Quelle représentativité politique pour la diversité culturelle au Québec ? (1/4)

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Cet article forme l’introduction d’une étude qui cherche à analyser la représentativité politique de la diversité culturelle au Québec, et plus spécifiquement celle mise en lumière avec les élections générales de 2018. Car l’étude en question est en cours de réalisation, le propos est encore à l’état embryonnaire et ne saurait être pris par la lectrice ou le lecteur comme définitif. C’est donc un début de réflexion visant à poser le cadre du débat et à proposer une méthode de travail que je vous propose là. Si ce n’est pas un papier universitaire dans la forme, il n’en demeure pas moins exigeant sur le fond. 

Problématique

Dans une démocratie, la représentation nationale doit-elle être l’image de la société, notamment dans sa diversité culturelle ? Si cette question demeure d’actualité malgré les siècles, c’est parce que le pluralisme politique recoupe de plus en plus un pluralisme culturel. Ce recoupement s’explique à la fois par un dépérissement des idéologies  qui peinent à renouveler les cultures politiques, et par une diversité culturelle accrue qui – l’espace laissé libre par les idéologies – exprime de plus en plus la revendication d’une distribution plus équitable des rôles politiques ; c’est-à-dire la revendication d’un pluralisme devenu effectif.

Mais comme le fait remarquer le philosophe britannique John Gray, le pluralisme correspond davantage à un projet politique, tandis que la diversité est un fait empiriquement constaté. Autrement dit, il peut exister des régimes réputés « pluralistes », mais avec peu ou proue de diversité au sein du champ politique et, inversement, des régimes réputés « monistes » mais avec une représentativité de la diversité observée. Ce décalage – entre ce qui peut relever de l’intentionnalité d’un projet politique par sa théorie, par ses pratiques discursives, normatives et symboliques, d’une réalité concrète – peut s’expliquer par de nombreux phénomènes contingents, dépendamment du contexte étudié.

Le contexte qui nous préoccupera dans cette série d’articles est celui du Québec contemporain, et plus spécifiquement le Québec à quelques mois des élections générales à venir. Certes, le Québec n’est pas nécessairement le champ d’intérêt principal d’une partie du lectorat de ce blog, mais je l’invite toutefois à lire les articles qui suivront car ce contexte illustre parfaitement les défis présents face à la question de la représentativité de la diversité culturelle qui s’impose en Belgique, en France et en Suisse.

En effet, le Québec connaît depuis une quinzaine d’années une polémique récurrente sur l’intégration des immigrants et l’acceptation de la diversité culturelle par la majorité culturelle. Il faut dire que le Québec est une société très – et de plus en plus – diversifiée ; conséquence directe de son histoire avec présence des peuples fondateurs canadiens-français et canadiens-anglais et des nations autochtones, mais aussi par des mouvements migratoires plus récents et encore continus. Si on prend le fait linguistique comme indice (langue maternelle), il y aurait 79,1% de francophones, 8,9% d’anglophones et 12% d’allophones. Selon le Ministère de l’immigration, de la Diversité et de l’Inclusion au Québec, la population immigrante s’élèverait à 12,6%. Les personnes se déclarant appartenir à une minorité visible seraient aux environs de 11%. Autre chiffre, les non-catholiques avoisineraient environ 20% de la population, toutes confessions confondues.

La question de la diversité au Québec est devenue un enjeu électoral de plus en plus proéminent dans le débat public, au point d’opérer un glissement populiste de certains partis nationalistes. Inversement, d’autres formations réclament que la diversité culturelle puisse jouer un rôle prégnant au Québec, qu’elle ait une meilleure représentativité politique et dans d’autres secteurs.

Mais à ce propos, qu’est-ce la représentativité ? Si l’on en croit le Centre nationale de ressources textuelles et linguistiques :

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Par « représentativité culturelle », on entend donc la propension du personnel politique à incarner la diversité culturelle. Cette représentativité n’est pas nécessairement élective dans la mesure où celles et ceux qui incarnent la diversité ne sont pas totalement, ni partiellement, voire peut-être aucunement, élu-e-s ou désigné-e-s par une communauté d’appartenance à laquelle ils ou elles sont censé-e-s appartenir. Pas plus que la représentativité est obligatoirement intentionnelle, puisqu’une personne peut être perçue comme faisant partie de la diversité en question sans que la diversité culturelle soit le motif de son élection. Pour ainsi dire, la représentativité culturelle peut être malgré tous ou malgré soi.

