Québec 2018 #3 – Le moment populiste

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Image de l’événement de Québec Solidaire, appelant à la démission de Gaétan Barrette

Si la campagne électorale est belle et bien lancée avec son lot d’investitures, de grands et de petits coups politiques, le scrutin d’octobre semble encore bien éloigné des préoccupations des Québécoises et des Québécois. Et puis, comme tous les commentateurs répètent que le débat portera sur l’économie, l’enthousiasme pour celui-ci est quelque peu … timoré.

En effet,  ce sont de profondes questions de société qui ont harangué les foules lors des deux derniers scrutins : la Charte des valeurs québécoises en 2014,  le Printemps érable en 2012. Puisque le taux de chômage est bas, les impôts demeurent faibles, reste cette question en suspens : faut-il que l’État se désengage des services publics, ou inversement ?

À cette question, le Parti libéral du Québec (PLQ) semble vouloir s’inspirer de l’ordo-libéralisme ; c’est-à-dire déployer des politiques interventionnistes afin de garantir la libre-concurrence sur le marché intérieur et à préserver l’intérêt local sur le marché extérieur. Par cette doctrine, les services publics sont réduits a minima.

Inversement, le Parti québécois (PQ) souhaite un « État fort », prônant un nationalisme économique qui cherche à sanctuariser le marché intérieur et à conquérir des marchés extérieurs. Il en retourne un souci de maintenir le modèle de l’État-providence qui profite aux seul-e-s Québécoises et Québécois.

Québec solidaire (QS) s’inscrit également dans la perspective développée par le PQ, mais cette formation diverge toutefois dans les moyens comme dans les finalités. En effet, QS ambitionne la création d’un État social qui passerait par une collectivisation des biens publics et une généralisation de l’offre de service public (en d’autres termes, la gratuité).

Quant à la Coalition avenir Québec (CAQ), elle adopte une doctrine inspirée du néoconservatisme car, d’une part, il y a cette volonté de réduire l’imposition des particuliers et des entreprises  et, d’autre part, l’ambition de créer des services publics compétents. Face à cette contradiction évidente, la CAQ propose de réduire à peau de chagrin la bureaucratie pour réinvestir l’argent dans les charges utiles aux missions de service public. Sauf que la CAQ souhaite aussi faire des investissements… Mais cette fois, pour les financer, elle convoque des revenus d’un deus ex-machina : la croissance économique, laquelle aurait forcément le vent en poupe dans ce Québec gagnant dirigé par François Legault.

Nous y voilà….

En soi, les propositions de la CAQ sont bien plus libérales, bien plus à droite, que celles du PLQ puisque la Coalition propose une casse en règle des services publics, leur libéralisation et des investissements supportés par le secteur privé. Sauf que les choses ne sont jamais présentées de la sorte…   Aussi, et dès qu’une question cherche à détailler les mesures de la CAQ selon la doctrine économique, la Coalition avance sa carotte : 1000$ en moins d’impôt ! Et puisque c’est Noël avant l’heure, François Legault offre immédiatement une boule à neige qui – à la manière de ces villes miniatures mises sous un dôme de verre que l’on agite dans les magasins de souvenir – présente un Québec parfait, un Québec de toujours, sans que rien d’extérieur ne puisse l’altérer. Mais lorsque certains ne se contemplent pas dans ce tableau idyllique, la CAQ leur rétorque immédiatement : nous sommes le peuple.

Mais quel peuple ? Ce qui est intriguant dans le populisme de la CAQ, c’est qu’il n’est pas anti-élitaire. Au contraire, il a une vision très hiérarchisée de la société où les élites – pourvu qu’elles soient méritantes – dominent « naturellement » les autres. Non, son populisme est davantage celui qui oppose la périphérie au centre. Autrement dit, Québec, les régions et les banlieues face à la mégalopole : Montréal. Je ne le qualifierai donc pas de xénophobe ou de raciste, bien qu’il entretienne un nationalisme conservateur qui accentue la différence ethnoculturelle, mais ne l’exacerbe qu’utilement.

Le populisme anti-élitaire est davantage utilisé dans cette campagne par QS. Tout comme la CAQ, QS est mal à l’aise lorsqu’il s’agit de présenter son programme économique. Non qu’il veuille se présenter moins à gauche qu’il n’est, mais ses militants se sont peut-être rendus compte que, instruire la population à l’économie sociale, est chose de compliqué durant une campagne. Et puisque ce parti s’imagine comme l’équivalent québécois du Democratic Socialists of America (DSA) de Bernie Sanders ou de la France Insoumise (FI) de Jean-Luc Mélenchon, il s’emploie de plus en plus à opposer les élites à la masse, dans un « dégagisme » inspiré par l’une et l’autre de ces formations.  Dès lors, le site DehorsBarette.com (redirigeant vers l’événement Facebook, lequel invite à une manifestation pour réclamer la démission du ministre de la santé) est en plein cette ligne dégagiste

En comparaison avec d’autres contextes électoraux, ce moment populiste n’est pas prêt à perdre de la vitesse. Bien au contraire, tous les signaux concordent pour qu’il s’accélère, tant dans les échanges qu’en intensité.  Si certains partis pourraient être tentés par une dénonciation de la démagogie, mais il faudrait que la raison ait du cœur là où, justement, le coeur a ses raisons. C’est donc une lutte compliquée et douloureuse qui s’annonce, à moins que ce moment populiste ne fut qu’évanescence.

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