréal. Je ne le qualifierai donc pas de xénophobe ou de raciste, bien qu’il entretienne un nationalisme conservateur qui accentue la différence ethnoculturelle, mais ne l’exacerbe qu’utilement.

Le populisme anti-élitaire est davantage utilisé dans cette campagne par QS. Tout comme la CAQ, QS est mal à l’aise lorsqu’il s’agit de présenter son programme économique. Non qu’il veuille se présenter moins à gauche qu’il n’est, mais ses militants se sont peut-être rendus compte que, instruire la population à l’économie sociale, est chose de compliqué durant une campagne. Et puisque ce parti s’imagine comme l’équivalent québécois du Democratic Socialists of America (DSA) de Bernie Sanders ou de la France Insoumise (FI) de Jean-Luc Mélenchon, il s’emploie de plus en plus à opposer les élites à la masse, dans un « dégagisme » inspiré par l’une et l’autre de ces formations.  Dès lors, le site DehorsBarette.com (redirigeant vers l’événement Facebook, lequel invite à une manifestation pour réclamer la démission du ministre de la santé) est en plein cette ligne dégagiste

En comparaison avec d’autres contextes électoraux, ce moment populiste n’est pas prêt à perdre de la vitesse. Bien au contraire, tous les signaux concordent pour qu’il s’accélère, tant dans les échanges qu’en intensité.  Si certains partis pourraient être tentés par une dénonciation de la démagogie, mais il faudrait que la raison ait du cœur là où, justement, le coeur a ses raisons. C’est donc une lutte compliquée et douloureuse qui s’annonce, à moins que ce moment populiste ne fut qu’évanescence.

Ce que ne disent pas les sondages

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Scores très équilibrés quant à la popularité de Politisme sur les internets

Chaque jour, abondent des sondages pour savoir quel parti est susceptible de l’emporter aux prochaines échéances, quelle personnalité politique est la préférée de la population, quelle est la côte de popularité de celles et ceux qui nous gouvernent. Une fois le tableau de l’opinion dressé, on peut se demander si celle-ci est conforme à la réalité.

Dans les démocraties représentatives, ce n’est pas le peuple qui gouverne directement. Des femmes et des hommes politiques impopulaires peuvent le rester durant tout leur mandat sans que les sondages n’y fassent quoi que ce soit. Pis, malgré une impopularité crasse, elles ou ils risquent d’être réélu-e-s. Par ailleurs, nombreuses prédictions jugées sérieuses quant à la méthode employée ou la tendance observée se sont avérées non-fondées.

La scientificité précaire des sondages

Pour comprendre pourquoi les sondages échouent à dresser un portrait fidèle de l’opinion, il faut comprendre la méthode sur laquelle ils se basent.

Généralement, il est dit que les sondages mesurent l’opinion à un moment donné, qu’ils établissent une tendance à plus ou moins long terme, qu’ils prédisent plus ou moins les résultats d’une élection, voire qu’ils l’influencent puisque ces mêmes prédictions orientent les électrices et électeurs dans leurs choix, les politiciennes et politiciens dans leurs positionnements, etc. Si toutes ses assertions se vérifient rapidement par des exemples, elles peuvent être infirmées par d’autres et avec la même célérité. Où est donc la vérité ?

À vrai dire, la vérité importe peu puisqu’un sondage n’a de véracité que celle qu’on veut bien lui prêter. En soi, un sondage n’est pas la réalité du champ politique, pas même un extrait de celle-ci, mais un échantillon plus ou moins représentatif d’individus déterminé en fonction de critère arbritairement fixés . Le choix politique de ces individus est par ailleurs réifié, réduit, parfois discriminé lorsqu’il exprime des opinions trop complexes ou fort marginales, des sentiments ambivalents. Ce nivelement par le bas favorise la quantification de certitudes simples. Autrement dit, les sondages ne sont pas des probabilités qui cherchent à représenter une situation dans sa complexité, mais des pronostics sur des préférences. De plus, tout sondage – et même lorsqu’il est associé avec d’autres – ne peut être qu’une tendance faussée puisque sa temporalité n’est pas déterminée sur des critères scientifiques, mais provient des demandes de clients et de la proportion des prestataires à répondre à celles-ci.