En effet, la culture est un phénomène social, construit en fonction de l’autoreprésentation des individus comme émetteurs de culture, mais aussi de la représentation extérieure de celle-ci des individus comme récepteurs de culture. En d’autres termes, la « culture française » est l’interaction entre des individus qui se disent appartenir à cette culture et d’autres qui perçoivent ce qu’elle peut être. La petite subtilité, c’est que nous sommes jamais seulement émetteurs ou récepteurs d’une culture, mais souvent les deux de manière inégale. La culture française n’existerait probablement pas de la même façon sans les clichés véhiculés à l’étranger, ces clichés étant devenus parties prenantes de ladite culture.

D’où la sempiternelle question : qu’est-ce qui compose une culture ?

Il est extrême difficile de ne pas sombrer dans la réification lorsqu’il s’agit de décrire une culture attribuée à un individu ou à un groupe d’individus. Par exemple, parler « des chrétiens québécois » ne décrient strictement personne, puisque le christianisme connaît plusieurs observances, différents niveaux de pratiques. La pluralité intrinsèque des églises recoupe également des pluralités ethniques, linguistiques, migratoires, etc. Plus on spécifie le propos, plus les identités deviennent multiples, parfois complémentaires, parfois contradictoires. Ainsi, et pour répondre à la question initiale, il est délicat de décrire ce qui compose une culture. Moins périlleux est l’exercice qui consiste à décrire ce qui ne la compose pas, c’est-à-dire sa diversité culturelle.

Pour ainsi dire, la diversité culturelle rassemble toutes les identités formant cultures, ainsi perçues comme autant d’altérités à la culture dominante. Dans une société qui se définit comme québécoise, la culture dominante repose sur une langue qui est le français canadien, un mode de vie nord-américain, des institutions sociales et politiques forgés par trois acteurs clés : la religion catholique romaine, le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial, etc. Toutes les cultures qui n’intègrent pas les éléments de ce cadre sont donc jugées exogènes à celui-ci et constituent – ensemble – une diversité culturelle. Pour les distinguer, il suffit d’observer les différenciations effectuées par les acteurs qui s’assimilent ou se disent assimiler à la culture dominante.

Mon analyse ne comprend pas les contre/sous-cultures, à l’exemple de la culture punk ou de la culture queer. Si je ne doute pas un instant qu’elles entretiennent un rapport d’altérité avec la culture dominante, ces dernières sont davantage des éléments d’étrangeté au sein de celle-ci plutôt que des éléments étrangers à celle-ci. Il en va de même pour le genre ou l’orientation sexuelle : les femmes ou les LGBTQIA+ n’en sont pas moins culturellement québécois-es, bien qu’ils/elles appartiennent à des groupes marginalisés socialement et politiquement.

Méthodologie

Dans sa seconde partie, cet article se propose d’analyser la diversité culturelle par le prisme de sa représentativité politique. Il se situe à un moment idéal qui est celui des élections générales. Un « moment idéal » puisque chaque parti est libre de présenter les candidates et les candidats qu’il souhaite, même si ces dernières ou ces derniers peuvent avoir préalablement mené-e-s une compétition électorale afin d’obtenir leur investiture. L’analyse cherchera à connaître le mode de nomination de la candidate ou du candidat, son intentionnalité et, évidemment, celle du parti. Dans un deuxième temps, il s’agira d’estimer si la circonscription est  gagnable ou non.

Mais avant de qualifier la représentativité politique de la diversité culturelle , il faut la quantifier. Au Québec, les élections générales ont lieu au scrutin uninominal majoritaire à un tour, ce qui a tendance à pénaliser lesdits « petits partis ». J’opte donc pour les partis qui ont le plus de chance de gagner des sièges, c’est-à-dire le Parti libéral du Québec (PLQ), le Parti québécois (PQ), la Coalition avenir Québec (CAQ) et Québec solidaire (QS). Puisqu’il y a 125 circonscriptions et donc autant de candidats potentiels, l’exercice sera donc renouvelé quatre fois pour estimer la représentativité politique de la diversité culturelle.

Sur ce point, réitérons le propos introductif : la diversité prise en compte sera celle qui dénote avec la culture dominante. Pour ce faire, je prends quatre grandes catégories de différenciation :

  • Catégorie des minorités visibles : tout individu identifié ou s’identifiant par sa couleur de peau.
  • Catégorie des minorités ethnoculturelles : tout individu identifié ou s’identifiant comme étranger aux peuples fondateurs (canadien-français et canadien-anglais).
  • Catégorie des minorités linguistiques : tout individu dont la langue maternelle ou la langue d’usage est autre que le français canadien.
  • Catégorie des minorités migratoires : tout individu né autre part qu’au Québec, ou dont les parents sont nés autre part qu’au Québec.

