Vers une science politique « neutre » ?

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Dans cette époque où certains voudraient lapider les « élites »,  il serait facile de faire le procès de la science politique par ricochet. Souvent perçue comme la discipline qui forme ou qui conseille ceux qui nous dirigent, la science politique est-elle nécessairement coupable ?  Cet article ne cherche pas à absoudre la discipline ou lever sa potence, mais plutôt interroger l’exigence de neutralité de la science politique dans nos sociétés réputées « démocratiques ».

Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il me faut soulever deux points cruciaux dans tout débat qui concerne la science politique : sa scientificité et sa marque au singulier (ou au pluriel).

À propos de sa scientificité, la dichotomie qui oppose les « sciences normatives » aux « sciences positives »- celle entre « sciences dures » et « sciences molles » – reflète plus des préjugés que des considérations épistémiques. Ce que nous appelons science se résume être la connaissance méthodique d’un objet. L’objet étant ici la politique, on peut supposer qu’il existe plusieurs méthodes pour développer la connaissance que nous en ayons.

Maintenant, faut-il parler de la science politique ou des sciences politiques ? Si ce débat est propre à toute science, il n’obnubile particulièrement les francophones lorsqu’il concerne la ou les science(s) politique(s). J’insiste sur « les francophones », sachant que political science fait l’unanimité en anglais ; tandis qu’en allemand, Politikwissenschaft et Politologie sont devenus deux termes complémentaires. Pour ma part, je privilégie la désignation « politique » ; ainsi vrai que l’on désigne la « physique » au singulier et sans la positionner comme adjectif après « science ». En effet, la physique – comme la politique – est fortement polysémique. La physique – comme la politique – a une multitude de méthodes. La physique – comme la politique – se constitue de disciplines différentes, d’écoles rivales et de courants plus ou moins idéologisés. Parle-t-on pourtant de « sciences physiques » ?

La contestation de sa scientificité ou le questionnement autour de sa dénomination ont pour but de légitimer la politique comme science. Une illustration intéressante de ce phénomène est le conflit qui oppose ceux qui se désignent comme « politologues » et les « politistes » qui s’en différencient ; les seconds reprochant aux premiers une approche si peu ou pas du tout scientifique. Pourtant, le suffixe -logue renvoie au savant, alors que le suffixe -iste suppose une praticien. On comprend bien que le débat ici n’est pas terminologique, mais interroge qui s’octroie la prétention à la science.

Outre les disputes entre spécialistes auto-proclamés, charlatants, virtuoses et savants, la remise en cause du politologue (ou du politiste, c’est selon) est chose commune puisque son objet – la politique – est fortement contesté par les différentes forces politiques. Toutefois, un consensus entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui y aspirent revient souvent dans le débat : il faudrait – explique-t-on – que la politique dans sa prétention à la science devienne neutre ou, à défaut de neutralité, que les points de vue s’équilibrent.

Que la science recherche une forme d’objectivité afin qu’elle puisse éprouver des faits sans que des facteurs extérieurs ne faussent les résultats, nul ne saurait être en désaccord avec cette forme de neutralité. Cependant, marginaliser des savants dont les travaux ont une nature ou un champ subjectif signifierait là que la plupart des théories n’auraient plus cours. Et pas seulement les théories politiques ! Même la plus mathématique des théories économiques repose sur des postulats ayant une vision située de la nature et des relations humaines. L’aspiration à la neutralité ne doit donc jamais produire une aseptisation la discipline, mais plutôt mener vers une déontologie professionnelle.

Pour que cette déontologie n’adviennent jamais, les médias ont innové en cherchant à créer du contenu présenté comme « paritaire ». Pour cela, ils invitent un politologue (ou un politiste, dépendamment de l’émission) de gauche et un autre de droite afin que les points de vue se confrontent, s’alternent. Sauf que, scientifiquement, ce genre d’exercice n’a strictement aucun intérêt. Pire, il est totalement contre-productif.

Par exemple, imaginez que j’invite sur Politisme deux experts – l’un de gauche, l’un de droite – pour parler de la Russie. Une fois la conversation engagée, je me rends compte que mes invités ont la même méthode scientifique et, par ce biais, arrivent à des résultats comparables en dépit de leurs croyances contradictoires. C’est un peu bêta. Pire encore, bien que l’un soit identifié comme un gauchiste et l’autre comme un droitier, sur le champ politique russe ils soutiennent tous deux Vladimir Poutine.

Comment se prémunir de telles déconvenues ? Si l’on pourrait inviter des spécialistes en total désaccord, ces derniers ont la fâcheuse tendance d’abandonner leurs postures politiques pour débattre leurs positions scientifiques. Or, personne ne veut du grabuge qui excède des mots à plus de trois syllabes. La solution, c’est donc  convier des polémistes pour qui la méthodologie est à la politique ce que la mythologie est à l’histoire. L’un dit « blanc », l’autre dit « noir ». Tout le monde est content.

Si le débat politique s’est réduit depuis longtemps aux normes et aux formats médiatiques, la science politique qui s’y exprime n’est certes pas neutre. Or, le drame n’est pas une position politique maquillée de science, mais bien que la science déserte la politique, que la science politique a été neutralisée du débat publique. Faire de la science politique en ce début de XXIe siècle, c’est donc un peu résister.

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