Évidemment, il existe des enquêtes d’opinion qui reflètent plus fidèlement les disparités du champ politique, la pluralité des opinions, lesquelles sont menées sur un espace et une temporalité déterminés scientifiquement. Un sondage peut donc être bien fait, très bien fait, et ma critique ne vise aucunement la méthode quantitative, mais l’industrie du sondage qui travestit la scientificité avec une pseudo-science servant à ses intérêts premiers.

Le marché de l’opinion

Si le sondage ne décrit pas une réalité, il transmet un message : l’opinion est un marché concurrentiel sur lequel il est nécessaire d’investir pour exister.

Un marché concurrentiel puisque les formations ou les personnalités politiques se partagent des parts d’opinion en rivalisant les unes envers les autres. Ce qui est déjà là un point de vue très problématique puisque le sondage présente l’électorat comme une masse informe qui se contracte, qui convulse ou se montre volatile à la réaction du moinde fait, dont la politisation est nécessairement partisane, les partis eux-mêmes s’articulant sous la figure du chef ou de quelques personnalités «nationales». Les individus, les idéologies et les tendances – stéréotypées à l’extrême – ne sont finalement que des marques.

Et puisqu’il s’agit de marques, les entreprises proposent à leurs clients les mêmes instruments de branding que dans le monde de l’entreprise (j’y consacrerai prochainement un article). Et puis, il y a cette rivalité instrumentalisée. Si nul ne conteste son existence, tout conflit ne réduit pas à la confrontation à mort. À tel point que les sondages nous font croire que le travail politique est celui de quelques uns, minimisant les coopérations effectives qui font – par exemple – qu’une loi appelle souvent au travail de l’opposition et à une légion d’acteurs non-politiques.

L’idée sous-tendu par le marché de l’opinion que régulent les entreprises de sondages est que, tous les acteurs, s’ils veulent participer à l’opinion, doivent investir sur le marché. Investir sur le marché permet à un journal qui commande un sondage de proposer à ses lecteurs un spectacle politique sous forme de pronostics (similaire en cela aux courses hippiques), qui va faire de lui le producteur momentané et exclusif d’une information sur laquelle il compte capitaliser. De même, un parti politique paye un sondage pour exister sur le marché de l’opinion, sans quoi il se peut que sa marque disparaisse du débat public. On parlera ainsi du «parti X», de «monsieur Y», de «madame Z», le temps de commenter leurs résultats.

Les logiques économiques ont donc remplacé la prétention démocratique de l’industrie de représenter le panorama de la volonté populaire. Résultat, les sondages que vous observez ne proviennent plus ou que trop rarement d’instituts scientifiques, mais bien d’entreprises dont les bénéfices avoisinent des dizaines de millions de dollars/d’euros par an.

Des erreurs lucratives

Malgré la bonne santé économique de cette industrie, il lui arrive de commettre des erreurs. Ces erreurs tiennent au peu de scientificité déjà rapporté, mais pas seulement : les sondages ont acquis un rôle social du fait de leur généralisation. Pour reprendre la métaphore hippique, ils permettent de coter des formations politiques, des personnalités et/ou leurs actions. Évidemment, ces cotes sont un indice instable, mais sur lequel les acteurs parient.

D’autres variables plus stables permettraient d’amoindrir les risques, puisqu’il suffirait d’étudier les structures partisanes, la politisation des sympathisants et des militants, les représentations individuelles et collectives, les dynamiques locales, etc., pour corriger les écueils sondagiers. Sauf qu’il existe des raisons structurelles qui écartent ce genre d’analyse.