Évidemment, une personne peut appartenir à une ou plusieurs catégories, mais il ne s’agit pas d’attribuer des points pour la promotion d’une personnalité à part, mais bien d’estimer l’ampleur et la généralisation d’un phénomène. Autrement dit, si un parti promeut dans une circonscription facile une personne issue de la diversité culturelle alors que tous les autres candidats ne la reflète pas, son indice sera faible.

Afin de tester ma méthode (quantitative/qualitative), le prochain article traitera de la moitié des candidatures annoncées. N’hésitez pas à me suivre pour sur les réseaux sociaux pour connaître l’évolution de cette étude et l’amiéliorer par vos commentaires.

Le nationalisme ethnique de la CAQ

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Image de propagande de la CAQ

La polémique a débuté il y a une semaine quand le quotidien Montreal Gazette rapportait les propos du ministre des finances Carlos Leitão, prononcés devant un parterre de représentants anglophones :

« (…) the kind of nationalism the CAQ proposes is, in my opinion, an ethnic based nationalism. I’m not afraid of the words. This is what it is. They view the French majority as being under attack from all those foreigners out there.”

Montreal Gazette, 14 mars 2018

François Legault s’en est offusqué, percevant dans l’opinion du ministre une accusation de racisme. Car le Parti libéral du Québec (PLQ) s’emploie depuis plusieurs mois à présenter la Coalition avenir Québec (CAQ), lui prêtant des accointances avec les populismes d’extrême-droite, ce devait en effet l’intention de Carlos Leitão.

Mais sans ces sous-entendus, la CAQ sombre-t-elle dans un nationalisme ethnique ?

Évidemment, plusieurs intellectuels de renom tels que Jacques Beauchemin et Lucien Bouchard sont intervenus afin de disculper la CAQ de tout nationalisme ethnique. Non par sympathie pour la CAQ ou – inversement – par antipathie pour le PLQ, mais parce qu’avouer le contraire les contraindrait à un exercice pénible de réflexivité. En effet, ces intellectuels devraient affirmer leurs propres accointances nationalistes, ce qui deviendrait scientifiquement délicat puisqu’ils deviendraient juges et parties.

En débutant l’exercice, il faut reconnaître que le nationalisme québécois – comme la plupart des nationalismes – contient des éléments ethniques qui le définissent ; à l’instar de la langue, de la culture et des mœurs québécois. «Ethnique» n’est pas nécessairement synonyme de «raciste» puisque l’ethnicité peut accepter des substrats multiples, être inclusive, être plurielle. Pareillement, le nationalisme québécois comme bon nombre de nationalismes intègre des éléments dits «civiques» – tels que le modèle social ou le cadre démocratique – qui concourent à le définir. De même que l’ethnicité, les éléments civiques du nationalisme peuvent être – selon les acteurs qui les mobilisent – pluralistes ou, inversement, monistes. C’est pourquoi,  il existe au sein du nationalisme québécois des conflits interprétatifs pour circonscrire les éléments d’importance, mais aussi également pour faire prévaloir des définitions plutôt que d’autres. Dès lors, il serait plus exact de parler des nationalismes québécois plutôt que d’un nationalisme québécois.

Parmi ces nationalismes, il  y a celui de la CAQ. Les discours, les propositions, les positions, les réactions des élus et des militants m’amènent à croire que ce parti défend un nationalisme conservateur basé sur des éléments ethniques, lesquels ont bien souvent un substrat unique, une définition exclusive et n’acceptent que peu d’allégeance multiple. Autrement dit, lorsque la CAQ proclame qu’il faille adhérer aux «valeurs québécoises», il ne s’agit de valeurs universalistes qui – par contingence ou par adhésion volontaire – se retrouveraient là, au Québec. Non, il s’agit bien de valeurs québécoises, héritières de l’ordre moral catholique, fondées sur des représentations nord-américaines de la société et nourries par une pensée de droite. C’est ce que dit en substance François Legault, différenciant les valeurs de la Charte des valeurs sur lesquelles il faudrait mettre l’emphase :

Nous, ce qu’on dit, c’est que plutôt que d’avoir une signature pour adhérer à des valeurs qui sont essentiellement les valeurs de la Charte québécoise des droits et libertés, nous on voudrait mettre un petit peu plus d’emphase en mettant un test pour s’assurer qu’on envoie un message clair. C’est un message qu’on envoie avec le test des valeurs de dire aux gens : apprenez les valeurs, connaissez-les, sachez bien dans quoi vous vous embarquez quand vous venez au Québec.

