Les Rohingya, ou 5 ans d’incurie

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Photographie qui témoigne des pogroms, par Human Right Watch

De plus en plus d’intellectuels s’élèvent ces derniers jours, ces dernières semaines, pour sensibiliser l’«opinion» sur le sort des Rohingya. Cette population indo-européenne et musulmane, installée en Birmanie et plus spécifiquement dans l’État d’Arkhan, souffrait depuis longtemps de discriminations.

Sauf que les tensions persistantes prennent un jour tragique lorsque, en 2012, elles dégénèrent en émeutes, puis d’émeutes en pogroms. On parle alors de 1000 à 2000 morts, de 80 000 déplacés. La junte militaire au pouvoir se décide mollement d’intervenir, ne voulant pas perdre le contrôle de la région puisque les Rohingya se sont armés, mais n’y trouvant guère son intérêt car la situation distrait le clergé bouddhiste qui lui est traditionnellement hostile.

Déjà, la presse alerte (à l’exemple de cet article du 30 octobre 2012 de Libération), certaines organisations internationales comme Human Right Watch suspectent fortement un nettoyage ethnique en cours, des intellectuels sensibilisent, mais l’«opinion» ne s’y intéresse guère.

Il faut dire que, de la Birmanie, elle n’a d’image que celle d’Aung San Suu Kyi – prix Nobel de la paix et de passionaria au-dessus de toutes critiques. La «dame de Rangoon» n’étant pas encore aux responsabilités, elle se montre timorée et refuse de jeter l’opprobre sur les responsables du massacre. Pire, elle nie le  qualificatif de «nettoyage ethnique» et minimise la situation. Une fois de plus, des voix s’élèvent pour dénoncer son attitude, jugée «politicienne».

Élue en 2015, il faudra un nouveau  rapport de l’ONU en 2016 sur la situation des Rohingya pour que la responsabilité d’Aung San Suu Kyi soit soulevée. Le 29 décembre 2016, ce sont 11 prix Nobel de la paix qui adressent une lettre ouverte pour pointer Aung San Suu Kyi. Mais une fois de plus, une fois encore, aucun moraliste cathodique ne remue ciel et terre afin que l’«opinion publique» s’y intéresse.

Qu’est-ce qui a changé entre décembre 2016 et septembre 2017 ? En août 2017, l’armée birmane commet de graves exactions à l’encontre des Rohingya. 125 000 d’entre eux prennent le chemin de l’exil en quelques jours, amenant les signataires de la lettre ouverte à faire entendre leurs voix et  des hommes politiques du premier plan – comme Recep Tayyip Erdogan, le Président de la Turquie – à s’emparer du dossier. Les communautés musulmanes comparent alors les Rohingya aux Palestiniens, Syriens, Yéménites, etc. Depuis, tout le monde s’émeut du sort des Rohingya – pourtant oubliés pendant près de 5 ans par les mêmes qui versent une petite larme.

Qu’est-ce qui a changé ? Certainement pas l’implication des médias, des figures intellectuelles, des organisations internationales, qui témoignent et cherchent à conscientiser depuis 2012… Je ne pense pas qu’ils fassent mal leur travail, pas plus que ladite «opinion publique» soit totalement dénuée d’humanité. Pour avoir moi-même parlé du cas des Rohingya dans le cadre universitaire dès 2012, j’ai pu mesurer l’émoi que celui-ci provoque. Mais également, j’ai observé un fort embarras chez les individus.

Pourquoi un tel embarras ? Tout simplement car aucun acteur n’avait encore politisé l’objet et que celui-ci, justement, évoluait dans d’autres sphères que peuvent être la morale, l’empathie, etc. Et puisque l’objet n’était pas politique, il concurrençait directement la figure mythifiée d’Aung San Suu Kyi et l’illusion héroïque de la « révolte des bonzes » de 2007 ; perçues davantage par le prisme de la lutte des droits de l’homme  que des combats intrinsèquement politiques. Il existe malheureusement des raccourcis identiques, comme cette perception de la cause palestinienne comme une lutte anticoloniale qui s’interdit toute critique sur les groupuscules combattants.

S’il n’est peut-être pas trop tard pour les Rohingya, la lectrice, le lecteur de cet article n’ignorera plus que les Roms forment l’une des minorités les plus discriminées du monde. Non en vertu de leur nomadisme, qui concerne – avec une définition large du terme – à peine 30% d’entre eux, mais parce que nul ne souhaite répondre à leurs revendications politiques.

 

 

 

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