Le grand remplacement

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Les théories du complot sont pour l’analyste du politique ce que la dystopie est pour l’amateur de littérature. Face à celles-ci, il y a les partisans qui y adhèrent, voire même qui y croient au point de leur donner un gage de crédibilité intellectuel ; leurs opposants qui les repoussent dans le côté sombre de la force, et se montrent volontiers méprisant envers ces « ignorants » qui auraient l’audace de s’y référer ; et puis, il y a ceux qui démontrent que ces théories fantasques appartiennent bien à l’ordre de la fiction, mais qu’elles sont là un indicateur de peurs bien réelles.

Appartenant à la troisième catégorie, je tenterai de vous exposer et de vous expliquer une théorie du complot qui a le vent en poupe : le grand remplacement.

Rendue populaire par l’écrivain Renaud Camus, cette théorie veut qu’un processus soit à l’oeuvre, faisant en sorte que les populations de souche européenne se fassent lentement remplacer par des populations non-européennes. Cette théorie prend pour exemple l’immigration qu’elle suspecte d’être souhaitée, voire déclenchée et nourrie par l’Union Européenne, l’Organisation des Nations Unies, le gouvernement fédéral États-Unis ou Canadien, bref toute organisation d’envergure dont les instances sont accusées par les partisans de ladite théorie d’être composées d’élites mondialisées.

Remarquons que pareilles théories ont été émises pour dénoncer tantôt la judaïsation, tantôt l’islamisation de la société. On les retrouve à moindre frais pour d’autres groupes socioculturels. Par exemple, certaines dénonciations relatives à la gentrification d’un quartier ou à l’embourgeoisement d’un groupe social empruntent parfois un registre similaire. Dans tous les cas, il y a lieu d’un groupe réputé comme homogène qui vit cette insécurité de de se voir remplacer par un ou plusieurs éléments exogènes. Chacune d’entre elles mêle adroitement les thèmes de l’intégrité du groupe et de la manipulation des élites.

Ce qui fait la popularité de la théorie grand remplacement est qu’elle se déplace dans le répertoire de la subversion, moins connoté à l’extrême-droite. Ce répertoire est d’une efficacité déconcertante car il agit non comme un agent producteur d’une connaissance, mais comme un agent perturbateur. Son modus operandi est simple. Au début, il se présente comme la victime d’un état de fait, à l’instar de ladite «pensée unique», sans jamais la définir, sans jamais la circonscrire, sans jamais proposer la moindre alternative à celle-ci. Mais l’enjeu est ailleurs. Il se situe dans cet effort constant pour délégitimer ceux accusés d’être complices de l’état de fait par l’agent subversif . Sur un sujet inopiné, un «par exemple» à peine dirigé, il en appelle alors à d’autres méthodes d’appréciation puisqu’elles ne disent jamais pas la vérité. Aussi, l’agent subversif se fait toujours sondeur de l’improbable ou porte-parole d’un peuple qu’il ne connaît pas. Mais qu’importe ce qu’il démontre, nul ne lui reprochera jamais car il n’est pas présent dans le débat académique. L’important n’est pas dans la vérité de son propos, mais dans le doute qu’il émet à l’encontre de ses adversaires. Et lorsque le doute s’installe, qui croire ?

Le tour de force de la théorie du grand remplacement est d’être parvenue à se présenter comme un moyen de subvertir le système, et non comme un énième théorie xénophobe. Elle y est parvenue en se greffant sur une problématique extrêmement complexe qu’est celle de l’immigration et en la simplifiant à peau de chagrin par des raccourcis hasardeux et des réifications assumées anti-politiquement correct, par des pseudo-études scientifiques et surtout par l’aide de ces journalistes et d’experts, brimés au point de passer à la télévision tous les jours et de vivre richement de leur martyr.

C’est pour cette raison que la théorie du grand remplacement traduit une forme d’«insécurité culturelle»* pour une frange de la population qui comprend difficilement les flux migratoires ou veut se convaincre du danger qu’ils constituent. Mais elle n’est pas que l’expression d’une peur naïve de perdre ou voir travestir sa culture : cette théorie a une dimension millénariste, rendue sympathique à des individus viscéralement opposés au pluralisme. Autrement dit, elle préfigure à la création d’un mythe propre à cette zone grise entre droite-extrême et extrême-droite.

*Les guillemets sont ici positionnés pour insister quant à désaccord avec ce concept qui s’est malheureusement popularisé. Préparant un texte sur ce sujet, je ne développerai pas davantage mes arguments. Les lecteurs assidus de Politisme en auront toutefois la primeur 

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