La première raison structurelle tient à la monopolisation du marché de l’opinion par l’industrie. Une monopolisation facilitée par les sommes colossales engendrées par ces compagnies. Logiquement, elles ne veulent pas que leur modèle économique soit concurrencé par d’autres.

La deuxième raison est liée à la conservation et la reproduction des positions dominantes dans le champ politique. En effet, parmi les critiques les plus virulentes des sondages, il y a des formations politiques qui sont loin d’être marginales politiquement puisqu’elles ont des élu-e-s et des finances prospères. Ce qui leur permettent d’apparaître dans ces sondages et, parfois même, être commanditaires de certains d’entre eux.

La troisième raison est la conséquence de la division du travail politique. Dans les cabinets, il y a cette tendance lourde à vouloir remplacer le ou la stratège avec un profil recherche par le ou la communicant-e avec un profil marketing. La même tendance s’observe dans la professionnalisation des fonctions partisanes ou associatives. Dans ce cas, il est difficile d’avoir d’autres analyses de la situation si on vire les seul-e-s qui pouvaient en fournir.

La quatrième raison se base sur l’efficacité supposée des sondages. Car le temps politique se réduit, l’action publique se limite et la communication prend des formats lapidaires pour rester aux normes des médias dominants, le sondage est jugé comme la ressource idéale puisque il est chiffré, court et imagé. Il fait donc office d’argument savant, sans cette science longue et complexe, qu’il faut en plus comprendre avec de l’expliquer.

La cinquième raison est sensiblement la même que la troisième, mais cette fois-ci se déplace dans les champs adjacents au politique que sont les champs médiatiques et académiques. En effet, les médias se composent de plus en plus de journalistes-éditeurs, lesquels produisent de moins en moins du contenus longs. Les entreprise de sondages – qui offrent leur expertise moyennant (peu de) finances – pallient à cette situation. L’académisme amorce, quant à lui, son tournant quantitatif dans le domaine des sciences sociales, achète sa mathématisation en économie et, s’il existe une fois de plus des scientifiques sérieux, reprendre les chiffres fournis par les entreprises de sondage va tout de même plus vite que de récolter, vérifier et contre-balancer les données soi-même. C’est là une conséquence du «publish or perish» .

Conclusion

Ce que ne disent pas les sondages, c’est comment se structure la société politique. Certes, les analyses structurelles échouent à prédire le résultat des élections. Il en va de même pour ces méthodes excessivement complexes qui allient les faits objectifs aux subjectivités individuelles. Puisque toutes les approches méthodologies parviennent que difficilement à décrire les phénomènes existants, les phénomènes futurs se hasardent souvent à des exercices de politique fiction.

Les petits partis

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Visuel du Parti Pirate, qui pastiche la devise républicaine

Les démocraties représentatives – mais pas seulement ces dernières – s’articulent sur un système partisan. Outre les idéologies, les clivages sociaux, les modes et les degrés d’organisation, la forme légale, etc., les partis politiques se distinguent selon leur propension à détenir le pouvoir.

La distinction courante est celle entre le(s) parti(s) au pouvoir face à celui (ceux) dans l’opposition. Sauf que cette distinction sépare utilement les partis dominants (insiders) qui évoluent au sein des institutions, des partis prétendantes (outsiders) qui – sans responsabilité politique – n’en sont pas moins des acteurs du champ politique. Généralement, on parle de «petits» partis pour les formations avec peu ou proue d’élu-e-s.

Toutefois, accoler l’adjectif «petit» à un parti politique a un côté quelque peu dépréciatif. Évidemment, on pourrait estimer que, avec le nombre de militantes et militants,  les scores électoraux, les finances et autres, il existe des critères objectifs qui établissent une échelle au bout de laquelle il y aurait de «grands» partis politiques, et donc de «petits» à l’autre extrémité. Sauf que cette conception est un subterfuge. Un subterfuge crée par les  dominants pour se maintenir et consolider leur pouvoir.