Radio-Canada. 21 mars 2018.

Remarquons que le propos ci-dessus reste équivoque, ne spécifiant jamais lesdites «valeurs».  Si je pense pas que la CAQ soit raciste, c’est justement cette propension à l’équivoque qui fait parfois douter de son discours, de ses intentions. Ainsi, le meilleur moyen pour la CAQ de ne plus être accuser de racisme, ce serait peut-être lutter activement contre toutes les formes de discriminations ; non de chercher éternellement à se disculper d’être raciste.

Faut-il enterrer le souverainisme québécois ?

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Le souverainisme québécois – devenu synonyme d’indépendantisme – est-il mort ? Avec les sondages en berne pour le Parti québécois sur le plan provincial et un Bloc québécois qui se déchire sur le plan fédéral, on pourrait conclure que cette option est de moins en moins viable puisque de moins en moins représentée politiquement. Sauf que la réalité est quelque peu plus complexe.

À la suite d’un conflit interne, 7 des 10 députés du Bloc Québécois (ou «Bloc») ont déserté leur caucus. Parmi les reproches qu’ils adressent à leur cheffe, Martine Ouellet, ces derniers relèvent un conflit stratégique. Pour tenter de l’exposer brièvement, les «déserteurs» conçoivent le Bloc comme un parti nationaliste servant à la défense des intérêts du Québec, tandis que Martine Ouellet et consorts se le représentent comme l’instrument de promotion de l’indépendance sur le champ politique fédéral.  Si ces deux positions partagent une frontière ténue, il faut croire que celle-ci est suffisamment large pour alimenter un conflit.  Sauf que ce conflit qui n’occupe que 10 députés du Bloc (sur les 78 sièges réservé au Québec) semble tout de suite d’importance moindre.

Il faut dire que le souverainisme québécois se porte plutôt mal.

Et c’est au coeur même de la vie politique québécoise qu’il tachycarde puisque, sur le plan provincial, le Parti québécois (PQ) a obtenu un score historiquement bas aux élections de 2014, ne gagnant que 30 sièges (sur 125). Si on cumule avec les sièges de Québec solidaire (QS) – autre formation souverainiste -, on atteint les 34 sièges. Selon toutes les projections, ça risque d’être pire encore pour les élections de 2018. D’après Too Close to Call, le PQ obtiendrait un petit 23,5%, conservant difficilement 27 sièges aux élections 2018. QS pourrait – quant à lui – en obtenir 5 pour 13,5%. Soit un score cumulé de 27% pour le mouvement souverainiste.

Faisant un tout petit mieux que les partis politiques, l’option souverainiste oscillerait entre 35 et 40% dans les sondages d’opinion. Autrement dit, elle n’est pas vraiment populaire.

Face à ces chiffres, il serait aisé de conclure que le souverainisme québécois est passé d’époque, passé de mode. On argumenterait alors que l’évolution du PQ vers un nationalisme conservateur (voir mon article : En route pour les élections provinciales de 2018) n’est que la réaction d’une idéologie devenue anachronique qui se crispe avant de disparaître. À mon sens, ces explications oublient que le souverainisme n’est qu’une tendance du nationalisme et que, au sein même de cette tendance, il existe plusieurs acceptions du souverainisme.

Plutôt que disparaître, ces mêmes tendances se reformulent. Elles se reformulent justement parce qu’elles agonisent. Sauf que ce processus est extrêmement lent et la conséquence immédiate est la captation de l’électorat du Bloc et du PQ. Ainsi, et bien qu’elle se défende d’être souverainiste, la Coalition avenir Québec (CAQ) a un discours au nationalisme appuyé, ferme, lequel véhicule la défense des intérêts québécois, la volonté de réaliser un projet de société propre au Québec, proposant une forme floue d’indépendance au sein de la fédération. Une partie de l’électorat souverainiste – plus sensible à la question ethnolinguistique qu’à l’opposition avec le Canada, mais aussi plus libérale sur le plan économique – se porte donc vers la CAQ.

