Un État peut-il être neutre ?

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La question de la neutralité devient de plus en plus redondante dans le débat public. Elle s’est imposée en France l’été dernier avec la polémique sur le burkini. Après l’initiative populaire contre la construction des minarets de 2009, la Suisse va bientôt se la poser de nouveau puisqu’une initiative populaire visant à interdire la burqa a été déposée. Au Québec, c’est le controversé projet de loi 62 (ou Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État et visant notamment à encadrer les demandes d’accommodements pour un motif religieux dans certains organismes) qui interroge la neutralité par son intitulé même. Puisque la francophonie est décidée à vivre un psychodrame, il me fallait article sur ce sujet en espérant injecter un peu de raison dans cette folie collective.

Les lecteurs de Politisme se souviennent probablement d’un article précédent : Vers une science politique «neutre» ?, où j’interrogeai la partialité chez les politistes, politologues et différents experts appelés à intervenir dans le débat public. Le propos ici n’interrogera pas tant des acteurs de la politique en particulier pour débattre quant à l’entité censée la réguler, c’est-à-dire l’État.

Certes, il n’existe pas d’État sans les individus qui l’incarnent et, donc, qui créent, modifient ou annulent les règles existantes. Toutefois, il existe bel et bien un État au-delà de ces derniers puisqu’il génère des représentations et des pratiques auxquelles ils se conforment ou, inversement, s’opposent. L’État est donc à la fois un objet politique et un sujet politique. Cette duplicité est la raison pour laquelle la question de la neutralité crée bien souvent des incompréhensions.

Développons.

Comme objet politique, l’État est la raison pour laquelle s’affrontent différents groupes sociaux dans leur but de conquérir ou de garder le pouvoir. Ces groupes ne sont jamais neutres, puisque leur affrontement politique est corollaire à des tensions sociales qui s’expriment par différentes idéologies. Le groupe victorieux aura donc tendance à orienter l’État selon l’idéologie devenue alors dominante.

Si l’État n’est jamais neutre idéologiquement, la sécularisation croissante de la société fait-elle en sorte qu’il puisse l’être religieusement ?

Si vous avez visionné la vidéo consacrée à l’idéologie, vous savez d’ores et déjà que toute idéologie est un ensemble de concepts concourant à définir un concept décontesté. Parmi ces concepts, certaines interprétations sont d’origine ou d’influence religieuse. S’il existe peu de partis politiques dans la francophonie qui se réclament explicitement d’une religion, la religion a grandement participé à définir la politique dans ces pays. C’est le cas par exemple des contributions de Thomas D’Aquin ou de Francisco de Vitoria (pour ne citer qu’eux) au droit des gens , l’«ancêtre» du droit international.

Maintenant, reconnaître un biais religieux au sein d’une idéologie ne veut pas dire qu’elle soit religieuse pour autant. Si vous vous exclamez d’un « Oh mon Dieu ! » en lisant mes articles, ça ne fait pas de vous les promoteurs du monothéisme. Néanmoins, cette expression signifie que vous évoluez dans un contexte où le monothéisme est suffisamment dominant pour moduler votre langage. Il en va de même pour la politique où des religions sont intervenues dans les représentations et dans les pratiques ordinaires, sans que la religion y subside partout, en tout, pour tout. L’État n’est pas donc pas neutre, mais il peut le devenir.

Et ce constat de manque de neutralité de l’État est plutôt ancien. Sans aller trop loin dans la démonstration que nos polémiques contemporaines ne sont que la continuité de problèmes multiséculaires, c’est le libéralisme de John Locke qui, dans le contexte d’une Angleterre embrasée par les conflits de religions, déduit la nécessité d’un pluralisme des expressions religieuses au sein de l’État comme objet politique et, réciproquement, d’une sécularisation l’État comme sujet politique pour faciliter par tolérance de cette diversité de points de vue. Autrement dit, ce ne sont pas les expressions politiques qui doivent être neutres, mais bien le cadre dans lequel elles s’expriment.

C’est pourquoi, selon Locke, l’État n’a pas à réglementer les attitudes, les conduites, les pratiques ou les représentations religieuses. Malgré le principe, la tolérance qu’invoque Locke dépend in fine des acteurs qui incarnent l’État. Locke, lui-même, ne parlait de tolérance que pour les différentes confessions chrétiennes. Quant aux autres… Et bien… On pourrait objecter qu’une démocratie «neutre» au possible qu’est la France – car les fonctionnaires ont cette obligation en vertu du droit – y échappe partiellement. En effet, elle octroie comme jours fériés des fêtes catholiques. On me rétorquera probablement à cette assertion : «Oui, mais l’histoire !» L’histoire, c’est justement ce qui empêche l’État d’être un sujet politique pour en faire l’objet d’un héritage, d’une chasse-gardée de certains individus. Et puis à l’argument historique, il me plaît de répondre : autrefois, on fêtait l’anniversaire roi, et pourtant la République…

Si l’on croit en la neutralité de l’État, il faut donc le séculariser en neutralisant toute acceptation religieuse. La problématique avec cette assertion, c’est qu’elle est soit émise par des antireligieux caricaturaux, soit stigmatisée à l’extrême par leurs adversaires. À vrai dire, on pourrait très bien séculariser l’État sans nécessairement raser des églises, décrocher des croix, renommer les édifices ou les villages, etc.

Pour ce faire, il suffirait de réduire ce qui est l’ordre du patrimoine à ce qu’il est : des biens meubles et immeubles, acceptant que d’autres bien deviennent «patrimoniaux» sans qu’ils en dépendent expressément de l’État. Concernant le calendrier, il existe un système qui a fait ses preuves : celui des congés payés. Ainsi il suffirait de définir un nombre moyen de jours fériés religieux que l’individu prendrait à sa guise. Et si quelqu’un ne croit en rien et n’est sujet à aucune tradition, libre à lui d’écourter ses semaines ! Pareil pour dimanche, lequel pourrait devenir un jour hebdomadaire sans bloquer un jour en particulier.

Si des solutions existent, pourquoi rien n’est fait pour rendre l’État concrètement neutre ? Et bien, tout simplement car la neutralité de l’État n’arrange pas ceux qui  ont le pouvoir, ni même ceux qui souhaitent l’obtenir.

Il existe plusieurs explications à cela.

Premièrement, parce que la question de la neutralité est bien plus large que la seule neutralité religieuse. Elle questionne la neutralité sociale, idéologique, académique, etc. Tout ceci impliquerait une meilleure distribution des rôles et des positions, voire empêcherait la reproduction de la classe dominante ou l’accession au pouvoir d’une autre.

Deuxièmement, parce que la neutralité est davantage un faire-valoir qu’un véritable programme. Pas besoin de mener une enquête pour comprendre que ses promoteurs exigent que certaines populations soient plus neutres que les autres. C’est d’ailleurs étrange que les partisans les plus farouches de ladite «neutralité» épargnent toujours d’autres populations dont l’idéologie, la religion ou le mode de vie n’aurait pas à se conformer aux obligations de neutralité.

En guise de conclusion, une citation :

La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime.

Élie Wiesel

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