À vrai dire, on peut percevoir le champ politique comme une guerre de positions. Une guerre toutefois «moralisée» puisqu’il existe des règles que tous les belligérant-e-s acceptent, même tacitement. Sauf que ces règles sont rarement neutres. Elles servent à réguler, voire à restreindre, la pratique du politique.

Évidemment, dans toute démocratie représentative, les charges électives sont en nombre limité. Mais lorsqu’on compte environ 72 000 habitant-e-s pour un-e parlementaire en France (contre 8 200 habitant-e-s pour un-e parlementaire au Canada), on peut se dire qu’il existe encore de la marge avant d’arriver à saturation sur le plan national (ou fédéral). Si les places sont limitées, c’est que le pouvoir est, lui, disputé par des formations politiques aux aspirations hégémoniques.

Autrement dit, plus les règles favorisent la contestation de l’hégémonie, plus  elles contraignent les partis dominants à coopérer entre eux. Si le pluralisme des expressions politiques est aux fondements de la démocratie, l’exercice démocratique en-soi et pour-soi tolère finalement que très peu le partage du pouvoir. Ce phénomène concoure à la fameuse «loi d’airain de l’oligarchie».

Mais, si la démocratie représentative a tendance à se compresser, à prendre la forme d’une oligarchie élective, comment explique-t-on cette véritable profusion de partis politiques qualifiés par leurs adversaires de «petits» partis ?

D’emblée, je tiens à évacuer cette théorie pour laquelle il y aurait un «éclatement» des grands partis au bénéfice des petits. D’une part, les compositions et recomposions partisanes sont monnaie courante et ne constituent en rien un «éclatement». Au mieux, il s’agit de repositionnements. Et puis, il faudrait pour cela qu’un nouvel acteur révolutionne le système partisan. Peut-être que lesdits «mouvements» – à l’instar de La République en Marche (LMRE) ou la France Insoumise (FI) – transforment les pratiques politiques, mais ils ne remettent aucunement en question le système. Pis, ils y évoluent et s’y complaisent. D’autre part, cette théorie présente l’écueil de croire qu’il existerait une échelle avec des «petits», des «moyens» et des «grands» partis et la trimbale sans le moindre discernement, sans se rendre compte qu’elle pérennise l’oligarchie  puisqu’elle contribue à populariser ce genre de fadaises. Enfin, les rapports de force ne sont pas une simple arithmétique dans laquelle je soustraits 1 à X, ce qui fait que Y gagne 1. C’est malheureusement un calcul plus complexe que un échange de billes sous le préau.

À vrai dire, les «petits» partis survivent politiquement puisqu’ils remplissent des rôles et fonctions différents. On peut catégoriser ces rôles et fonctions ainsi, chaque catégorie n’excluant pas nécessairement une autre  :

  • Les partis satellites correspondent à ces formations alliées à des partis dominants ou des partis prétendants, et dont le rôle est, utilement, de diversifier l’offre politique pour atteindre d’autres électorats.
  • Les partis refuges sont les formations dans lesquelles se regroupent les élu-e-s marginalisé-e-s par des partis dominants ou des partis prétendants, mais dont ils-elles partagent la ligne idéologique et/ou stratégique.
  • Les partis hétérodoxes sont ceux qui incarnent une perspective idéologique ou stratégique divergente à celle défendue par un parti dominant ou par un parti prétendant.
  • Les partis minoritaires sont les formations dont l’offre est rare ou est devenue rare sur le champ politique.

Puisque lesdits «petits» partis permettent de diversifier leur offre politique et feindre le pluralisme, ils sont donc utiles aux «grands». Ils sont ces variables d’ajustement de la démocratie représentative en vue de son propre perpétuation. Et c’est justement pour cela qu’ils pullulent, non parce qu’ils la contestent ou qu’ils remettent en cause les forces dominantes en son sein.