Sauf que si le Bloc et le PQ ne régissent pas très vite, sans se hasarder à cette facilité intellectuelle et destinée à l’échec qui consiste à  singer la formation rivale, ils risqueront de disparaître. Le souverainisme leur survivra peut-être, mais dans une forme altérée.

Le succès des nationalistes corses : vers la fin du jacobinisme ?

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Au début du XXIe siècle, le nationalisme corse a engagé une petite révolution. Comme d’autres mouvances en Europe, les groupuscules qui se réclamaient de la libération nationale par les armes ont progressivement déserté l’avant-scène. Si la plupart d’entre eux ont été dissous, les quatre à cinq décennies de lutte armée auront permis qu’émerge une élite socialisée à la politique par et pour la cause.

Autrement dit, le conflit n’a jamais cessé : il s’est tout simplement déplacé vers l’arène politique, et ce par l’entremise et au profit de cette nouvelle élite. Mais le passage de la lutte armée vers la lutte politique n’a pas été de tout repos, et ce qu’a accompli le nationalisme corse – en si peu de temps et dans des conditions parfois moins favorables matériellement et symboliquement que leur homologue basques ou catholiques d’Irlande du Nord – est à souligner.

Pour ces dernières années, elle tient en une alliance entre les autonomistes de Gilles Simeoni (Femu a Corsica) et les indépendantistes de  Jean-Guy Talamoni (Corsica Libre) dans la coalition Pè a Corisca. Pè a Corsica s’est inspirée des expériences d’autres grands partis nationalistes en contexte minoritaire, tels que le Parti québécois (PQ), le Scottish National Party (SNP) ou la Esquerra Republicana de Catalunya (ERC) afin de créer une formation de centre/centre-gauche, suffisamment souple idéologiquement pour discuter avec toutes les composantes de la société corse. 

La Corse est donc la «région» française où le nationalisme est le plus structuré et qui compte les plus d’élus de cette tendance. Malgré son caractère majoritaire au sein de la population à laquelle il s’adresse, le nationalisme corse ne semble pas menacer le centralisme français outre mesure… Pas même pour venir lui arracher un statut d’exception.

À vrai dire, l’exception corse a été consacrée dès 1982 avec la loi portant statut particulier de la région Corse établissant l’Assemblée de Corse, puis en 1991 par la création de la Collectivité territoriale de Corse (CTC) et, enfin, en 2015 avec l’établissement de la collectivité unique par fusion des deux départements. Bien qu’elles aient été annoncées différemment, il ne faudrait surtout pas prendre ces mesures pour autres choses que des «corrections» à l’endroit de la Corse puisqu’elles sont autant d’étapes que compte une politique plus large de décentralisation.

Si les nationalistes corses ne parlent plus d’indépendance, la création d’un statut d’autonomie – qui en appelle à la co-officialité du corse avec le français, à  un statut de résident, à des exemptions fiscales et à l’amnistie pour les prisonniers politiques – va se heurter de plein fouet au centralisme français dont la doctrine jacobine est peu prompte à lâcher du leste.

Si l’éditorial du Monde estime :

Le succès des nationalistes dans les urnes et la victoire idéologique et culturelle qu’il exprime obligent Emmanuel Macron et le gouvernement à oublier leur embarras. Ils vont devoir engager des négociations et trouver des réponses. Sauf à exacerber un peu plus la défiance de la Corse à l’égard de « Paris ».

Le Monde – 04 décembre 2017

Je ne pense pas que ces négociations interviennent aussi aisément. Ce doute provient du fait que – pour qu’elles aient lieu – le rapport de force devrait se déplacer en faveur des nationalistes corses. Théoriquement, un bon score aux élections accroît ce rapport de force, apportant à la fois la légitimité des urnes et des ressources institutionnelles pour capitaliser là-dessus. Sauf que le pouvoir en place a démontré dans le cas de l’Alsace son habilité à censurer de manière douce – puisque administrative, gestionnaire – toute velléité contraire à ses orientations.

Mais si je ne puis dire où Macron et la République en Marche (LREM) se situent sur la question des territoires, la classe politique française en son ensemble se montre rétive à toute «partition»  de la République, fut-elle limiter à la reconnaissance d’une langue ou à deux ou trois mesures pour plus d’autonomie. De plus, je crains que le débat devienne une simple passe d’armes entre Jean-Luc Mélenchon de la France insoumise (FI) et le gouvernement actuel.

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Là encore, il ne faut pas se leurrer : Mélenchon est un jacobin invétéré. Son soutien à Simeoni n’a autre but que d’exacerber la tension avec ses adversaires nationaux : d’une part, le pouvoir en place ; d’autre part, une portion de la gauche radicale qui lui conteste son leadership autoproclamé. Mais de là à soutenir un véritable processus d’autonomisation de la Corse ? Je suis perplexe…

Bref, sans relais continentaux véritables, les nationalistes corses n’auront plus qu’à se hasarder dans des négociations infructueuses ou à les suspendre tout en espérant un meilleur destin que celui de la Catalogne. Une troisième voix reste possible, en cela qu’il leur faudra construire des coopérations avec d’autres acteurs continentaux pour espérer un soutien plus large. Pour ce faire – et sans vouloir prédire le second tour – il faudra encore de nombreuses victoires et se maintenir quelques temps au pouvoir.

Valse avec Tariq

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Pascal Boniface

C’est une polémique bien française qui en dit finalement long sur les dangers qui pèsent sur le raisonnement cartésien dans l’hexagone.

Mais puisqu’il faut parler de la polémique en tant que telle, résumons la à grands traits. Elle débute lorsque deux femmes déposent plainte contre Tariq Ramadan, l’accusant de viol. La polémique grossit d’autant plus que Charlie Hebdo – dans son rôle d’agitateur public – déchaîne la colère des partisans de l’islamologue, tandis que l’ex-Premier ministre Manuel Valls se fend d’un tweet :

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Et puis d’un autre, remettant son statut d’«intellectuel» en question :

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Après la dénonciation, Valls accuse des personnalités publiques de complicité avec Tariq Ramadan, dont Edwy Plenel (Médiapart).

Et puisque l’affaire Ramadan ne serait que la partie immergée de l’iceberg, l’ex-Premier ministre « accuse » plusieurs intellectuels de gauche de complaisance avec un islamisme viscéralement antisémite.

Parmi ces derniers, se retrouve Pascal Boniface :

Je considère, par exemple que ce qu’écrit l’universitaire Pascal Boniface depuis des années pose un vrai problème. J’ai d’ailleurs saisi les ministres des Affaires étrangères et des Armées qui financent l’Iris de ce sujet, même s’il ne parle pas au nom de l’Iris.

Marianne (10-11-2017)

Si j’ai toujours été dubitatif sur la qualité des travaux du directeur de l’IRIS et plus que mitigé sur la manière dont est menée la recherche dans cet institut, qu’une personnalité politique s’estime en droit de juger de la recevabilité d’écrits académiques au seul critère qu’ils ne lui conviennent pas en dit long sur la liberté académique.

Malgré tout ce qu’on peut reprocher à Boniface, celui-ci ne s’est jamais dit détenteur de la Vérité et il s’est toujours plié aux règles du débat scientifique. Maintenant, Boniface n’est pas «neutre» non plus. C’est d’ailleurs le cas tous les scientifiques, puisqu’ils s’appuient sur une hypothèse de réalité qui impose en toutes occurrences un choix arbitraire (cf. un article précédent sur la neutralité en science politique).

S’il n’y a pas toujours du politique dans l’arbitraire et au risque de choquer certains moralistes, qu’un universitaire soit complaisant à l’endroit d’une idéologie – même discutable – ne donne aucun droit au politique de s’immiscer dans le débat scientifique. Aucun droit, car il n’existe rien de supérieur dans le débat scientifique que la science elle-même ! Dans ce même débat, les théories qui sont suspectées d’être mues par d’autres considérations que scientifiques sont rejetées, de même que sont falsifiées les théories qui montrent aucun gage de scientificité. Puisque la science se construit sur la critique raisonnée et raisonnable, non sur des cabales, cet exercice prend certes du temps. Un temps qui n’est pas celui de la polémique.

Nier la qualité d’intellectuel à Tariq Ramadan puisqu’il pèse sur lui des accusations, ou celle de Pascal Boniface puisqu’il serait complaisant à son endroit, c’est priver la science de son droit à la critique. Pire, c’est les situer dans conflit où, in fine, s’affrontent une morale contre une autre. Dans ce conflit, seule la puissance du vainqueur lui donne raison, et non la Raison elle-même. Et en disant cela, je suis complaisant envers rien, je me comporte en scientifique. Si les accusations contre Tariq Ramadan sont fondées, il ne relève plus de la science mais de la justice. C’est triste à dire, mais ce type de propos est de moins en moins accepté dans le débat public car n’y subsistent que des pro- et des anti- Untel, faisant le jeu du manichéisme des imbéciles.